VOYAGE EN ESPAGNE
Berlin voulut que l'envoi parvint le plus rapidement possible à destination.
Aussi, l'adresse écrite, il quitta le café et se rendit à la gare Saint- Lazare.
Il était sûr, ainsi, que M"' Mercier recevrait Le Scandale du Jour le lendemain à la première distribution.
L'ancien maître de timonerie, son expédition faite, se dirigea vers les Champs-Elysées.
11 venait de décider d'aller voir du côté de la rue Marbeuf, pour voir ce qui se passait chez Pélago.
A dix heures du soir, on ne devait pas être couché, chez la maîtresse de José.
L'aspect de la maison, dont les fenêtres seraient sans doute encore élairées, suffirait à lui indiquer si tout allait comme il le désirait.
Berlin suivit donc la rue de la Boétie.
Il approchait du faubourg Saint-Honoré, lorsqu'il s'arrêta subitement, frappé de surprise.
— Mouredul... se dit-il en reconnaissant notre ami dans la boutique d'un marchand de vins, à l'angle de la rue de Courcelles.
L'ancien quartier- maître était en observation devant l'hôtel de Lizieux.
Ce qu'il faisait était aisé à comprendre. Berlin n'hésita pas à se dire :
— M"' Mercier a rendu compte de sa visite chez moi. Elle a appris h son ami des Roselles et à mon maucot que j'étais en voyage. Alors, le brave Mouredu a voulu savoir le premier le jour de mon retour. C'est pour ça qu'il est en faction.
Kh bien! mon ami, tu peux allendrc, ajouta-t-il en souriant. Si lu n'es pas pressé, moi non plus.
Il a loiit de même une bonne figure, ce clier Moiircdu!... Le brave panou ne se doule pas que c'est lui qui m'a mis sur la roule de la forlunc.
Le misérable continua sa roule.
Il arriva sous les fenêtres de Pélago.
MARIÉE KN BLANC 1339
Le salon était brillamment éclairé. De la rue on voyait le lustre aux dix- huit lumières, et les appliques de bougies allumées posées de chaque côté des glaces.
On entendait un piano et une voix de femme chantant une chanson de café-concert à la mode.
Par moments, derrière les stores, on voyait passer des jeunes gens et des femmes.
Bertin crut même reconnaître José dans l'un des deux qui s'arrêtèrent un instant devant la fenêtre, lorsque la chanson fut terminée.
— Allons! tout va bien de ce côté, pensa l'amant de Palmyre satisfait. Il s'amuse, il ne me gênera pas. Voilà une petite soirée dont mon chèque doit avoir fait les frais. Eh bien! tant mieux!
Vingt minutes plus tard, M. Putot, qui avait pris une voiture pour faire le trajet, rentrait tranquillement à la maison de l'avenue de Clichy.
En allant de la gare d'Herblay à la villa de Cormeilles, Léon des Roselles et M"= Mercier avaient repris leur conversation.
Tout de suite l'ancien offlcier de marine annonça la résolution qu'il avait prise, à la suite des découvertes faites dans la journée.
— Ce soir, dit-il, je vais prendre le train pour Barcelone.
— Ce soir!... fit l'amie de Jane. Vous avez donc des nouvelles certaines?
— Oui, ma chère amie, absolument certaines. J'ai vu l'avocat de M. de Lizieux.
• — Vous avez eu son nom?
— Il était facile à trouver. Je n'ai eu qu'à aller à la Gazette des Tribunaux pour en consulter la collection, et je l'y ai vu indiqué.
— Et Mouredu? demanda M"' Mercier.
— Je l'ai laissé à Paris. Il va manœuvrer de son côté, pendant que je serai en Espagne. Il a prévenu Norine qu'il resterait chez son ami Bouguarès où il logera, pour s'éviter les pertes de temps en allées et venues de Cormeilles à Paris, et pour pouvoir, si c'est nécessaire, agir la nuit.
Il va établir une surveillance rue de Courcelles, afin d'être prévenu, dès que notre prétendu M. de Lizieux sera de retour, et lorsqu'il le verra, quels que soient les changements de sa mise et de son visage, il se chargera bien de retrouver en lui les vestiges de Bertin.
