LIV. 172. — SIABIÉE E.N DLANC. UV
— Vé, pour moi Berlin n'osera pas s'y frotter. Il vous sent là, à côté d'elle, et il aurait trop peur que vous le reconnaissiez.
— Qu'aliez-vous faire maintenant? demanda à son tour l'amie de Jane.
— Je vais me mettre à la recherche de cette Palmyre, répondit Tistin, et j'ai un truc qui lui fera bien hisser son pavillon, espère un peu !
— Oui, elle sait peut-être où est ce monstre.
— Eh! pardi, qui me dit qu'il n'est pas chez elle, au lieu d'être en voyage ?
— Vous avez raison. — Dès que vous saurez quelque chose, vous me préviendrez?
Mouredu le promit.
Il raconta aussi à M"" Mercier comment il avait été invité à la noce d'un ami de Bouguarès, et il la pria de dire à Norine qu'il viendrait à Cormeilles le lendemain soir, pour en repartir le jeudi matin « avec sa tenue numéro un. »
Mouredu accompagna M"° Mercier à la gare Saint-Lazare, en profitant du fiacre qui l'avait conduite.
Il voul.'iit aller voir Ghichois pour savoir s'il n'avait rien découvert à la rue de Courcelles.
Le cocher avait manœuvré fort intelligemment.
11 n'avait pas stationné continuellement à la même place, afin de ne pas être remarqué.
Pas un instant il n'avait perdu l'hôtel de vue.
Personne n'était venu.
Il n'avait vu que le va-et-vient des domestiques qui flânaient dans le quartier en l'absence de leur maître.
Il avait môme lié conversation avec l'un d'eux, chez le marchand de vins, et il avait entendu dire ainsi que M. de Lizieux était en voyage.
Puis, sous le prétexte de parler de courses, Ghichois, qui était friand des choses du sport, comme tous les cochers, avait parlé des chevaux de M. de Lizieux et, tout en causant, il s'était fait donner son signalement afin de le reconnaître s'il le voyait.
Alors Mouredu lui dit :
— Pour le moment, mon bon, je crois que M. de Lizieux ne reviendra pas, sans ça tu l'aurais su. Alorsc, si ça ne t'ennuie pas, tu vas me prendre à Ion bord pour me faire faire quelques courses.
Ghichois n'avait rien aulrc à faire.
Son palroii l'avail mis à la disposition de Mouredu.
Noire ami grimpa sur le siège.
— J'aime mieux être dans les hunes, que dans l'entrepont, lui dit-il; on étouffe dans ces batteries-là.
— Où allons-nous? demanda le cocher.
— Mène-moi d'abord à la rue des Saussaies, au Ministère de l'intérieur, répondit Mouredu, qu'il faut que j'aille voir un collègue.
C'est Grisel, que Bouguarès lui avait fait connaître que Tistin allait voir.
H avait besoin de quelques renseignements que le garçon de bureau pouvait lui donner, puisqu'il avait connu l'affaire de Lizieux.
Le père Grisel reconnut notr£ Méridional et accepta d'aller prendre un verre avec lui.
Chichois fut aussi de la partie.
Alors, après avoir trinqué :
— Dites donc, demanda Mouredu, voilà ce que je voudrais que vous me disiez. Cette Paimyre Putot, qui était censément la maîtresse de M. de Lizieux... vous vous rappelez bien, que?
— Je me rappelle toute l'affaire, répondit le Narbonnais. J'ai lu le rapport qui fut fait sur le procès de Lizieux au moment de la révocation de Berlin.
— Vous m'avez dit qu'elle n'était pas de Paris?
— Non, je ne me rappelle plus de quel pays elle est... en Normandie, par là... ou en Bretagne.
— Elle était depuis longtemps à Paris quand cette affaire a eu lieu?
— Oh! oui, depuis bien des années.
— On ne sait pas ce qu'elle avait fait avant, ni comment Bertin l'a connue?
