CHAPITRE CLXII LE SCANDALE DU JOUR
Léon des Roselles et M"= Mercier, traversant la salle d'attente, avaient suivi le quai de la gare où le train formé attendait, toutes ses portières ouvertes.
Ils avaient choisi un compartiment de première classe et s'y étaient installés.
Les voyageurs arrivaient lentement.
Bertin, absolument méconnaissable dans son rôle de M, Putot, le bonhomme normand, les avait suivis et avait vu où ils se plaçaient.
Il attendit sur le quai, ne voulant pas les mettre dans la nécessité de changer de wagon, s'ils tenaient à être seuls pour causer sans témoin.
En arrivant au dernier moment, lorsque le train serait prêt à partir et que les employés fermeraient les portières, ils n'en auraient plus le temps.
Pendant ce temps, Léon et M"' Mercier causaient.
Tout de suite, le père de Magali, impatient d'avoir des nouvelles, avait demandé :
— Alors il n'y a rien eu ?
— Non, répondit l'ancienne institutrice, rien. J'ai déjeuné chez Jane, qui a voulu me garder, et comme vous le pensez, je n'ai pas refusé; cela servait mes projets.
Je suis resté avec elle et avec sa fille toute la journée, jusqu'à l'heure de prendre le train.
Dans l'après-midi, M. de Salverne est venu voir sa fiancée. Il sortait d'une visite au Ministre de la guerre, à qui il était allé annoncer officiellement son mariage.
Je suis partie avant lui et j'ai laissé ma chère Jane bien tranquille, ne se doutant pas de ce que l'on tramait contre elle.
— J'ai rélléchi, dit alors Léon des Roselles, et je ne crois pas que Bertin mette son projet à exécution.
— Qu'est-ce qui vous fait penser cela?
— Legredin est trop prudent pour se compromettre, pour se découvrir. Il n'aura garde de i^c démasquer. — Or, il est cerlain qu'il
risquerait de se trahir s'il tentait de faire une démarche à l'hôtel d'Azergues.
Que pourrait-il dire?
Il se servirait, comme dans la lettre qu'il vous a écrite, du nom de Chabertin pour faire le récit de ce criminel attentat dont la malheureuse a été victime?
Mais ce serait risquer de mettre la justice en éveil, et bien que ce crime soit aujourd'hui couvert par la prescription, il ne le fera pas.
Ce serait se dénoncer lui-même, car plus j'y réfléchis, et plus je comprends que c'est lui qui existe sous le nom de M. de Lizieux qu'il a usurpé. — Alors la prudence l'oblige à sauvegarder sa situation.
Ce n'est pas le nom seul qu'il a prisa son ancienne victime; il s'est encore approprié sa fortune sans doute.
Cette fortune est importante, car ce prétendu M. de Lizieux est riche. 11 possède des millions. Il fait courir. Il mène grand train et joyeuse vie. — Berlin est trop intelligent pour compromettre tout cela.
— Oui, vous avez raison, dit M"' Mercier, et tout cela me tranquillise un peu.
— Il ne tentera rien, j'en suis sûr, reprit l'ancien officier de marine; et la preuve est dans la lettre qu'il vous a écrite.
Pourquoi s'est-il adressé à vous?
Je me le suis demandé en y réfléchissant aujourd'hui, et je l'ai compris.
Il n'a pas voulu s'adresser à Jane.
Il a pensé qu'en vous prévenant, qu'en vous faisant connaître ses menaces, vous vous empresseriez d'en prévenir Jane. Il croyait que vous vous prendriez au piège fort habile qu'il vous avait tendu. — Il voulait jeter le trouble dans la famille d'Azergues pour empêcher ce mariage qui contrarie l'ambition de ce José de Lizieux, et il comptait sur vous pour être son instrument.
Léon des Roselles s'interrompit.
Un homme venait de monter dans le compartiment où il se trouvait.
C'était M. Putot.
Un facteur ferma bruyamment la portière.
L'heure du départ approchait.
Le bonhomme s'installa près de la portière donnant sur le quai, tandis que Léon et l'amie de Jane, l'un en face de l'autre, étaient à l'autre extrémité du compartiment.
Dès que le train se fut mis en marche, il sortit Le Temps, qu'il venait
1332 MARIÉE EN lU^ANC
d'aclieler ù la bihliollièque de la gare, el. parut en commencer la lecture.
Léon des Roselles et I\I"= Mercier avaient cessé leur conversation.
Ils ne pouvaient causer devant un étranger.
Berlin le comprit.
A peine eut-on dépassé le tunnel des Balignolles, qu'il se mit à bâiller 'i deux reprises.
Alors il replia son journal, le remit dans sa poche et s'installa commodément dans l'angle capitonné du wagon en fermant les yeux.
