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Marin & [i.e. et] jésuite

Retraite spirituelle à Paris; dévotion à Marie. — Congé à Puycheni : Pèlerinage à Notre-Dame de Buglose; visite à Mgr Desprez, évêque de Limoges. — L'Empereur à Brest. — De Plas nommé capitaine de vaisseau; voyage à Toulon. — Guerre d'Italie et ses conséquences. — Bénédiction de la chapelle des Jésuites à Brest. — Mort édifiante de madame de Plas; lettre de Mgr d'Angoulême. — Les affaires de Chine : rapport à l'Empereur; audience aux Tuileries. — Visite au maréchal Canrobert. — Louis Veuillot et ÏUnivevs. — Départ pour Cherbourg.

Trois mois après le départ de la Virginie, M. le baron Gros était arrivé en Chine en qualité de commissaire extraordinaire pour s'entendre avec lord Elgin, au sujet d'une action commune. Au mois de décembre, les escadres anglaise et française avaient quitté la rade de Macao pour remonter la rivière des Fleurs, et vers la fin de février, on connut en Europe le bombardement et l'occupation de Canton parles alliés. François, en apprenant cette nouvelle, ne put s'empêcher d'observer

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que les circonstances l'éloignaient toujours du théâtre de la guerre, mais il n'en éprouva ni regrets, ni envie. «( Après les rudes labeurs d'une longue campagne, écrit-il dans son Journal, Dieu me donne le délicieux repos de la vie de famille ; je dois en jouir dans la mesure nécessaire pour réparer mes forces physiques et morales. J'ai six mois de congé, il faut les prendre en entier, sauf le cas où il y aurait convenance à rallier les ports. ))

Depuis longtemps de Plas était poursuivi par la pensée de se retirer quelques jours dans la solitude, et le moment lui semblait favorable pour la mettre à exécution. Il en écrivit à son ami Clerc, alors professeur de mathématiques à l'école Sainte-Geneviève, et à l'occasion d'un voyage à Paris, il s'installa, le 29 mars, à la rue des Postes (depuis rue Lhomond). « Quelques personnes, disait-il, critiquent la retraite de plusieurs jours que je vais faire; elles me féliciteraient si l'Empereur m'avait ofïert un appartement dans un de ses châteaux, où j'aurais toute facilité de le voir et de m'entretenir avec lui. Eh bien, la faveur que Dieu me fait n'est-elle pas plus grande? »

On était au lundi de la Semaine sainte : François résolut de se préparer pendant cinq jours à ressusciter spirituellement avec Notre-Seigneur. Il commença courageusement sa retraite, plein de cette libéralité que saint Ignace demande à quiconque désire profiter des Exercices : « Le bon Dieu, observait-il, ne veut pas nous mettre une camisole de force; s'il réclame le sacrifice, c'est celui d'un cœur généreux, prêt à tout faire pour son service. »

Son but, dés le premier jour, était bien déterminé : il sentait le besoin de régler sa piété pour la concilier avec ses devoirs d'état. « Je suis venu ici, disait-il, me faire tailler comme on taille la vigne ou les arbres frui-

tiers; je poussais trop de branches; je n'avais ni ordre ni méthode dans mes prières et mes méditations; je les considérais presque comme une affaire principale, au lieu de les considérer comme une préparation à l'accomplissement de mes occupations; je ne pouvais admettre que les devoirs d'état et de société fussent aussi bien des hommages à Dieu que la prière. J'espère que les conseils du R. P. Gamard, mon directeur, contribueront à me donner une piété plus large et plus conforme à ma position; j'espère que je n'en aimerai pas moins Dieu, pour moins faire d'actes de dévotion. »

La retraite ne manqua pas de produire les fruits qu'il en attendait. (( Je sens aujourd'hui, disait-il quatre mois plus tard, que mon séjour à la rue des Postes n'a pas été inutile ; je sais mieux faire aux obligations d'état la part qui leur revient, sans me relâcher sous le rapport des devoirs de piété. »

Alexis Clerc, malgré ses occupations de professeur, venait quelquefois causer avec son ancien commandant, qui lui ouvrait toute son âme. « Mon ami Clerc, écrit-il un jour, m'a relevé le courage, en me disant que j'avais une foi solide, bien que je n'éprouve aucune consolation sensible. » Et le jour suivant : ^c Mon ami Clerc m'a fait une remarque qui me donne à réfléchir. Je lui disais que je considérais comme plus pénible de vivre dans le monde que dans la vie religieuse, et il m'a répondu : « Le plus pénible n'est pas un motif pour renoncer au plus parfait. » Cette repartie ramena son esprit vers les idées de vocation religieuse et il en parla à son directeur. « Je m'attendais, écrit-il, à ce qu'il me dît : Faites vous Jésuite ! 11 s'est contenté, avec sa prudence habituelle, de m'engager à beaucoup prier. »