— Alors, cet avocat?... questionna l'ancienne institutrice impatiente.
— Il se nomme M= Granchamp, répondit Léon des Roselles. II
n'exerce plus, depuis une dizaine d'années. Il est aujourd'hui juge de paix à Ivry.
Je l'ai vu, et ce fine j'ai appris m'a édifié.
— Cela vous a confirmé dans l'opinion que nous avons eue?
— Ma chère amie, plus que jamais je suis sûr que c'est bien Berlin que nous trouverons sous l'incarnation de M. de Lizieux.
— Dites-moi vite tout cela.
— Dès que j'ai eu l'adresse de M= Grandchamp, je suis allé à Ivry, et il m'a suffi de lui dire que j'avais un puissant intérêt à retrouver Etienne Berlin, qui avait joué un rôle dans le procès de Lizieux, pour le décider à me dire tout ce qu'il savait.
Ce M. de Lizieux était une espèce de misanthrope bienfaisant, qui fuyait la société et qui cependant était charitable.
Il avait été élevé en Amérique, où il avait fait une très belle fortune, et, dès son arrivée en France, il fit la connaissance de cette aventurière espagnole dont on a parlé à Mouredu...
— Carmen?
— Carmen Pahla, qui réussit à se faire épouser. — M. et M™' de Lizieux habitaient Sceaux et ne fréquentaient absolument personne.
M' Grandchamp ne connaissait pas son client avant le procès. Cet homme était abasourdi de la scène que sa femme lui avait faite, en l'accusant d'avoir une maîtresse; son départ du domicile conjugal, qu'elle quitta en emmenant son fils, l'avait littéralement déconcerté, et l'assignation qu'il reçut l'atterra complètement.
11 prit le premier avocat venu et lui confia sa cause. Il se défendit en niant, mais on lui opposa des lettres qu'il avait écrites à une femme nommée Palmyrc Pulot, lettres dont les termes pouvaient être compromettants, en les prenant dans un sens que leur auteur n'avait pas voulu leur donner, et il y avait, en outre, une constatation du commissaire de police qui, sans avoir pu établir le ilagrant délit d'adultère, avait trouvé M. de Lizieux seul avec cette femme, et avait entendu quelques paroles aussi mal interprétées que les termes des lettres.
Quand M. de Lizieux voulut soutenir qu'il ne s'agissait, entre cette femme et lui, que d'œuvrcs de charité, on lui ril au nez, d'autant plus que. dans l'enquête, Palmyre Putot avait avoué être sa maîtresse.
Le jugement fut donc rendu en faveur de l'épouse; mais M* Grandchamp est al)solument convaincu de la parfaite innocence de son clienl.
— C'est bien ce que l'on a dit à Mouredu, dit l'ancienne inslitulrice.
MARIEE EN BLVNC 1341
— J'ai demandé alors à M= Grandchamp, continua Léon des Roselles, s'il avait conservé des rapports avec M. de Lizieux.
Il me répondit :
— « Je ne l'ai jamais plus revu.
« Le malheureux a été si profondément frappé par ce jugement inique, qu'il en a presque perdu la tête, d'après ce que l'on m'a assuré. '( Sa misanthropie est devenue une véritable sauvagerie. « Il a disparu.
« Je ne sais pas ce qu'il est devenu. »
— Je dis alors à l'ancien avocat qu'il y avait, à Paris, un M. de Lizieux très connu, qui faisait courir, qui était très riche et qui avait un fils du nom de José.
— « Oui, me dit-il, j'ai entendu ce nom-là, ou je l'ai lu quelque part dans les journaux; mais ce ne doit pas être ce de Lizieux que j'ai défendu.
« Je crois qu'il a quitté Paris et qu'il est allé s'enterrer dans quelque trou de province. »
— c( Et M°" de Lizieux? lui demandai-je. Cette Carmen Pabla a été expulsée, d'après ce que l'on m'a dit.
— « Parfaitement, me répondit le juge de paix d'Ivry, je me le rappelle très bien. C'était une aventurière qui avait déjà eu maille à partir avec la justice et qui avait été expulsée.
« Elle pourrait très bien vous aider à retrouver ce Bertin, un ancien policier qui a été le Deus ex machina de toute celte odieuse affaire.