— Ça, répondit Grisel, je le sais; c'est Bertin lui-même qui me l'a raconté.
— Eh bé ! mon bon, racontez-moi ça, — demanda Tistin. J'ai dans l'idée que ça me servira.
— Cette Paimyre, raconta le garçon de bureau, était une prostituée; elle ne manquait pas d'un certain chic. — Elle avait eu plusieurs amants très bien, et entre autres un comte Monte-Chiavanti, un Italien, avec qui elle avait fait un voyage.
Voilà qu'un jour, on reçut chez nous du Ministère des affaires étrangères un ordre de recherches à la demande du gouvernement italien contre ce comte Monle-Cliiavanli, qni n'i'lait qu'un simple chevalier d'industrie dont on demandait l'extradition pour une escroquerie commise à Milan.
1372 MAIlIÉl- EN RLANG
La fille Piilol était compromise avec son amant, car elle avait été avec lui en Italie, et si les agents italiens envoyés pour arrêter le comte à Paris l'avaient trouvée avec lui, ils auraient demandé qu'on s'assurât de sa personne, bien qu'il n'y eût encore aucun mandat contre elle.
C'est ainsi que Dertin, qui fut un des agents chargés de l'enquête, connut cette Palmyre; il la prévint de ce qui allait arriver et la fit déguerpir avant l'arrestation de son amant.
Mouredu avait écouté avec attention.
Quand Grisel eut fini, il lui demanda :
— Alors ce comte Monle-Chiavanti, c'était pas son vrai noui. que?
— Non, répondit le garçon de bureau. H appartenait bien à une bonne famille de Naples, mais il n'était pas comte. Il s'appelait tout simplement Rodolfo (]l)iavanti.
• — Don. — Eli bé! je vous remercie, mon bon. Ça me servira peut-être pour rf trouver la Palmyre et son ami Bertin.
Là-dessus, redoublons la tournée, pas vrai? — Il ne faut jamais s'en aller si:r une seule jambe.
■ — Celle-ci, c'est moi qui l'offie, dit Grisel.
— Non.
— Si, si... c'est bien mou tour, diable!
— Enfin, puisque vous le voulez!... fit Tislin. Nous rattraperons ça à la noce du sergent Lion après- demain; car je suis invité.
— Vous en êtes?
• — Oui, mon bon, j'en suis.
— Oh! nous allons nous amuser, alors!... J'ai beau avoir passé la cinquantaine, j'ai encore bon pied, bon œil et le reste!
— Té, farceur!
Grisel et l\louredu se séparèrent, après avoir trinqué une nouvelle fois avec le cocher de Houguarcs.
— Maintenant, dit notre ami, lu vas me menerau Petit Journal.
— Bon, dit Chicliois, rue Lafayelle.
La course fut à peine de dix minutes. Mouredu vint au bureau des annonces.
Il prépara sur une feuille que l'on mil à sa disposition, le texte d'une insertion et la iirésenla à l'employé chargé de ce service.
H demanda qu'on la publiât le lendemain, mais il ne put l!oblenir, parce que le mise en page du journal était iléjà l'aile et les formes clichées.
Les annonces, lui dii-du, n'étaient rcriu;s que jusqu'à quatre heures pour le nuuii'roilu liMuIrmain.
MARIÉE EN RLANC t37J
Mais, s'il le voulait, son insertion passerait dans le numéro du jeudi. Tistin accepta.
Il paya le prix des trois lignes et partit satisfait tout de même, en se disant :
— Yé, si j'ai la cliance que Palmyre lise ça, capon de bon sort, je la tiens!
Cliicliois attendait tranquillement sur son siège.
Avant de montera côté de lui, Tistin prit dans sa poche le numéro du Scandale du jour que M"'-" Mercier lui avait remis et il le déplia pour en chercher l'adresse.
— Allons voir celui-là, dit-il; c'est... Ah! voilà, faubourg Montmartre. Cette nouvelle course n'était encore pas bien longue.
