‹ Mariée en blancChapitre 94 sur 142 · LES PREMIÈRES RECHERCHES DE MOUREDU · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES RECHERCHES DE MOUREDU

Revenons maintenant à notre ami Mouredu qui, ainsi que nous le savons, s'était rendu à Paris le lundi matin, accompagnant Léon des Roselles. avec qui il s'entretint de nouveau de ce qu'il allait faire.

Tistin se sépara de son commandant au moment oîi celui-ci entra dans les bureaux de la Gazette des Tribunaux pour chercher les renseignements relatifs au procès de Lizieux.

De la place Dauphine, où sont situés les bureaux de ce journal, notre Méridional vint devant le Palais de Justice prendre le tramway de Montrouge.

Il se rendait chez Bouguarès.

Tistin savait qu'il pouvait compter sur son ami et il avait résolu de lui demander l'hospitalité.

Bouguarès était riche, car son commerce prospérait à merveille, et cela ne le gênerait pas.

L'excellent Narbonnais avait comme lui le cœur sur la main.

En effet, Bougarès fut enchanté quand il sut ce que Mouredu voulait.

Une chambre!... Mais il en avait quatre à sa disposition, s'il les lui fallait; car, certes, ce n'était pas le logement qui manquait dans le vaste établissement de la rue de la Tombe-Issoire.

M"" Bouguarès, aidée par sa bonne, allait vite avoir fait de lui on préparer une, de mettre des draps blancs dans le lit et tout ce qu'il fallait.

Quant à la table, il n'y avait qu'un couvert à ajouter.

On se traitait bien chez l'ancien cocher.

Les plats étaient copieux et le vin, toujours envoyé de Narbonne, était nature et accusait trois bonnes années de bouteilles qui l'avaionl rendu délicieux.

Mais que se passait-il donc?

Bouguarès, — moins curieux cependant que préoccupé do ce qui concernait son ami, — aurait bien voulu le savoir.

Tistin n'en avait parlé que vaguement.

Il s'agissait toujours, avait-il dit, de ce Berlin, de ccl ancien mouchard qu'il recherchait sans expliquer dans quel but.

Ce n'était pas affaire à lui.

Ça concernait son commandant, M. Léon des Roselles.

Alors on ne pouvait pas tout dire.

Mais il s'agissait de quelque chose de très grave.

Après avoir déjeuné on famille, avec le neveu de Bouguarès, — le fourrier qui avait obtenu, comme son camarade Pierre Lion, l'autorisation de rengager aux chasseurs de Vincennes, — Tistin se mit en campagne.

Le Narbonnais lui avait offert une voiture si cela pouvait lui être utile pour les courses qu'il avait à faire, car il y en avait toujours à la maison qui ne faisaient rien.

Mouredu avait déclaré qu'il préférait aller à pied pour ce qu'il avait à faire ce jour- là.

Ce n'était pas la peine de fatiguer un cheval et de déranger un homme.

Si cela devenait nécessaire, il profiterait de l'offre de son ami.

Notre Méridional avait fait le projet de se rendre compte par lui-même de la sincérité de ce qu'on avait dit à M"' Mercier.

' Nous pouvons dire qu'il ne croyait guère à ce voyage du prétendu M. de Lizieux.

— Je parie, s'était-il dit, que mon bougre s'est tout bonnement tiré de devant.

En tout cas, Tistin voulait en avoir le cœur net, et pour cela il avait imaginé un tour de sa fiiçon qui ne manquait pas d'intelligence et d'habileté.

Il prit tout simplement une feuille de papier blanc qu'il plia en quatre et qu'il inséra dans une enveloppe sur laquelle il écrivit l'adresse du propriétaire de la rue de Courcelles.

Puis, s'étant rendu dans le centie, il avisa un commissionnaire au coin du pont au Change et lui remit celle lettre en lui disant :

— Vous allez me porter ça à ce monsieur, que!... Mais il faut que ce soit remis en mains propres, à lui-même, en personne; alorse, attention, faut pas le remettre à son domestique.