A la fin de sa retraite, François revêtit le petit habit de Notre-Dame du Mont-Carmel qu'il n'avait pas encore

reçu depuis sa conversion. Nous ne savons à quoi attribuer ce retard involontaire, car dès ses premiers rapports avec Marceau, ce dévot serviteur de Marie, qui lui avait donné une médaille de l'Immaculée-Conception, il sentit se développer rapidement les germes de la dévotion à la très Sainte Vierge, qu'une pieuse mère avait déposés au fond de son cœur. « Puisse ma dévotion à Marie immaculée grandir chaque jour! s'était-il écrié le 8 décembre 1852. Puissé-je remplacer sur la terre mon digne ami Marceau, qui aimait à s'intituler : Servus Marise imraaculatœ ! »

Non seulement il portait la médaille miraculeuse,

mais il récitait chaque jour le chapelet et l'office de

rimmaculée-Conception; cependant sa dévotion à la

très Sainte Vierge reposa longtemps sur la raison plutôt

que sur l'attrait. Il en était même parfois inquiet, car

il aurait voulu éprouver pour sa Mère du ciel, avec un

amour d'estime, cet amour de sentiment qui l'émouvait

si tendrement à la seule pensée de sa mère de la terre.

(( Il n'est peut-être pas mal de dire ici, avait-il écrit

dans son Journal privé, à la date du 5 septembre 1852,

que ma dévotion envers la sainte Mère de Dieu n'est

pas ce que je désirerais. Quoique je récite le chapelet

chaque jour, le Souvenez-vous deux fois, et souvent

le Sub tuum ou le Salve Regina, néanmoins je n'ai

point cette dévotion tendre que quelques chrétiens

sentent pour la Sainte Vierge. J'ai demandé cette

dévotion à Rome, je l'ai demandée à Notre-Dame des

Victoires à Paris, elle ne m'est pas encore venue.

Cependant, quoi de plus naturel que d'aimer la Mère

de notre divin Sauveur, qui, d'après la tradition de

l'Eglise, nous a été désignée par Notre-Seigneur,

comme la mère de tous les chrétiens, quand il a dit du

haut de la croix à saint Jean : Voilà votre mère! Sans

doute je l'aime, mais je voudrais l'aimer davantage.

« Marie conçue sans péché, s'écriait-il, Marie refuge des pécheurs, Marie porte du ciel, mère de miséricorde et de la divine grâce, priez pour moi; obtenez-moi de votre divin Fils que je sois d'une dévotion égale à celle de mon ami Marceau qui, je l'espère, jouit maintenant de la gloire des Bienheureux dans le ciel ! »

Marceau, nous en avons la ferme confiance, avait du haut du ciel entendu le cri d'espérance de son ami ; car dès le lendemain de la touchante fête de la Nativité de Marie, François écrivit dans la joie de son âme reconnaissante : « J'ai à remercier le bon Dieu d'une grande grâce. Ma dévotion à la Sainte Vierge s'est accrue depuis deux ou trois jours d'une manière remarquable. Mes yeux se sont dessillés. J'ai compris combien il était simple et naturel de recourir dans nos misères à la Porte du ciel, au Miroir de justice, à la Mère de miséricorde, à celle que Notre-Seigneur nous a clairement donnée pour Mère. Je ne le fais plus aujourd'hui seulement par devoir; j'y suis porté par une sorte de tendresse filiale. La majesté de Dieu pourrait effrayer un pauvre pécheur; la bonté de Marie, les titres que lui donne l'Église sont bien faits pour l'encourager. Les autels de Marie sont comme autant de vastes succursales du ministère de miséricorde dont elle a la direction. »

A partir de ce moment son cœur n'avait cessé de déborder d'une affection toute filiale envers sa Mère du ciel, et sa plume se déclarait impuissante à traduire l'expression de son amour. « Comment, s'écriait-il, n'aimerions-nous pas la Sainte Vierge, en qui se résume, d'une manière incompréhensible pour nos faibles esprits, non seulement toute gloire et toute majesté, mais encore cette bonté, cette tendresse dont les caresses de nos mères ne donnent qu'une imparfaite idée! » Remontant jusqu'aux années de son enfance, jus-

qu'au temps où il inscrivait en tête de ses compositions d'écolier cette poétique devise : « O Virgo studiis semper adesto meis. Vierge Marie, présidez à mon travail, » il se plaisait à énumérer les bienfaits qu'il avait reçus de Dieu par l'entremise de Marie, canal de toutes les grâces spirituelles et temporelles. Chose singulière, c'est dans le mois de mai que ces grâces sont descendues plus abondantes et plus signalées! « Ce mois de mai, conclut-il, ce mois consacré à Marie, qui me rappelle de précieux souvenirs, doit donc augmenter ma ferveur à la pensée des bontés de Dieu et de sa très sainte Mère. «

De retour à Puycheni, François eut à s'occuper avant tout de réparer sa santé gravement compromise par deux campagnes successives dans les mers de Chine. Un inspecteur du service sanitaire, qu'il avait consulté à son dernier voyage à Paris, lui écrivit, insistant sur des soins que le malade négligeait trop, peut-être. « Votre affection, mon cher commandant, lui disait-il, résulte de fatigues excessives et d'un appauvrissement des principes du sang, un des prodromes du scorbut, dont vous auriez été atteint si votre campagne eût duré plus longtemps. Votre retour en France, un repos complet, ont beaucoup amélioré votre santé qui, avec le temps, je n'en doute pas, s'améliorera encore, sans qu'on ait besoin de recourir à une médication active.

