‹ Marin & [i.e. et] jésuiteChapitre 2 sur 42 · BOSTON COLLEGE LIBRARY CHESTNUT HILL, MASS · texte numérisé non relu

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plir des devoirs presque généralement oubliés aujourd'hui, est assurée d'une belle récompense.

» Je n'en unis pas moins mes prières aux vôtres, surtout au saint autel, d'abord pour la vénérable défunte, afin que Dieu ne retarde pas davantage son bonheur, puis pour ses enfants, afin qu'il les console et leur fasse la grâce de transmettre intact aux enfants de leurs enfants ce bel héritage de foi et d'admirable piété. »

Pendant que François s'occupait avec ses frères et sœurs à régler d'un commun accord les affaires de succession, de graves événements se passaient en Chine et ne pouvaient manquer d'attirer son attention. Les alliés venaient d'éprouver un échec, en essayant de remonter le Peï-ho pour conduire les ambassadeurs à Pé-king ; les Français avaient eu, disait-on, soixante hommes hors de combat, et les Anglais près de quatre cents. De Plas ne pouvait rester indifférent au bruit des armements qui se préparaient ; mais il hésitait à se mettre en avant, craignant une fois de plus d'être réduit à l'impuissance, comme il l'avait déjà éprouvé sur la Virginie ; il préférait donc attendre une lumière plus éclatante pour discerner la route à suivre, ou des ordres qui seraient pour lui une marque évidente de la volonté de Dieu.

Dès la fin de septembre, il écrivit au premier aide de camp du ministre de la marine une lettre, par laquelle il priait cet officier de faire savoir en temps opportun qu'il était disposé à entreprendre une troisième campagne en Chine. « Est-ce le bon ou le mauvais esprit, se demande-t-il dans son Journal, qui m'a dicté cette lettre? Est-ce l'ennui du présent ? Est-ce un vague désir de jouer un rôle ? Est-ce crainte que Dieu ne m'ait oublié? S'il y a faute, j'en demande pardon

à Dieu. Je crois que je suis trop jaloux de ma réputation. J'agis souvent comme si toute cette affaire ne devait pas être remise par le chrétien aux mains de son divin Maître. »

Son ami Bernaërt, à qui il avait fait part de sa démarche, lui répondit avec une franchise qui lui rendit le calme, en l'éclairant sur la véritable situation des choses dans l'Extrême-Orient. « Je prierai le bon Dieu, mon cher de Plas, de vous enseigner à faire sa volonté ; mais il me semble, à moi, que sa volonté est que vous tâchiez d'avoir promptement un commandement à la mer, puisque c'est surtout en commandant à la mer qu'un capitaine de vaisseau remplit son principal devoir ; et c'est en accomplissant bien les devoirs de son état que chacun doit faire son salut.

» Je n'approuve pas que vous ayez demandé une place précisément en Chine. Peut-être qu'il n'y en aura pas là avant dix ans, et qu'il se trouve actuellement ailleurs quelque commandement auquel vous conveniez et qui, par conséquent, doit vous convenir.

» Votre première campagne était vraiment apostolique, la seconde a été mixte, et la troisième serait purement politique ; car on ne prêche pas l'Évangile à coups de canon, on ne convertit pas au christianisme à la baïonnette. »

De Plas, du reste, n'entendit jamais parler de la demande qu'il avait adressée au ministère ; et comme il en exprimait un jour son étonnement à M. de Rocquemaurel, il en reçut la lettre suivante :

« Je ne suis pas très fâché, je l'avoue, que vous n'ayez pu réaliser votre projet d'une troisième campagne en Chine qui, succédant coup sur coup aux deux autres, sans compter celle de la Baltique, finirait peutêtre par ruiner pour toujours votre constitution. Le

dévouement dont vous faites preuve en toute circonstance, doit avoir une limite imposée par l'âge et les fatigues du métier. Ces considérations doivent surtout être mûries avant de se lancer à corps perdu dans une carrière comme la nôtre, et où les hommes de votre trempe ne peuvent s'arrêter qu'en succombant à la peine. »

A la même époque, son ami Clerc était ordonné prêtre dans la Compagnie de Jésus. François, encore retenu à Puycheni, éprouva le regret de ne pouvoir servir, comme il en avait manifesté l'intention, la première messe de son ancien lieutenant du Cassini. « Voilà, écrivit-il, un homme qui s'est courageusement mis à la suite du Sauveur et qui a certainement choisi la meilleure part. Pourquoi ne Fai-je pas imité ? Pourquoi resté-je dans le monde à combattre sans le secours puissant que se prêtent les membres d'une Compagnie consacrée à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne travaillant que pour sa gloire ? N'ai-je point été retenu par la sotte pensée d'être un homme bon à quelque chose dans la marine?... Mais maintenant, qui m'arrête? Le défaut d'une vocation assez sûre?... Puisse le bon Dieu m'éclairer ! Puisse-t-il me montrer la voie à suivre ! »