« Mais elle n'est plus en France.
« Elle est retournée dans son pays, à Barcelone, avec son fils dont le jugement lui a laissé la garde, et je présume qu'elle doit y être restée, car il y aurait quelque danger pour elle à repasser la frontière. »
— Voilà, conclut l'ancien officier de marine, ce que j'ai appris, et cela me confirme de plus en plus dans ma conviction.
— Oh! oui, approuva M"' Mercier, le M. de Lizieux dont on vous a parlé ne peut pas être celui qui existe.
— Donc, c'est Bertin!
— Absolument.
— Cet homme si profondément affecté, si misanthrope, si sauvage, ne peut pas être devenu le mondain dont vous m'avez parlé, le sporliuan qui fait courir à Longchamp et à Auteuil.
• — iSon, c'est impossible.
— Cet homme honnèle ne peut être devenu le misérable qui s'est livré sur Jane à ce chantage infâme.
— C'est Berlin, vous avez raison.
— Oui, c'est lui, j'en suis sûr, dit Léon des Roselles, et j'en ai encore une preuve.
— Une autre preuve!
— Je suis allé chez le notaire de M"= de La Possonnière, M= Desorme, celui qui a fait la vente de la maison de la rue de Courcelles.
Il habite rue Tronchet, derrière la Madeleine.
Je lui ai demandé quelques renseignements sur M. de Lizieux et sur la manière dont la vente s'était faite.
Le notaire s'en souvenait fort bien, mais il se déclarait lié par le secret professionnel et ne voulait rien m'apprendre.
J'ai pu cependant vaincre sa résistance, en lui donnant à comprendre quel intérêt j'avais à éclaircir certains faits.
Alors, il m'avoua combien sa surprise avait été grande, lorsqu'il .ivait vu M"' de La Possonnière, qui était sa cliente depuis de longues années, qui n'avait jamais fait une affaire sans le consulter, vendre tout à coup cet immeuble d'une manière si insolite.
La tante de Jane n'a même pas paru. Elle était à Angers. L'affaire valait cependant la peine d'un déplacement, car, à l'époque du mariage de sa nièce, elle vint fréquemment à Paris.
Elle envoya à M' Desorme une procuration en brevet, faite par un notaire d'Angers, et une lettre pour l'aviser de sa résolution.
En même temps, un monsieur qui se donna sous le nom de Georges de Lizieux, se présenta chez le notaire de la rue Tronchet avec les titres de propriété que M"' de La Possonnière lui avait remis.
C'était l'acquéreur.
Il avait une pièce écrite et signée par M"= de La Possonnière, attestant avoir reçu de ce M. de Lizieux la somme de huit cent mille francs pour le prix de l'immeuble de la rue de Courcelles, qu'elle déclarait lui avoir vendu.
Mais le nom de M. de Lizieux, inscrit sur ce reçu, n'était pas de la main de M"' de La Possonnière.
La date avait été laissée en blanc, pour que l'on pût en inscrire une postérieure à celle de l'acte de vente.
Eh bien! ma chère amie, voilà une preuve nouvelle que ce M. de Lizieux n'est autre que Bertin.
Cette vente a ccrlaiiinuciit été imposée par un chantage abominable
à M"' de La Possonnière, qui s'est trouvée à la merci de son homme de confiance, de ce Chabertin.
Après avoir manœuvré comme vous savez, pour contraindre Jane à épouser Claudius, Chabertin, c'est-à-dire Berlin, a dû menacer M"' de La Possonnière de tout révéler, si elle ne lui donnait pas une somme considérable, et il l'a obligée à signer ce reçu de huit cent mille francs, comme prix de la vente de l'immeuble de la rue de Courcelles.
— Oui, oui, je comprends, dit M"' Mercier, stupéfaite de l'extraordinaire habileté du misérable.
— Lorsque Berlin eut pris le nom de M. de Lizieux, il l'inscrivit à la place laissée en blanc, pour se présenter chez le notaire.
— C'est évident. M"' de La Possonnière n'avait jamais voulu se défaire de cet hôtel. Elle avait dit, au contraire, qu'elle viendrait y finir ses jours, après le mariage de Jane.