)) Le chemin parcouru doit vous indiquer les chances de guérison dans cette voie tracée par les simples conseils de l'hygiène. Le repos champêtre, la vie dans la famille, la quiétude d'esprit doivent continuer la réparation de forces dépensées trop généreusement. »

Pour obéir aux conseils du médecin, François résolut de passer tranquillement six mois de congé au sein de sa famille, sans se préoccuper de lointains événe-

ments dont l'écho venait parfois troubler sa solitude. Il ne quitta le vieux manoir que deux fois, pour satisfaire aux légitimes désirs de sa piété et de son cœur. Le 30 mai, il prit part au grand pèlerinage des conférences de Saint-Vincent de Paul à Notre-Dame de Buglose, prés de Dax. Un millier de personnes s'étaient donné rendez-vous de toutes les parties de la France à cette chapelle où saint Vincent allait autrefois entendre la messe. Mgr Donnet, cardinal-archevêque de Bordeaux, accompagné des évêques d'Aire et d'Agen, présida la procession aux fontaines, au milieu d'une foLile considérable accourue de toutes les localités voisines. De Plas revint l'âme embaumée de tout ce qu'il avait vu et entendu, bénissant Dieu qui glorifiait d'une manière éclatante ses plus humbles serviteurs.

Le 26 juin, il se rendit à l'invitation d'un de ses amis, passager du Cassini et de la Virginie, Mgr Desprez, devenu depuis quelques mois évéque de Limoges. « Je vais, cher commandant, lui avait écrit Sa Grandeur, être assez voisin de votre famille, car une portion de la Haute-Vienne faisait autrefois partie de l'Angoumois. C'est ce qui me donne l'espoir de vous voir à Limoges, quand vous viendrez prendre dans votre famille un repos bien mérité. « François aimait à se rappeler plus tard cette visite qui lui avait laissé de si doux souvenirs, surtout les délicieuses causeries avec le saint évêque, dans les jardins qui dominent le cours de la Vienne et dont la vue s'étend au loin sur de vertes campagnes.

Son congé expiré, de Plas, homme du devoir, ne songea plus qu'à rallier Brest, son port d'attache. « C'est hier, à trois heures, écrit-il le 17 juillet, que j'ai quitté le vieux manoir où j'ai passé de si bons jours. Il faut maintenant se mettre résolument à la besogne, et montrer que Dieu trouve en moi un cœur recon-

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naissant de son infinie miséricorde. » Tous les regards étaient alors tournés vers l'Extrême-Orient, car on venait d'apprendre l'entrée des alliés dans le Pei-ho. François, qui connaissait parfaitement le Céleste Empire/à la suite de ses deux campagnes, redoutait, malgré nos faciles victoires, de sérieuses difficultés pour l'avenir. « Il me semble, écrit-il le 31 juillet, que les affaires de Chine se compliquent et menacent de devenir un gros embarras. Que fera cette poignée d'hommes lancée au midi et au nord, en face de la nombreuse et haineuse population de Canton et du Pei-ho? » Volontiers il aurait demandé à retourner dans les mers de Chine pour prendre part à l'expédition de Cochinchine qu'il considérait comme prochaine, mais sa santé, à peine rétablie, ne lui permettait pas de se proposer comme capable de supporter de grandes fatigues. Le docteur Rochard, consulté, lui déclara qu'il y avait imprudence grave à retourner immédiatement en Chine, et qu'il ferait bien de rester l'hiver en France et de se retirer à la campagne jusqu'au printemps. « Cette perspective, disait-il, de passer quelques mois à Puycheni me sourit ; j'espère toutefois que je ne consulterai pas mes goûts, mais mon devoir. Il n'est pas nécessaire que je vive, mais il faut que je fasse tout ce qui dépendra de moi pour le bien. » De Fias était arrivé à Brest au milieu des travaux qu'on préparait pour la réception de l'Empereur. De grandes fêtes devaient avoir lieu à Cherbourg, au commencement du mois d'août, et Napoléon III avait promis de visiter, en quittant la Normandie, le premier port militaire de la Bretagne. Le 9 août, il entra dans la rade, accompagné de l'escadre que commandait l'amiral Desfossés. « Reçu dans le port, écrit François, par le préfet maritime, entouré d'un grand nombre d'officiers, il a dû vraiment être frappé de

l'imposant spectacle qu'offrait la Penfeld avec ses vaisseaux échelonnés depuis la mâture jusqu'à la corderie. Tous étaient pavoises, et leurs vergues garnies de monde. » On se rendit ensuite à l'église où fut donnée la bénédiction du Saint-Sacrement, et, vers quatre heures et demie, eut lieu la présentation.