Telles étaient les pensées qui agitaient l'âme de François et le portaient à désirer quelques jours de solitude pour s'examiner sérieusemenL devant Dieu, en vue de l'avenir, quand il fut appelé par le ministre qui lui demandait un rapport sur un projet d'expédition en Chine. Dés le 14 octobre, il arriva à Paris et se présenta le lendemain au cabinet du ministre, qui était auprès de l'Empereur, à Saint-Cloud. Après avoir pris des notes au dépôt des cartes et plans sur l'expédition anglaise de 1840 et 1841, et visité les supérieurs des Jésuites, des Lazaristes et des Missions étrangères,

il se mit à l'œuvre avec ardeur. Son rapport était achevé, lorsque, dans la matinée du 17, l'aide de camp du ministre prévint de Plas que l'amiral voulait lui parler. « Je me suis trouvé, dit-il, vers une heure au rendez-vous. J'ai lu mon rapport qui ne servira à rien, les Anglais ayant déjà pris les devants et occupé le point que j'indiquais. J'ai demandé au ministre à étudier de nouveau la question, et j'irai demain, à huit heures, lui communiquer le résultat de mes recherches. M

Le lendemain, François se rendit muni d'un nouveau rapport chez le ministre qui lui annonça l'intention de le présenter à l'Empereur. Vers neuf heures, ils partirent pour Saint-Cloud, accompagnés de M. Bourgois, capitaine de vaisseau ; mais, l'Empereur se trouvant alors avec le préfet de la Seine, ils ne furent introduits qu'après une longue attente. « Sa Majesté, raconte de Plas, nous a fait asseoir et a causé très simplementavec nous.» Le Journal privé nous a conservé de cet entretien familier une particularité que nous reproduisons dans toute sa naïveté. « C'est une grande qualilé, observe François de savoir se taire dans les choses qu'on connaît imparfaitement. Ainsi, ce matin, j'ai osé dire devant l'Empereur que les Chinois avaient de mauvais chevaux et qu'il était fort rare de voir des cavaliers de cette nation. J'ai bien essayé de rectifier cette assertion, en ajoutant que je ne parlais que de ce que j'avais vu ; mais l'impression était produite. Rentré chez moi pour m'occuper de la grande question chinoise, j'ai lu dans le Père Du Halde que, de son temps, on n'esLimait pas à moins de cent mille cavaliers les Tartares des huit bannières qui vivent autour de Pé-king. »

Le 21 octobre, de Plas parut de nouveau devant l'Empereur, comme membre d'une commission con-

voquée par Tamiral Hamelin, ministre de la marine, et qui comprenait deux ingénieurs liydrograplies et deux capitaines devaisseaux. « Il y a une demi-heure, écrit François vers six heures du soir, que j'ai quitté les Tuileries où l'Empereur avait appelé le ministre de la guerre, le ministre de la marine et la commission. Nous sommes restés une heure en présence de Sa Majesté, qui veut à tout prix une expédition. Le ministre de la marine a cru devoir présenter quelques objections sur le temps nécessaire pour arriver en Chine. L'Empereur l'a écouté avec beaucoup de patience et une certaine bonhomie ; mais il se rangeait toujours à l'avis des personnes qui se montraient favorables à la pensée d'un corps expéditionnaire rapidement jeté en Chine pour opérer en mai. Je me réjouis d'avoir su me taire, sauf pour rectifier une opinion trop optimiste sur la rapidité des traversées. » Le Journal privé ajoute quelques détails qui nous permettent d'assister à l'entretien, comme s'il avait lieu sous nos yeux, (c L'Empereur, lisons-nous, était vêtu en bourgeois, les ministres en redingote. Sa Majesté nous a fait asseoir à deux reprises, et a cherché des bûches pour entretenir elle-même le feu. On ne se figure guère une Majesté aussi peu guindée. »