Bientôt il parut dormir profondément.
— Je ne les gênerai pas ainsi, pensait le maître-chanteur, et j'entendrai fort bien.
M"= Mercier, au bout d'un moment, reprit :
— Je viens d'y réfléchir et je suis absolument de votre avis. Léon lit de la lèle un geste qui signifiait :
« Il ne peut pas en être autrement que je viens de dire. »
Ce fut tout.
Malgré le sommeil dans lequel leur compagnon de voyage paraissait plongé, les deux amis ne voulaient pas causer de choses aussi graves.
Jusqu'à Herblay, ils gardèrent le silence ou n'échangèrent que quelques mots insignifiants.
Arrivés à leur destination, ils descendirent.
Bertin rouvrit les yeux.
— Rien! se dit-il désappointé.
Puis, calculant :
— Ils n'avaient pas l'air préoccupés!... Que se passe-l-il donc? Alors ses regards brillèrent.
— r Oh! mais, ajouta-t-il, je saurai bien forcer M"" .Mercier à agir!... Elle va voir ça!
A Pierrelaye, il descendit.
Il regarda l'heure à la gare.
L'horloge marquait six heures douze.
— A quelle heure y a-t-il un train pour Paris? Hcmanda-l-il au ciief de gare.
— Dans quatre minutes, lui répondit-oii, à six heures seize. Il est signalé.
— Merci, dit Boriiu.
Je serai à Paris à sept heures et quart, pcnsa-l-il. Il prit un nouveau billet et atlciidil le passage du train qui devait le ramener.
MAniÉE EN BLANC 1333
A la joie qui brillait en fauves éclats dans les yeux du maître-chanteur, il était facile de voir que son imagination, fertile en ressources machiavéliques, venait de concevoir un projet dont il s'applaudissait déjà et sur lequel il comptait.
— Ah! non, ce mariage ne se fera pas! faisait-il avec une animation qu'il n'avait pas besoin de dissimuler, car il était seul dans le compartiment du nouveau train.
Il calculait, il réfléchissait; il combinait et il préparait ce qu'il allait faire.
Arrivé à la gare Saint-Lazare, Berlin prit une voiture et se fit conduire à l'avenue de Clichy.
La concierge était sur la porte.
— Ah! ce que votre dame vous a attendu pour déjeuner, monsieur Putot, lui dit-elle.
Paimyre avait bien joué son rôle.
— Que voulez-vous, madame, dit le faux bonhomme; dans les affaires, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
— Bien sûr.
— Le directeur de ma compagnie d'assurances est enrhumé; ce qui fait qu'il n'est pas venu au bureau. Il a fallu que j'aille chez lui pour lui rendre compte de mon voyage, et comme nous avions fort à faire, il m'a gardé à déjeuner et m'a tenu toute la journée.
— Pauvre monsieur, en voilà du travail.
— Vous pouvez le dire.
— On ne gagne pas son argent sans peine.
— Je vais manger un morceau à la hàle, et il faut encore que je ressorte.
— Ce soir?
— Oui, un rendez-vous urgent.
Berlin monta rapidement au second.
Paimyre le mit au courant de ce qui s'était passé dans la journée. Elle avait encore travaillé avec Miette, Alice et M™= Davoul. On avait encore parlé de cette 41"= de Montai, dont la fille avait été enlevée par son cocher.
Après avoir dîné sans perdre de temps, Bertin repartit.
— Je serai là vers dix heures, dit-il.
Il reprit de nouveau une voiture et se fit conduire au faubourg Montmartre.
La maison devant laquelle le maître-chanteur quitta son fiacre, était
celle où nous avons vu venir José de Lizieux le jour où il vint chercher Fernand Lissac pour lui servir de témoin.
Au fond de la cour était l'imprimerie de la feuille immonde nommée Le Scandale du Jour.
M. Putot frappa à la vitre et entra.
• — M. le rédacteur? demanda-t-il.
Bien qu'il fut environ huit heures, Fernand Lissac était à son bureau. Il y venait chaque soir pour assister à la mise en vente de sa feuille à chantages, et surtout pour encaisser la recette dont il avait toujours besoin.
Le Scandale était en eftet mis en vente le soir, à l'heure nocturne où les animaux malfaisants, tapis dans leurs repaires tant que le soleil brille, se mettent en campagne.
On introduisit l'amant de Palmyre.
— Monsieur, dit-il au rédacteur en chef, je viens de la part d'un de mes amis vous apporter une nouvelle pour votre journal, nouvelle qui est certainement appelée à faire une vive sensation.
Le Gascon accueillait facilement toutes les communications, pourvu qu'elles fussent scandaleuses.