C'est pendant le séjour de l'Empereur à Brest que de Plas apprit sa nomination au grade de capitaine de vaisseau. L'avancement l'avait toujours peu préoccupé ; il poussait même à Textréme les sentiments de délicatesse sur ce point. « Dieu sait, disait-il, que je ne sers point pour conquérir des honneurs et des grades ; il est bon qu'on le sache au ministère et parmi mes camarades. Tant pis pour ceux qui appellent cela de la duperie et de la niaiserie. Je les plains plus qu'ils ne peuvent me plaindre! »

Néanmoins François eut l'occasion de s'apercevoir que cette question le touchait plus qu'il ne le croyait. « Il faut que je te l'avoue, écrit-il à sa mère, le bon Dieu m'a fort humilié. Je pensais être indifférent à l'avancement... Eh bien! une conversation que j'ai entendue, m'ayant donné à croire que je ne faisais pas partie de la prochaine promotion, j'en ai été extrêmement troublé. Cela prouve que je suis beaucoup plus faible que je ne pensais ; et cependant, il me semble que j'étais sérieux quand j'affectais de ne pas tenir au grade dont il est question aujourd'hui. »

Quoi qu'il en soit, dés qu'il connut officiellement sa nomination, de Plas se montra reconnaissant de son nouveau grade qu'il considérait comme une faveur dans les circonstances présentes. « J'ai mis les épaulettes de capitaine de vaisseau ce matin pour la première fois, écrit-il à sa mère, le 12 août. Beaucoup de mes camarades et connaissances m'ont chaudement serré la main en me complimentant. Mes compétiteurs

étaient sérieux et plusieurs joignaient à un vrai mérite de puissants appuis... Les capitaines de vaisseau, ajoute-t-il, qui ne sont pas désignés pour un service spécial, peuvent résider où bon leur semble, et en donnent connaissance au ministre. J'ai donc le projet de fixer mon séjour à Puycheni jusqu'à la fin de l'année, afin de refaire, comme on me le conseille, ma santé encore chétive. Voilà le projet, Dieu le bénirat-il? Que sa sainte volonté soit faite et me trouve prêt ! »

Nous ne pouvons citer toutes les lettres de félicitations que de Plas reçut de ses amis à l'occasion de sa nomination; il n'en est pas une qui ne la regarde comme la récompense méritée des meilleurs services. Nous nous contenterons d'en indiquer quelques-unes que recommande spécialement la signature de leurs auteurs. Ce sont d'abord les deux anciens chefs de la station de Chine qui s'empressent de rendre au commandant du Cassini et de la Virginie une tardive justice. « Vous avez bien pensé, mon cher camarade, lui écrit M. de Rocquemaurel, que votre nomination, que mes vœux appelaient depuis longtemps, me trouverait disposé à y applaudir des deux mains et à me réjouir cordialement. Vous avez en cela, mon cher ami, parfaitement interprété tous mes sentiments d'estime et d'attachement pour vous. » — « Je vous félicite, mon cher commandant, écrit à son tour l'amiral X*** de votre promotion; et je m'en réjouis avec vous, parce que vous l'avez bien méritée par vos bons et loyaux services. Je l'attendais depuis longtemps avec une certaine impatience, comme une récompense qui vous était due. » L'amiral de Gueydon, qui se trouvait alors à Brest, se contenta d'envoyer un billet à son ancien camarade d'Angoulème, mais il est caractéristique : (c J'avais été très vexé à la dernière promotion.

Voilà le mal réparé : j'en suis heureux et je t'en félicite bien cordialement. »

Le troisième jour après son arrivée à Brest, l'Empereur quitta la ville, salué à son départ de chaleureuses acclamations. L'escadre qui l'avait accompagné ne pouvait tarder à retourner à Toulon ; de Plas obtint passage à bord du vaisseau amiral la Bretagne. Partis de Brest le 20 août, on élait le l'^'' septembre en vue des côtes de Provence. « L'escadre, écrit François à sa mère, vient de mouiller dans le golfe Juan, près d'Antibes et de Cannes. La soirée est magnifique. Au coucher du soleil, les Alpes avec leurs sommets neigeux se dessinent de la plus pittoresque manière. C est vraiment une partie de plaisir que la navigation dans de telles conditions. Nous sommes au moins huit personnes à la table de l'amiral, et, pendant le dîner, une excellente musique nous joue des airs choisis. Mais tout cela ne me fait point oublier Puycheni. » Après avoir suivi avec intérêt quelques évolutions de l'escadre et visité les îles d'Hyères, François remercia de sa gracieuse hospitalité l'amiral Desfossés et reprit le chemin du vieux manoir.

D'après ses états de service, nous savons que le nouveau capitaine de vaisseau demeura en résidence à Puycheni jusqu'au mois de février 1859; qu'il fut ensuite attaché pendant six mois au port de Brest, et qu'il revint en résidence à Puycheni où il séjourna jusqu'au mois de février 1860. Nous ne pouvons le suivre pas à pas dans cette vie calme et tranquille, mais un peu trop uniforme pour intéresser le lecteur; nous préférons ne relater que les incidents principaux qui nous paraissent de nature à faire mieux ressortir son caractère et sa physionomie.