— Choyez tranquille, répondit le commissionnaire dont l'accent dénota facilement l'origine auvergnate. Je chais che que ch'est !

— Té vé! fit Mouredu en l'entendant, vous aussi vous êtes pas de Paris, pas vrai?

— Ah ! bougri, je vous crois, répondit l'Auvergnat. Je chuis de Ghaint- Flour.

— C'est comme moi, mon bon... seulement, qu'au lieu d'être .\uvergnat, je suis Provençal, psiS plusse!...

— Gh'est presque pays, fouclitra!

— Eh! pardi!... C'est comme qui dirait que je suis du Midi et vous du Midi manque un quart.

— Gh'est ça.

— Alors, mon brave, en cet honneur-là, je vais vous payer un demiquart de tafia, dit Mouredu. Faut bien régaler les compatrioles.

— Gh'est bien penché, ça!... accepta le commissionnaire. On voit que vous j-ètes un bon garchon.

— INous sommes tous comme ça dans le Midi, vé.

Comme deux vieux amis, ils entrèrent chez un marchand de vins dont la boutique fait l'angle du théâtre du Chàlelet,

Ils causèrent comme deux vieilles connaissances et, s'il eût été moins pressé de connaître le résultat de sa démarche, notre ancien quartiermaître aurait fait à l'Auvergnat le récit de toutes ses campagnes dans la flotte.

Les verres vides, le commissionnaire se disposa à se mettre en roule.

Tistin lui remit vingt sous.

— Ça c'est pour prendre Vonibusse, lui dit-il; sans ça, ça serait trop long. Je vous espérerai là, à cette brasserie.

11 montra la brasserie Dreher.

— J'ai rendez-vous avec quelqu'un.

— Choyez tranquille; je ne cherni pas long.

— Et je vous recommande bien : en mains propres, au monsieur lui même, que !

— Gh'est entendu.

— Ah! té, si par hasard il était sorti, eh bé! il faudrait savoir à quelle heure il rentrerait, et alors vous me rapporteriez la lettre et vous viendriez me le dire.

— Tout ciià chera fait. On connaît le métier, allez : voilà douje ans que je chuis commicliionnaire.

— Maintenant, ajouta notre ami, si on vous disait que ce monsieur est en voyage, alorse vous diriez comme ça : « Ayez la bonté de me donner son adresse que je vais l'écrire sur la lettre, parce que je dois la lui expédier recommandée par la poste. »

— Et je la ferai partir?

— Non!... Capon de bon sori, non! faut pas l'envoyer!... Vous noierez l'adresse dessus et vous nie la rapporterez.

— Bien. J'ai compris.

— Au retour nous prendrons la verte ensemble et je vous payerai comme un brave collègue.

Le commissionnaire s'acquitta de sa mission de la manière la plus ponctuelle.

Le concierge de la rue de Courcelles lui annonça que M. de Lizieux était en voyage.

Il l'adressa au valet de chambre.

Celui-ci lui dit qu'il ne savait pas dans quelle ville se trouvait sop maître.

Lorsque l'Auvergnat revint, moins d'une heure après, à la brasserie de la place du Chàtelet, et qu'il rendit compte à Mouredu de ce qu'on lui avait dit, notre ami n'en conserva pas moins quelques doutes au sujet de ce voyage.

Quand il eut bu avec son émissaire l'absinthe promise, quand il lui eut payé sa course et qu'il fut seul, il se dit :

— Il y a quelque chose de louche dans celte manigance-là, bonne mère !... Un homme qui part en voyage sans laisser son adresse à son domestique, ça me paraît un drôle de voyage!

Et, pour mieux s'assurer de la réalité, Mouredu résolut d'aller surveiller lui-même les abords de l'hôtel.

Il s'installa chez le marchand de vins dont la boutique est au coin de la rue de Courcelles et de la rue de la Boétie, et, comme on y servait à manger, il y dîna, résolu à attendre le retour du prétendu M. de Lizieux et convaincu qu'il ne tarderait pas à le voir paraître.