— Très volontiers, dit-il.
— Seulement, ajouta M. Putot de sa bonne voix à l'accent cauchois, mon ami ne peut pas encore se faire connaître, et c'est pour cela qu'il m'a délégué auprès de vous.
— Ça ne fait rien, dit Fernand Lissac qui se souciait fort peu de contrôler la source de ses informations. De quoi s'agit-il?
— Une affaire très piquante. Je dois seulement vous taire les noms que mon ami se réserve de vous faire connaître lui-même lorsqu'il viendra vous voir.
Il s'agit d'un mariage du plus grand monde, qui doit être célébré samedi prochain et qui causera un véritable scandale lorsque votre journal aura l'ail la révélation de ce que je vais vous dire.
Ce sera, soyez-en sûr, un véritable coup de foudre. Vous allez en juger.
— C'est à Paris que cela se passe? demanda le rédacteur du Scandale du Jour.
— En plein faubourg Saint-Germain, monsieur.
— Appelons, si vous le voulez bien, la fiancée M"' L... — Elle est noble, titrée et de très grande famille. — Le fiancé, M. A..., très noble aussi, cl pour le désigner nous pouvons dire que le tombeau de sa famille est au cimetière de Passy.
La mère de M"= L... descend d'une des plus illustres familles de l'Anjou. Son père appartient à la plus haute noblesse bourguignonne.
Voici les faits : dans La rue le M..., au quartier d'Auteuil, en 186... une dame qui ne fut connue que sous le nom d'emprunt de M"" D..., mit au monde clandestinement deux filles, nées de ses relations avec un officier de marine, le commandant R...
Celte soi-disant dame D... épousa plus tard un autre que l'officier, etson mari ignora naturellement ce premier amour et ses conséquences.
De ce mariage naquit une fille, M"= L..., dont le mariage est prochain. On prétend même qu'elle a pour père un tout autre que celui dont elle porte le nom, un personnage qui s'introduisit dans la chambre de sa mère, la veille même de son mariage, et qui, à titre de preuves et de souvenir, en emporta la liasse des lettres de l'officier de marine.
Le misérable s'arrêta pour juger de l'effet que son récit produisait.
— Très corsé! fit Fernand Lissac.
Berlin souriait.
— N'est-ce pas? fit-il.
— Ça fera un effet bœuf!.., aussi je ne vais pas remettre ça à demain. Il vient de m'arriver un potin terrible sur une de nos grandes maisons de banque, et je voulais faire une seconde édition; je vais y faire passer cette histoire.
— Ce soir?
— Ce soir même.
Berlin était ravi, enchanté.
Rien ne pouvait mieux servir ses desseins.
— Seulement, ajouta le Gascon, il faudra me donner les noms, car je veux reparler de cette histoire-là.
— Je vous les promets, répondit le faux Normand. Mon ami m'a autorisé à vous les promettre. Vous recevrez, du reste, sa visite dès qu'il verra cette nouvelle dans votre journal.
Lissac récapitula rapidement, en prenant des notes, l'odieuse diffamation qu'on venait de lui apporter; puis, séance tenante, il en fit la rédaction en une vingtaine de lignes.
Il les lut à son complaisant reporter, qui trouva la chose parfaite.
— Ajoutez ceci, dit-il.
Il dicta :
« En revenant sur celte affaire, nons compléterons cette information par la publicaUon des noms que nous remplaçons aujourd'hui par des initiales
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quelconques, et nous aurons l'occasion déparier de M"= L... la fiancée d'aujourd'hui. Nos nouvelles révélations feront un bruit qui dépassera les limites du faubourg Saint-Germain. »
— Très bien, dit Lissac qui avait écrit. C'est superbe! Je compte sur vous.
Et il donna une chaleureuse poignée de main à son visiteur. Bertin se félicitait de son œuvre.
Il était radieux.
— Ah! M"^ Mercier n'a pas voulu mordre, se disait-il en se dirigeant vers les boulevards ; il laudra bien qu'elle y aille cette fois !
Le maître-chanteur fit un tour sur les boulevards, puis il s'assit à la terrasse du café de Jiadrid.
Vers neuf heures, au moment où le public sortait du théâtre des Variétés, pour l'entr'acte, une nuée de camelots déboucha du faubourg Montmartre, criant à pleins poumons, avec des voies éraillées allant de la basse au ténorino aigrelet :
— Demandez Le Scandale du Jour! Voilà la deuxième édition qui vient de paraître!
Bertin n'attendait que cela.
Il appela le premier crieur qui passa à sa portée:
— Hél... pssitt!
11 prit un numéro.
Du premier coup, au bas de la première page, il lut la nouvelle qui l'intéressait.
Elle était placée sous ce litre en caractères gras :