Quelques lignes de son Journal privé, empruntées à Mgr Landriot et accompagnées de cette annotation

à relire souvent, nous montreront quelle fut alors sa ligne de conduite et comment il s'appliquait avec l'Apôtre à mener une vie ignorée des hommes et toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ. « L'aménité des formes extérieures est nécessaire à l'expression de la charité parfaite ; car la charité vient de Dieu, et ses manifestations doivent être, comme les révélations divines, pleines d'amabilité et de douceur : Ostendere se illis hilariter... Au jour du jugement, la plus grande gloire de l'Église catholique sera le bien opéré dans l'ombre. . . Quand il n'y a pas utilité pour nos frères ou pour la gloire de Dieu, préférons les œuvres qui s'abritent à l'ombre du silence et de l'humilité... Si la Providence a d'autres desseins, elle saura bien ménager les ouvertures pour que ce parfum, si secret dans notre intention, se verse autour de nous; et alors il fera d'autant plus de bien que Thomme le moins bienveillant sera obligé de reconnaître son exquise nature. » François, en transcrivant ce résumé de perfection comme un modèle à reproduire, nous a, sans se douter de rien, conservé un portrait fidèle de sa propre vie.

Quand il quitta le repos bienfaisant de Puycheni, pour prendre à Brest un emploi en rapport avec son grade, de Fias entrevoyait un avenir gros d'orages. « Pourquoi s'en inquiéter? disait-il. Celui qui a chassé le roi de 1830 et les républicains de 1848, saura bien faire tourner à sa gloire les vains projets des hommes. » Les premiers signes de l'orage, qui menaçait d'éclater bientôt sur l'Europe, remontaient jusqu'à l'attentat d'Orsini, au mois de février 1858. Cet attentat avait produit une grande impression sur l'esprit de l'Empereur qui, se voyant exposé à être assassiné comme infidèle à son serment maçonnique, s'était jeté du côté de la Révolution, avec le dessein de changer la condition politique de l'Italie. Dans l'été de 1858, il avait invité

Cavour à venir aux eaux de Plombières se concerter avec lui pour chasser les Autrichiens de la Lombardo- Vénétie, qui serait, ainsi que les duchés, annexée au royaume Sarde ; on céderait à la France Nice et la Savoie; tous les autres États seraient unis dans une fédération dont le Pape, chef suprême, réformerait son gouvernement sur l'exemple de la France. Un opuscule fameux. Napoléon IH et l'Italie, avait proposé toutes ces combinaisons; et l'Empereur lui-même avait dicté cette phrase signiiicative du discours de Victor-Emmanuel, à l'ouverture des Chambres, au mois de janvier 1859 : « Tout en respectant les traités, nous ne pouvons pas rester impassibles aux cris de douleur qui viennent jusqu'à nous de tant de points de l'Italie. » L'Autriche ne pouvait céder la Lombardo-Vénétie, sous peine de voir les autres États invoquer ce précédent à leur profit; elle réclama donc l'intervention de l'Europe qui s'effrayait de l'approche d'un choc universel. On espérait que le concours de la diplomatie serait aussi efficace à la veille d'un conflit qu'au lendemain d'une victoire. « La France, écrit de Plas, le 19 février, est sur le point de s'engager dans une guerre contre l'Autriche. Cette pensée que deux grandes puissances catholiques en viendraient aux mains, sans griefs sérieux, m'afflige au dernier point. Pourquoi hésiterais-je à le dire? Le bon droit ne me paraît pas du côté de la France, et le Piémont, cause de ce conflit, me semble avoir été le provocateur de l'Autriche.

« Je vois beaucoup de gens, ajoute-t-il à la veille même de la déclaration des hostilités, inquiets de la situation politique. On prévoit une guerre qui causera un bouleversement général et de grands malheurs, et la France ne semble pas avoir le bon droit pour elle. Malheureusement il y a trop de gens à vouloir se mêler des affaires politiques; les hommes sages, sans

fermer les yeux sur ce qui se passe, doivent mettre leur confiance en Dieu, et le prier d'éclairer ceux qui gouvernent notre pays. Pas de calcul d'avenir! Laissons à Dieu le soin de gouverner le monde, et que chacun ne cherche qu'à vivre sobrie, et juste, et pie, sans se préoccuper des finesses diplomatiques! »

Poussée à bout par les sourdes menées du Piémont, l'Autriche déclara la guerre ; on apprit à Brest cette grande nouvelle le 22 avril, par une dépêche télégraphique. « Je considérais les hostilités comme très probables, écrit François dans son Journal, et une intervention miraculeuse de la Providence me semblait l'unique frein aux mauvais désirs qui poussent la France et le Piémont à cette insigne folie... J'espère toujours que Dieu saura tirer le bien du mal... Mais que faire, sinon obéir à l'autorité tant que Dieu lui laissera le pouvoir? Nous obéirons donc, tout en déplorant les calamités de la guerre à laquelle nous prenons part; cependant cela dégoûte singulièrement de la carrière des armes. Souffrir ou même mourir pour son pays injustement attaqué n'aurait rien de pénible pour un chrétien; mais comment remplir son devoir militaire dans une expédition regardée comme injuste par le public religieux, par tous les hommes sensés? C'est le cas, en demandant à Dieu la lumière, de ne manifester aucun désir d'être employé, quand bien même cette froideur serait mal interprétée. »

Nous n'avons pas à raconter les différentes péripéties de la guerre d'Italie : l'invasion du territoire piémontais par les Autrichiens, l'entrée en campagne de l'armée française, les rapides mais sanglantes victoires de Montebello, de Magenta et de Solferino, suivies de la paix de Villafranca et de Zurich. François, nous l'avons dit, était bien loin d'approuver, comme chrétien, cette expédition qui lui semblait injuste et dont il

prévoyait les fatales conséquences; cependant il ne pouvait rester insensible, comme Français, à tous ces grands événements qui menaçaient de bouleverser l'Europe. Les appréciations qu'il conflaitàson Journal privé nous ont conservé comme une empreinte du trouble qui l'agitait alors.