Nous savons que l'attente du pauvre Tistin devait être vaine, et nous avons vu Berlin, ce soir même, le reconnaître en passant, à travers les vitres de la boutique, lorsqu'il se rendit de la gare Saint-Lazare à la rue Marbeul.

A minuit et demi , quand le marchand de vins ferma sa devanture, Mouredu partit.

On ne se plaignait pas de son long séjour, car il avait renouvelé ses consommations sans interruption et fait une dépense totale de près de huit francs.

Notre ami prit une voiture pour retourner à la rue de la Tombe- Issoire.

Il se disait :

— Eh bé, non, té! malgré que j'ai vu personne, je ne me tiens pas pour battu.

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El pensant à ce qu'il projetait pour le lendemain, il ajoutait avec un sourire :

— Espère, espère!... Tu verras ça, Berlin!

Le lendemain, Mouredu, quoique s'élant couché assez lard, fut très matinal.

Il ne dormait guère d'habitude.

Bouguarès, toujours debout à l'heure où les coqs qui picorent sur le fumier de ses écuries commencent à chanter, lui demanda des nouvelles de ce qu'il avait fait la veille.

Tistin le mit en partie au courant du but qu'il poursuivait, sans rien lui révéler des graves motifs qui le faisaient agir, et, lui ayant appris l'insuccès de sa tentative, il ajouta :

— Mon sacré M. de Lizieux, jeté jure bien, mon bon, que je finirai bien par y mettre le grappin dessus, espère un peu !

— De Lizieux!... fit alors le Narbonnais en se grattant le front; hé, mais je connais ce nom-là, capédious!... Si toutefois c'est celui dont je veux parler. Est-ce que ça ne serait pas par hasard un sportman?

Bouguarès prononça : spormanne.

— Un spormanne!... Quès aco, mon bon?

— Un homme qui fait courir, hé !

— Ah! bé, voui, alorsc, car il peut dire, le sacré bougre, qu'il me fait joliment courir.

— Non!... Je veux dire de ceux qui ont des chevaux qui courent dans les courses.

— Eh! mais, voiii, mon bon!... s'écria alors Mouredu. Il en a des chevaux qui courent!

— De Lizieux!

— Vont, pardi !

— Cadedis, je le connais !

— Tu le connais?

— C'est-à-dire que j'ai vu son nom sur la « carte », fil Bouguarès qui, en sa qualité de propriétaire de chars de courses, connaissait son turf et son slud-book.

— Il ajouta même :

— Casaque vert d'eau, manilm et loques roses, sandisl... Je ne connais que ra!... Le propriétaire de Wallonc, de Turco, de Loiceliiig cl de ce tocpiart de CrisafuUi qui vient de se faire battre à Nice en pleine forme, bon sang de bon Dieu ! cl qui ma lait perdre dix louis que j'avais mis dessus!

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Mouredu fut abasourdi de cette tirade, aux termes bizarres pour lui, envoyée tout d'un jet.

— Ah! lu le connais! répéta-t-il.

— Comme tous ceux qui font courir, hé !

— Mais alorse...

Bouguarès ne le laissa pas parler.

— Je connais aussi son fils, mon cher; M. José.

— Ah ! voui, celui qui s'est battu en duel avec un officier d'étatmajor, que?

— J'y étais.

— Où?

— Au duel, sangdious !

— Toi!

— Moi-même, ma caille!...

— Tron de l'air !

— J'étais avec l'ami de mon neveu, le sergent Lion, des marsouins, qui avait voulu voir la chose, avec sa fiancée et son amie

— Tu y étais !

— Comme te voilà ici.

Et puis, mon cher, je le connaissais bien déjà, M. José de Lizieux, ajouta Bouguarès ; et sa maîtresse, la petite Pélago, de la rue Marbeuf, aussi bien que lui.