Au bout de cinq minutes à peine, le coupé s'arrêtait devant la maison où était l'imprimerie de l'immonde gazette.
— Attention de manœuvrer ici comme un vrai timonier, se dit Tistin en pénétrant dans la cour.
Il avait déjà vu le vitrage de l'imprimerie sur lequel le titre du journal était peint en lettres noires.
Il ouvrit la porte et se présenta.
Il s'adressa à un « lypo •!> qui faisait des épreuves à la brosse sur le marbre.
— Je voudrais voir, demanda-t-il, M. le rédalcur du journal. L'ouvrier sourit.
— Entrez là, répondit-il en désignant le petit cabinet qui servait de bureau de rédaction.
Fernand Lissac y était, corrigeant les épreuves du numéro du jour.
— Pardon, c'est vous M. le rédalenr? demanda Mouredu sur le seuil.
— Oui, c'est moi, répondit le Gascon en exanjinant son visiteur. Que désirez-vous?
Tistin tira le journal de sa poche.
— Vous avez publié là, dit-il, un article qui m'a intéressé... Je crois que je connais les personnes dont vous parlez.
Lissac, ayant jeté un regard sur l'exemplaire que tenait notre ami, avait déjà compris de quel article il s'agissait, car il était encadré d'un trait rouge.
Il espéra avoir quelques nouveaux renseignements, car il avança un tabouret, le seul siège de son étroit cabinet, et dit gracieusement :
— Asseyez-vous donc, je vous prie.
— Merci, répondit Mouredu en s'asseyant.
— Vous connaissez ces personnes?
— VouH... même que je me suis dit : a Coquin de bon sort, ce que c'est tout de même que les journaux!... Ils savent tout, ces brigands-là!...
— Ah! nous sommes bien renseignés, dit Fernand Lissac en se rengorgeant.
— Vous connaissez alorse ces personnes dont vous parlez dans cet article?
— Parbleu!.., sans cela, comment voulez-vous que nous sachions ce qui les concerne.
— Té, moi qui croyais vous apprendre les noms, parce qu'il y a quelques erreurs dans les lettres que vous avez mises... alorse, je vois que ce n'est pas la peine, puisque vous savez tout.
Mouredu avait préparé cette phrase dite d'un ton bon enfant, et il était prêt à saisir les impressions qui se manifesteraient sur le visage de son interlocuteur.
Le Gascon essaya de rattraper ce qu'il avait dit.
Il ne savait pas de qui il était question dans l'article qu'il avait publié la veille, puisque son visiteur avait demandé à lui taire les noms jusqu'à nouvel ordre.
C'était une occasion de les connaître et peut-être de corser le scandale en les publiant.
Aussi s'empressa-t-il de dire :
— Nous connaissons ces personnes... sans les connaître. — C'est-à-dire que moi, personnellement, qui suis le rédacteur en chef du journal, je ne peux pas connaître tout le monde; mais nous avons des reporters, des informateurs qui connaissent ceux sur le compte de qui ils nous donnent des nouvelles.
— Voui, voui, je comprends, reprit Mouredu sur le même ton. C'est \oli'e rapporteur, comme vous dites, qui les connaît. Eh bé! alorse, M. le rédatcur, voilà ce qu'il ftuit faire : mettez-moi en rapport avec votre rapporteur, et je lui apprendrai des choses qui l'intéresseront.
— Vous m'cmhnrrassoz beaucoup, mon cher monsieur, répondit Lissac, car cette nouvelle, je dois vous le dire, m'a été donnée par une personne étrangère à la rédaction.
Mouredu sentait qu'il touchait au but.
— Il nous arrive souvent, continua le rédacteur du Scandale, des gens du monde, du plus grand monde même, qui viennent nous apporter des nouvelles. — C'est ce qui s'est passé cette fois.
— Kh bé, proposa notre .Méridional, dites-moi où je peux trouver cette personne et je lui conterai ce que je sais.
— Vous pouvez aussi bien me le dire.