(( En ce moment, écrit-il le 5 mai, le sang coule probablement en Italie. Les armées françaises et autrichiennes ont dû se rencontrer et en venir aux mains... J'ai le chagrin de n'être pas convaincu du bon droit de la France; je suis comme un enfant qui verrait son père armer ses serviteurs pour faire une incursion sur les terres de ses voisins; je m'afflige, comme chrétien, des humiliations de l'Autriche, et, comme Français, des malheurs qui menacent mon pays. Je ne puis m'associer ni à la joie des soi-disant patriotes Italiens et Français, ni à celle des ennemis qui auront versé le sang de mes compatriotes. Quelle cruelle situation pour les cœurs droits! Mais à quoi bon se tourmenter? Dieu voit; Dieu avisera. »

Les Autrichiens, après avoir franchi le Tessin, s'arrêtèrent au lieu de s'avancer à marches forcées sur Gênes et sur Turin ; Napoléon eut le temps d'accourir au secours de son allié, et de repousser par la glorieuse bataille de Magenta l'ennemi au-delà du Mincie. « Grande victoire : quinze mille homme tués ou blessés, cinq mille prisonniers! Voilà, s'écrie de Plas dans son Journal, à. la date du 5 juin, ce que nous transmet le télégraphe aujourd'hui. Certes, si la France avait été provoquée par l'Autriche, il y aurait, dans un tel succès, matière à pavoiser et à se réjouir; mais, dans les circonstances présentes, un tel massacre laisse plus de stupeur que de joie. Disons-nous toujours : Dieu sait, Dieu voit, Dieu avisera. En attendant, prions avec ardeur pour la cessation du fléau de la guerre, et II 2

ofiFrons en compensation nos contrariétés et nos peines. Que sont-elles comparées aux souffrances, aux douleurs qui affligent les individus et les familles les plus en cause dans cette terrible lutte? Vivons par la pensée au milieu de nos frères d'armes.

» J'entendais des gens qui, après avoir lu la dépèche télégraphique, se disaient : « Bonne affaire! quinze » mille Autrichiens tués! » Sans doute, quand nos compatriotes sont engagés dans une lutte, on ne peut que désirer le succès; mais une telle boucherie ne saurait que causer beaucoup de tristesse à un vrai chrétien. Pour moi, je crains que les succès de nos soldats n'exaltent outre mesure l'orgueil national et ne nous rendent mauvais voisins; je crains aussi que les hommes du pouvoir ne soient moins accessibles à la vérité. »

Deux jours après, on apprit que les Autrichiens, forcés d'évacuer Milan, se repliaient sur leurs places fortifiées, et que toute la population se soulevait contre eux. « Cette manière de faire la guerre en s'aidant de l'insurrection, observait de Plas, mine le principe d'autorité, jette des racines de haine profonde chez les peuples, et risque d'aliéner à la France toute l'Europe. Dieu daigne, dans sa sagesse, diminuer les jours d'épreuve! »

Vers la fin du mois de juin, une nouvelle dépêche télégraphique annonça la décisive victoire de Solferino. Dans cette mémorable journée, où les armées ennemies n'occupaient pas moins de cinq lieues de terrain, les Autrichiens, qui avaient engagé toutes leurs forces, furent battus sur toute la ligne. « Quel sera, se demanda François, le résultat de cette grande bataille, où l'élile de deux nations catholiques a versé son sang à flots? Quelques nouvelles révoltes de villes et de populations contre leurs princes légitimes, pour se donner

à Victor-Emmanuel qui prendra le titre de dictateur de l'Italie. C'est bien du sang, hélas! pour un résultat qui menace d'être déplorable, w

En effet, bien que Napoléon eût affirmé que la guerre n'atteindrait que l'Autriche, et ne se changerait jamais en révolution, toute la péninsule était déjà en ébullition : la Toscane chassa le grand-duc; Parme et Modéne en firent autant; et le Piémont, contrairement à l'idée que caressait l'Empereur, d'une Italie divisée en trois royaumes avec le pape pour chef, réclama à grands cris l'unité italienne. « Il semble, écrit de Plas, le 8 juillet, en s'appropriant une remarque de Louis Veuillot, il semble, à entendre les rédacteurs de la plus mauvaise presse, que notre armée n'ait été en Italie que pour leur compte, et qu'elle ne soit plus celle du pays, mais du journal Le Siècle ou du Charivari. En fait, M. de Cavour triomphe, le roi de Sardaigne partage avec Garibaldi les honneurs de la presse italienne, et les honnêtes gens ne voient pas sans inquiétude pour l'avenir la tournure que notre présence a donnée aux affaires. »