— Maintenant, pour confondre Berlin, ajouta Léon des Roselles, il faut que j'aille à Barcelone, et je suis résolu à partir ce soir.
J'ai hâte de savoir.
Je sens que c'est là que je trouverai la vérité.
Je verrai cette Carmen Pabla, cette M"" de Lizieux, et elle me renseignera sur son mari.
Elle saura bien me fournir des preuves, pour établir que ce n'est pas lui qui est à Paris.
— Vous allez partir ce soir?
— Oui, par le sud-express qui part à onze heures, répondit Léon des Roselles.
Nos deux amis arrivaient à Cormeilles, dont ils avaient déjà dépassé les premières maisons.
Ils n'avaient plus rien à se dire.
Magali continuerait à ignorer tout ce qui se passait autour d'elle.
Le voyage de son père n'avait pas besoin d'être expliqué.
Ne sentait-elle pas, bien qu'on ne lui eut rien dit, que les siens se trouvaient, en ce moment, dans des circonstances graves?
Elle n'avait interrogé personne, pas même Norine qui, en sa qualité de véritable ménagère de la maison, était presque continuellement avec elle.
Son intelligence délicate, sa tendre affection avaient compris que ces préoccupations, dans lesquelles tout le monde était plongé, se rapportaient inévitablement à la partie encore inexpliquée de son existence, à sa mère qu'elle n'avait jamais connue, à sa sœur, peut-être.
L'in?tinct de son cœur lui avait dit plusieurs fois que cette mère et celte sœur, qu'elle aurait voulu connaître pour les chérir, n'étaient pas mortes comme on le lui avait dit.
L'adorable jeune fille n'interrogeait personne.
Elle compatissait, en silence, aux souffrances que sa tendresse pressentait.
Et puis, — il faut bien le dire, — Magali était tout entière absorbée par son amour.
Elle était saisie par ce charmant égoïsme de ceux qui aiment, qui ne voient plus que celui dont leur cœur est empli, qui ne s'intéressent réellement qu'à ce qui se rapporte à lui.
Paul des Roselles ne manquait jamais aucune des visites promises.
Il était là presque tous les jours.
Il arrivait dans l'après-midi, il dînait en famille avec son oncle et sa fiancée,
Puis il repartait le soir, par le dernier Irain.
Il était là le soir, quand son oncle annonça son voyage en Espagne.
La veille, Léon en avait parlé.
Il l'avait laissé pressentir.
Le matin, avant d'aller à Paris, il avait écrit à Claudius, comme il l'avait promis, pour s'excuser de ne pouvoir assister au mariage de sa fille appelé en Espagne par une affaire d'un très grand intérêt pour lui.
La nouvelle ne surprit donc pas.
La hâte du départ, aussitôt résolu et efloctué, frappa quelque peu pourtant.
Mais son absence, assurait le père de Magali, ne serait pas longue.
Norino, qui dirigeait tout dans la maison, et Magali qui se formait à son exemple et à celui de M"^ Mercier aux qualités d'excellente maîtresse de maison, préparèrent rapidement une grande valise, le seul bagage que l'ancien officier de marine avait voulu emporter.
Elles y arrangèrent un costume, du linge et tout ce qui pouvait être utile.
Paul quitta Cormeilles avec son oncle.
Il l'accompagnerait, à Paris, jusqu'à la gare d'Orléans, où le père de Magali devait prendre le Irain directement à destination de Harcelone, passant par Toulouse.
C'est avec une sorte de joie qu'il ressentait et qu'il s'avouait, que Léon partit.
Il ne s'explicpiait pas ce qui se passait en lui.
Le palefrenier, à qui cet ordre était donné, disparut dans lu seconde cour de rétablissement.
Il lui semblait que ce voyage était pour lui sinon la cause, du moins le prélude d'un événement heureux dont son cœur se réjouirait bientôt.
Il lui semblait que ce qui manquait à sa vie allait lui être rendu.
Et, dans le train qui roulait à une vitesse verligineuse, cet homme, dont le cœur avait tant souiïert, s'endormit, ce soir-là, en pensant à Jane qu'il aimait toujours, et à Miette que son âme entrevoyait, belle comme Ma^ali.
UV. 109. — MARIER EN Br.ANG.