— Ah! c'est que... ce monsieur a peut-être une idée, pas vrai?... et je ne voudrais pas contrarier sa tactique... J'aimerais mieux le voir.
— Je ne sais quand il reviendra.
— Si vous savez son adresse, vé ; ça suffit.
— Je l'ignore, répondit Fcrnand Lissac. La personne qui m'a donné cette nouvelle m'a demandé de ne pas se faire connaître pour le moment...
— Ah ! sapristi ! . . .
— Mais ce monsieur doit revenir, ou plutôt c'est un de ses amis qui se présentera, d'après ce qu'il m'a dit, pour me donner les renseignements complémentaires.
— C'est pas, demanda alors Mouredu, un assez grand... là, dans les cinquante ans... avec les cheveux un peu longs... la figure toute rasée... et un binocle en or ?
— Non. C'est un bonhomme un peu plus âgé que ça, un type de bourgeois.
— Eh bé, écoutez, voilà ce que nous allons faire, parce que j'aime mieux vous donner les renseignements devant ce monsieur, ou son ami... d'abord, il n'y a rien qui presse, car le mariage en question ne doit pas avoir lieu de sitôt.
— Je croyais que c'était dans quelques jours.
— 11 est un peu reculé. • — Alorse, quand vous verrez la personne qui viendra vous parler de cette affaire, ayez la bonté de me faire appeler, que ?
— Très volontiers.
— Je sais des choses, moi, ajouta notre ami d'un air finaud, que ce monsieur, tout bien renseigné qu'il soit, il peut pas les savoir... voui, voui, des choses espatrouillantes !... et qui en feront un vacarme, pechère!... seulement je ne veux le dire que devant lui; j'ai mes raisons, vous comprendrez ça quand vous le saurez.
Alorse, c'est entendu, pas vrai, monsieur le rédateur ? quand ce monsieur viendra, envoyez-moi chercher. — Même ne lui dites rien... peut-être qu'il ne voudrait pas qu'on sache qu'il est venu ici. Moi, j'arriverai comme par hasard... et j'aurai l'air de le rencontrer à la bonne fortune...
Vous verrez que ce sera intéressant ! '
— Quelle est votre adresse? demanda Lissac.
— Té, écrivez mon nom et mon adresse : Mouredu, chez M. Bouguarès, loueur de voitures, rue de la Tombe- Issoire...
— Uouguarès des chars de course?
n;6 MARIE1-: en iîi.a.xc
— Voui !... vous le connaissez?
— Parbleu ! tous ceux qui vont aux courses connaissent Bouguarès.
— Eh Lé! monsieur le rédateur, quand le monsieur sera là, sans vous déranger, prenez un fiacre et envoyez-moi chercher chez Bouguarès, dit Tisl'in en se levant. Je paye la course, moi.
Ce fut chose convenue.
— Ne dites rien à la personne, que ! recommanda encore notre ami.
— Je vous le promets.
— Alorse, à bientôt.
— • C'est ça ; je vous salue bien.
Lissac reconduisit son visiteur jusqu'à la porte.
— Si mon Berlin arrive, se disait Mouredu en rejoignant sa voiture, je suis sûr de le voir, car le rédateur ne manquera pas de m'envoyer (■liercher.
Puis, se rappelant ce qu'il venait d'apprendre.
— Il y a encore un drôle de mic-mac là-dessous, se dit-il. Le portrait qu'il m'a luit ne ressemble pas du tout à mon soi-disant de Lizieux.
Encore un truc à Bertin, vé ! — Ce brigand-là, il doit savoir se déguiser, comme on fait dans la police, et il n'a pas voulu se faire connaître. — Ça fait rien, as pas peur! Je le reconnaîtrai bien tout de même.
— Eh hé ! maintenant, mon bon, dit noire ami en regrimpant sur le siège, rentrons au port; assez navigué pour aujourd'hui.
En route, si lu connais un endroit où Varsinlhe soit bonne, tu peux nous y arrêter ; ça nous mettra en appétit.