L'Europe s'alarma de la prépondérance que la France recouvrait dans la péninsule, et Ton craignit sur le Rhin une attaque de l'Allemagne, que l'armée restée en France n'aurait pas suffi à repousser. Napoléon s'empressa donc d'offrir à l'empereur d'Autriche un armistice, bientôt suivi de la paix de Villafranca ratifiée à Zurich. « Grande nouvelle, s'écrie François le 10 juillet, il y a trêve entre les empereurs de France et d'Autriche, et cette trêve durera jusqu'au 15 août; cela vaut mieux qu'une grande victoire... 11 a dû y avoir, ajoutet-il deux jours après, une entrevue entre Napoléon et François-Joseph. Dieu veuille inspirera ces deux souverains des sentiments d'estime réciproque et un vif désir de s'entendre; puisse-t-il accueillir les prières

qui s'élèvent de tous côtés pour la conservation de la paix entre les deux grandes nations catholiques! »

Pendant que ces importants événements se passaient à l'extérieur, de Plas s'applaudissait d'avoir rallié le port de Brest, où il trouva des éléments d'occupation conformes à saprofession, travaillant à se rendre capable de la mieux remplir, dès qu'on l'appellerait à l'activité. « Je regretterai toujours, mon digne ami, lui écrivit au mois de juin l'amiral Desfossés, qu'il n'ait pas dépendu de moi de vous faire attacher (à un titre quelconque) à l'escadre de l'Adriatique. Le ministre s'est montré très rétif à l'endroit de toutes les désignations de personnes que j'ai cru devoir lui soumettre pour certains officiers subalternes ; de sorte que je me suis imposé un silence absolu à votre endroit, convaincu que je l'irriterais sans en rien obtenir. Dieu a ses vues, laissons-nous conduire par lui. »

Appelé à présider un conseil de guerre qui avait mission de juger un enseigne de vaisseau sur la perte d'un bâtiment qu'il commandait en Océanie, François traçait ainsi, après avoir prié Dieu de l'éclairer, la ligne de conduite à suivre dans la direction des débats. « Le rôle d'un président doit être digne et sérieux. S'il est tenu de se montrer bienveillant envers l'accusé, il ne l'est pas moins de soutenir l'intérêt de la discipline et l'exécution des lois qui sauvegardent les intérêts les plus vivaces du pays. 11 faut donc qu'il étudie les faits et expose suffisamment la conduite du prévenu, pour que les juges décident sciemment s'il est ou non coupable, et qu'ils prennent une idée exacte des devoirs qui dans tel cas particulier incombent à l'officier commandant, »

François de Plas venait d'être proposé pour un commandement, lorsque, repris d'une forte indisposition, il se décida, sur l'avis du médecin, à retourner à la

campagne pour y rétablir sa santé ; mais avant de quitter Brest, il eut la consolation d'assister à une imposante cérémonie qui devait l'attacher davantage à la Compagnie de Jésus, pour laquelle il ressentait déjà beaucoup d'estime et d'affection. Le 31 juillet, fête de saint Ignace, devait avoir lieu la pose de la première pierre de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, à la résidence des Pères Jésuites, dans la rue d'Aiguillon,

(c J'ai été très content, écrit de Plas, le 1" août, de la cérémonie d'hier. L'évêque de Quimper a très bien parlé. Après la bénédiction, le préfet maritime et les principales autorités de la ville ont assisté à un somptueux repas, préparé sous une tente fixée à l'un des murs du jardin. J'ai demandé ce matin, dans la chapelle du Refuge, la grâce de prendre pour règle de ma conduite la belle maxime Ad Majorera Dei gloriam, et j'ai prié saint Ignace de m'aider à la mettre en pratique. Quel puissant encouragement au travail ! Et comme tout deviendrait facile et agréable, si l'on agissait sans cesse avec la pensée de procurer la plus grande gloire de Dieu ou l'accomplissement de sa volonté ! »

En franchissant le seuil du vieux manoir, François trouva sa mère, comme on l'en avait prévenu, dans un tel état de faiblesse que l'on craignait un dénouement prochain. « Gloire à Dieu, s'écria-t-il, qui m'a permis de revoir ma mère et de l'embrasser ! » Il ne pouvait espérer la voir revenir à la santé ; aussi demanda-t-il pour lui et pour les siens la résignation à la volonté de Dieu. « Nous devons être prêts au sacrifice, disait-il, et remercier Dieu qui nous a conservé nos parents dans une si longue et si verte vieillesse. »