Ah ! tiens, il faut que je te raconte une chose dont j'ai été témoin. C'était le jour du réveillon, pour la Noël; donc il n'y a pas beaucoup plus de deux mois.

J'étais allé à Bullier, ce soir-là, parce que les nuits de réveillon, tu sais, il y a toujours quelque bonne occasion à bénéficier avec les jeunes gens qui font la noce. Et justement, ce jour-là, j'ai conduit deux couples, deux jeunes gens et deux petites gotons, costumées en pierrettes, qui sont allés au bois de Boulogne.

Eh bé ! mon cher, l'une de ces petites pierrettes-là, c'était Pélago, la maîtresse de M. José... Je l'ai vue en arrivant chez elle, rue Marbeuf, où je l'ai ramenée ensuite, car alors elle avait enlevé son loup... Tu sais bien, ce masque en velours noir que les femmes se mettent en carnaval?

— Voui, voui, je sais, répondit Mouredu très sérieux, car il venait de combiner un plan.

— Tu me dis ça d'un drôle d'air!... fit Bouguarès surpris.

— C'est que je réfléchis à quelque chose.

— Quoi donc?

— Va toujours.

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— C'est fini!... La petite Pélago, je la connaissais, car c'est une cliente des courses... Et je la connais de longtemps, mon cher, car autrefois, quand j'étais cocher, je l'ai trimballé quelques belles fois dans mon sapin avant qu'elle connaisse le petit de Lizieux.

— Dis donc.

— Quoi?

— Tu m'as proposé, hier, de me prêter une de tes voitures, que? dit le mari de Norine.

— Mon cher, elle est toujours là, répondit Bouguarès, Si tu la veux, tu n'as qu'à faire signe.

— Eh bé! mon bon, j'accepte!

— Entendu. Je vais te la faire atteler.

— Espère!

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Il faut que je t'explique. Je viens de combiner une chose dans ma boussole que si je me trompe pas, vé, ça y est; si je peux pas arriver à M. de Lizieux tout droit, puisqu'on veut faire croire qu'il est en voyage, je vais lâcher d'y arriver par son fils.

— Bien sûr !

— Du temps que je vais courir une bordée du côté du fils, je voudrais, si lu as un de tes hommes de libre... que je le payerai, bien entendu...

— Ne parlons pas de ça !

— Le mettre en faction près de l'hôtel, dans la rue de Courceilcs. Il s'embossera par là et, quand M. de Lizieux rentrera zoii! il me hisse le signal !

— Mon cher, dit Bouguarès, c'est tout ce qu'il y a de plus facile. Le loueur de voitures appela aussitôt :

— lié! là-bas !... arrive ici !... Ya-t'en dire à Chichois d'atteler, hé !... je petit coupé avec la Lise, la vieille jument qui est revenue du vétérinaire, ça lui fera du bien à cette bête et ça ne la fatiguera pas. Hardi !... qu'il se dépèche, et il viendra me parler.

Le palefrenier, à qui cet ordre était donné, disparut dans la seconde cour (le rétablissement.

Tistin continua :

— Moi, mon bon, je vais naviguer vers la maîtresse du fils, et peutêtre bien que de là je saïuai où est le père, vé !

— C'est une idée!

— Donne-moi bien l'adresse de cette Pélago.

— C'est rue Marbouf... attends un pou, fit Bouguarès en s'inlcrrompanl pour rédéchii-. Oui, c'est ça : numéro 15. Une petite rigololle. avec

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»— Ah ! dit José en s'esclaffant, elle serait bien bonne, celle-là. (P. 1359.)

les cheveux carotte et les yeux noirs... Et puis, du chic, car ie petit de Lizieiix fonce dans les grands prix, mon cher.

— Ça suffit.

Lorsque le coupé fut attelé, Mouredu donna ses instructions au cocher Chichois, que Douguarès mit à sa disposition.

— Vous allez vous embosser, lui dit-il, dans la rue de Courcelles, dans

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