Ne considérant plus sa présence comme utile à Paris, de Plas se préparait à prendre congé du ministre, lorsqu'on lui demanda de différer son départ de quelques jours encore. Il en profita pour visiter un grand nombre de ses amis, qui s'étaient, en quelque sorte, donné rendez-vous dans la capitale; c'est ainsi qu'il revit avec plaisir le commandant de Jonquières, son ancien collègue du Conseil d'amirauté, l'abbé Cambier, l'aumônier si regretté du Cassini, M. Nicolas, qui travaillait alors à son bel ouvrage sur la Sainte Vierge, de Cuers, devenu religieux de l'Adoration du

Saint-Sacrement, Alexis Clerc, vers lequel l'attirait un attrait déjà fraternel, et le maréchal Canrobert, qui lui fit l'accueil d'un vieil ami. « Je l'ai tutoyé, disait-il, pour le mettre à l'aise, sauf à lui donner de l'Excellence en cérémonie. « Il réussit aussi à voir Louis Veuillot, le grand journaliste catholique, dont il admirait plus que jamais le courage et le talent dans ses luttes quotidiennes en faveur de la justice et de la vérité, contre toutes les puissances du jour.

La sympathique admiration de François pour le rédacteur en chef de ï Univers remonte jusqu'à l'époque de sa conversion en 1848. Considérant ce journal comme le principal organe des intérêts catholiques en France, il le lisait avec toute la ferveur d'un néophyte et devint, tout en réservant sa liberté d'appréciation sur plusieurs points, un de ses plus fidèles abonnés, un des plus ardents partisans de sa ligne générale de .conduite. « Je viens, écrivait-il un jour, de lire un remarquable article de Louis Veuillot sur la situation. Il est heureux que le catholicisme et la papauté aient à leur service des hommes de cette trempe. Si le public impie ne les lit pas, le public religieux s'inspire au moins de leurs bonnes pensées, qui raniment dans les âmes la confiance. »

Les rapports personnels de ces deux hommes, de ces deux grands chrétiens, qui plaçaient au-dessus des questions si changeantes et si variables du temps et de la politique la cause indiscutable et immuable de l'Eglise et de la papauté, ne commencèrent que dix ans après, en 1858. « J'ai été voir ce matin, écrit François à sa mère, le 9 décembre, Louis Veuillot, avec une vieille connaissance, M. Hautefeuille, avocat à la cour de cassation. Le spirituel écrivain nous a fait un très aimable accueil, et nous a amusés presque autant qu'un de ses i>ons articles de l'L/mueî's. »

Lorsque François revit, au mois d'octobre 1859, le rédacteur en chef de Y Univers, c'était au moment des protestations indignées qui s'élevaient de toutes parts, parmi les catholiques, contre la politique de non-intervention proclamée par Napoléon pour justifier les violations du droit public en Italie. « Cette visite, dit-il dans son Journal, m'a beaucoup intéressé. M. Louis Veuillot parle comme il écrit, avec une foi vive et un désir ardent d'étendre le domaine de Jésus-Christ, et de grandir la France par la protection nette et franche du catholicisme. »

Depuis quelques mois les avertissements officieux étaient prodigués au courageux journal, lorsqu'il reçut, le 11 octobre, un premier avertissement officiel au sujet d'un article intitulé : VEurope en Asie. La menace n'était pas capable d'intimider Louis Veuillot, qui continua de parler haut et ferme. « Lu un article de Louis Veuillot, écrit François dans son Journal le 10 novembre, qui vaudra probablement à l'Univers un deuxième avertissement; mais il donne à cet écrivain une belle place parmi les défenseurs des principes qui sont la base de la société. » Deux mois après, le vaillant journal catholique tombait au champ d'honneur, frappé des foudres impériales, pour avoir publié une encyclique du Souverain Pontife. « Nous sommes à une époque, écrivit François en apprenant cette nouvelle, où on doit être prêt à tout. Ne me verrai-je pas sous peu obligé de renoncer à ma carrière ; car pour bien servir, il faut respecter ceux qui ont le pouvoir, et pour se dévouer, il faudrait les aimer. Dieu daigne m'éclairer! Puissé-je surtout parler peu et toujours sans haine et sans fiel, en disant cependant avec franchise et netteté ce que je pense, quand il conviendra de rompre le silence. »

Le 10 février 1860, de Plas reçut l'ordre de rallier

Cherbourg, pour y remplir les fonctions de directeur des mouvements du port. « Fiat voluntas Dei /s'écriat-il. Cela vaut mieux que d'aller en Chine sur ma demande. Je crois fermement que la volonté de Dieu daigne régler les petites choses comme les grandes, et que c'est cette volonté qui m'envoie à Cherbourg. Puissé-je obéir gaîment, et édifier par mon exactitude à rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à l'autorité temporelle ce qui lui appartient ! »

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