Cependant la chère malade devait pendant quelques semaines encore lutter en quelque sorte chaque jour avec la mort, et donner ainsi à sa nombreuse famille

réunie autour de son lit de souffrances, l'exemple de toutes les vertus. Plusieurs fois elle eut la consolation de recevoir le Saint Viatique, et François nous a conservé quelques-unes des particularités de cette touchante cérémonie. « Ce matin, écrit-il le 26 août, après la messe dite à la chapelle par le curé de Saint-Romain, messe à laquelle deux de mes frères, deux bellessœurs, deux nièces et mon neveu Adalhert ont reçu la sainte communion, le Saint Viatique a été porté à ma mère assise dans le salon. Les fils de mon frère Adalbert, qui avaient servi la messe, tenaient deux flambeaux, et Louis et moi nous avions des cierges bénits à la Chandeleur. Tout le monde étant agenouillé dans le salon, le curé a adressé à ma mère une pieuse exhortation, la félicitant de ce que la plus grande partie de sa nombreuse famille eût voulu s'associer à l'acte de rehgion qu'elle allait accomplir, afin d'attirer sur elle les bénédictions de Dieu. Ces bénédictions il les souhaitait et les espérait lui-même dans l'intérêt de la famille comme dans celui du pays, où cet exemple de la maison dont elle était la tête produisait le meilleur effet. Ces pensées, ajoute-t-il, exprimées avec foi et avec cœur beaucoup mieux que je ne les reproduis, ont ému tout le monde et particulièrement ma mère, dont la figure rayonnait comme illuminée de la visite divine. »

Le 29 août, madame de Plas reçut de nouveau le Saint Viatique, suivi du sacrement de l'Extrême- Onction qui lui fut administré, sur sa demande, par le curé de la paroisse, avec l'indulgence plénière in articula mortis. Grâce au Journal privé, nous pouvons assister encore à ces pieuses et touchantes cérémonies. « Ma mère, écrit François, qui paraissait hier n'avoir que quelques heures à vivre, a reçu les sacrements avec toute sa connaissance et les marques de la foi la

plus vive. Le curé a béni en son nom toute la famille groupée autour d'elle. Nous étions tous très affectés : mes sœurs et mes belles-sœurs sanglotaient; quant à moi, j'étais pour ainsi dire heureux que ma mère eût conservé tant de force dans ce moment solennel. C'est bien ainsi que j'avais rêvé la fin d'une mère de famille chrétienne.

» Deux fois ma mère nous a fait appeler : aucun de ses enfants ne manquait, tous ont entendu ses derniers vœux. Elle espère que nous marcherons dans la voie de l'honneur et de la religion. La fatigue l'a empêchée de nous exprimer ce que son cœur qui déborde de tendre affection avait à nous dire. Nous avons tous été bénis par elle. Me trouvant seul un instant avec elle, je lui ai demandé pardon des chagrins que j'avais pu lui causer dans le passé ; elle m'a répondu qu'elle n'avait rien à me pardonner, qu'elle ne pouvait que me bénir. Je l'ai remerciée d'avoir oublié le mal pour ne se souvenir que du bien. Mon frère aîné disait qu'il aurait voulu voir ce lit de souffrances entouré d'incrédules : c'eût été une éloquente prédication en faveur d'une religion qui prépare une telle fin. »

Les domestiques et les métayers passèrent tour à tour dans la chambre de la malade, qui trouva pour chacun de bons conseils et des paroles d'affection. Ils se retirèrent édifiés et fortifiés, en voyant combien la mort des justes est précieuse devant le Seigneur. « Que Dieu soit béni, s'écriait François dans Tadmiration, de nous avoir conservé notre mère avec un esprit si élevé, si plein des vérités de la religion et des devoirs de la famille! »

L'agonie, commencée dans la nuit du 25 septembre, se prolongea jusqu'à la fin du jour suivant ; « comme si Dieu, observe François, eût voulu nous préparer lentement à cette perte cruelle. » Se trouvant auprès

i4 « MARIN ET JESUITE

de sa mère au moment de la crise suprême, ce fut lui qui commença les prières des agonisants auxquelles répondirent bientôt tous les membres de la famille présents. Le lendemain, abîmé dans sa douleur, il recueillit dans son Journal les souvenirs des derniers instants de sa mère bien-aimée. « Jeanne de Laloubière de Castelnau, dame de Plas, ma mère, s'est endormie hier au soir dans le Seigneur, à huit heures. Tant que la souffrance a permis à ses sentiments de se faire jour, elle a agi en femme pleine de foi, en chrétienne des plus édifiantes ; elle priait sans cesse et faisait fréquemment le signe de la croix ; elle demandait, avec le pardon de ses fautes, la grâce de se soumettre à la volonté de Dieu. Nous devons espérer que Dieu lui a fait mJséricorde, car elle a vraiment brillé par la douceur et la charité, et c'est par ces éminentes qualités qu'elle maintenait, malgré la vivacité des caractères, la paix dans la famille. « Bienheureux ceux qui » meurent ainsi dans le Seigneur ! »

A l'occasion de la mort de sa mère, François reçut de tous côtés les témoignages de la plus vive sympathie, qui étaient en même temps un complet éloge de la femme forte que Dieu venait de ravir à l'affection de tous les siens. Qu'il nous suffise de citer cette lettre si compatissante de Mgr d'Angoulème :

« Monsieur,

» Je comprends et je puis dire que je ressens toute votre douleur. Je partageais votre tendre vénération pour votre admirable mère, et le coup qui vous atteint aujourd'hui me rappelle celui qui me frappait moimême, il y a moins de trois ans. Mais, pour votre famille comme pour la mienne, c'est une douleur qui porte avec elle sa consolation. Une mère telle que la vôtre, monsieur, qui a su si bien comprendre et rem-

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