‹ Marin & [i.e. et] jésuiteChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Préparation à la mort. — Les Carmélites de Larabezellec et le P. de Pias. — Retraite à Quimper ; actions de grâces. — Affaiblissement des forces physiques. — Dernier cahier du Journal prn't'. — Désolation passagère ; abondance de consolations. — Maladie et guérison. — Visites d'adieu à ses amis. — Quid retribuamf — La dernière bordée. — Derniers jours; derniers moments. — Regrets universels. — Question des honneurs militaires. — Funérailles ; discours de l'amiral de Guverville. — Epitaphe. — Conclusion.

La mort du P. Le Sauce, son directeur spirituel, avait été pour le P. de Plas un premier avertissement de se tenir prêt à paraître devant Dieu. Puis, plusieurs de ses amis, les amiraux Périer d'Hauterive, Fourichon, Larrieu, comte de Gueydon, baron Méquet, baron Didelot, Bourgois, Courbet, etc., MM. Michel Morand, maire de Lambezellec et Auguste Nicolas, auteur des « Etudes philosophiques sur le Christianisme», avaient disparu successivement en lui jetant le cri de l'Ecclésiastique : Mihi heri et tibi hodie.

« Quand je pense, écrivait-il à sa sœur le 29 mars 1887, au grand nombre d'amis et de connaissances qui

m'ont précédé dans la tombe, ne dois-je pas bénir Dieu de me donner du temps pour mieux me disposer à sortir de l'exil? » Le P. de Plas, malade depuis les premiers jours de janvier, songeait alors à se préparer sérieusement à la mort. « J'espère, disait-il, arriver à ce moment, a quo ■pendet cetemitas, n'ayant en vue que la plus grande gloire de Dieu, le bien de mon âme et le salut du prochain. )> Privé de la consolation de dire la sainte messe depuis le 17 mars, par suite d'une plaie à une jambe, il ne put recommencer à la célébrer que le 12 avril. « Prenez part à ma joie, écritil deux jours après à sa sœur. J'ai pu, sans trop de fatigue, et, je l'espère, sans retarder ma guérison, montera l'autel le mardi de Pâques... Je ne dois pas cependant te dissimuler que la guérison marche lentement, et que, pour l'obtenir, je dois rester au repos le plus possible. »

Les Carmélites, ayant appris la maladie du P. de Plas, se souvinrent des paroles d'édification que l'humble religieux aimait à leur adresser, lorsqu'il habitait chez les Petites-Sœurs des pauvres, et elles envoyèrent au cher malade ce qui devait le mieux convenir à son estomac délicat. Nous ne pouvons qu'admirer ce charmant épisode qui rappelle ces nobles sentiments de pure affection qu'on rencontre si souvent dans la vie des Saints. « Les Carmélites, qui sont très pauvres, raconte le P. de Plas dans une lettre à sa sœur, m'ont envoyé des œufs frais de leurs poules. J'en ai été extrêmement touché, et j'ai écrit à la Révérende Mère Prieure, que j'aurais voulu pouvoir emprunter la plume de M. Violeau, poète breton de mes amis, qui habite près du Carmel, pour exprimer la reconnaissance que cette aimable attention m'inspirait. Si Dieu permet que j'aille encore faire une causerie pieuse au Carmel, je trouverai moyen, je pense, de

montrer tout le bien que produit l'esprit de charité, même dans les plus petites choses. »

Le P. de Plas, après sa guérison, put retourner au Carmel remercier les Filles de sainte Thérèse de tout ce qu'elles avaient fait pour lui par leurs ferventes prières, leur exquise charité, elles exhorter à apprécier de plus en plus le bonheur de Ja vie religieuse. Mais les Carmélites ne s'étaient pas contentées de prier et d'agir, elles avaient écrit au cher malade comme des enfants à leur père, une lettre pleine de vénération et d'enjouement dont le P. de Plas fut vivement ému.

J. M. J. T. Carmel de Saint-Joseph, 30 mars 1887.

« Mon vénéré et si bon Père.

» Tout pour Jésus !

)) Nous avons toutes été bien touchées de vos lignes si reconnaissantes, pour le modeste présent du Carmel. Vous trouvez même, mon bon Père, que la prose ne suffit pas à exprimer vos sentiments-, vraiment, cela montre comme on conserve toute sa courtoisie, en entrant dans la marine du bon Jésus.

» Notre principale pensée, mon vénéré Père, en vous envoyant les œufs de nos petites poules qui, entre parenthèse, montrent par leur chant qu'elles ne sont pas peu fières, c'est de vous prouver qu'au Carmel on prie sans cesse pour vous, et que nous demandons à Dieu qu'il vous guérisse promptement, afin que vous veniez encore à la grille dire à nos cœurs reconnaissants Vimmense bonheur d'avoir été appelées à la vocation religieuse.

» Veuillez, mon vénéré et si bon Père, nous envoyer votre bénédiction, elle nous portera bonheur; et croyez, je vous prie, au profond et religieux respect

que vous offre en Notre-Seigneur votre humble et petite servante. »

Préoccupé de la pensée de sa fin prochaine, le P. de Plas, dès qu'il se sentit capable de voyager, demanda l'autorisation de devancer l'époque habituelle de sa retraite annuelle, et le R. P. Labrosse, provincial, le fit accompagner à Quimper où il arriva le 1"'' juin. « Dieu permet, écrit-il le 3, que je commence ma retraite dans de bonnes conditions de santé et d'esprit. Puissé-je en. tirer quelque fruit et grandir dans son amour ! Il est assez probable que c'est la dernière. Donc penser que j'arrive au terme, que cette année peut être ma dernière, ce mois le dernier, cette journée, cette heure, cette minute les dernières de ma vie, et ne négliger, avec la grâce de Dieu, aucun des précieux moments qu'il me donne. Carpe diem, carpe horam, carpe momentura : ce n'est pas un jour, ce n'est pas une heure, c'est le moment qui passe que Dieu me demande et que je dois lui donner de grand cœur. «

Le il, le P. de Plas revint à Brest, réconforté parla solitude au physique comme au moral. Le docteur de Léséleuc lui permit quelques petites promenades, et il en protita, dès le lendemain, pour aller entendre la messe de huit heures à la chapelle du Refuge et jeter un coup d'œil sur le port de commerce et la rade. « Quid retribuam Dotnino ? s'écria-t-il, en rentrant dans sa chambre, le cœur débordant d'un saint enthousiasme. Que vous rendrai-je, ô mon Dieu, pour tout ce que vous avez daigné faire en ma faveur, pour ces premières heures de la journée que vous m'avez permis de vous offrir? La matinée est magnifique, le cours d'Ajot dans toute sa splendeur. Commelesbeautés delà nature, comme la mer, comme les coteaux qui bordent Thorizon, comme les plantes et les fleurs ga-

gnent à élre contemplés en se rappelant qui leur a donné Têtre, et de qui nous tenons le pouvoir d'aimer, de goûter ce qui est beau !

(( Il convient, ajoute-t-il, en faisant un retour sur luimême, de constater une amélioration dans mes aspirations. J'ai exprimé autrefois le désir de mourir comme d'Assas ou comme le vieil Elèazar. Ce désir, j'espère ne le conserver que suivant le bon plaisir de Dieu, et je tâche de ne rien souhaiter d'éclatant, rien qui fasse honorer mon nom et ma mémoire parmi les hommes, soit durant ma vie, soit après ma mort. »

A rapproche de l'hiver, le P. de Plas sentit de nouveau ses forces diminuer; mais pendant que le corps s'affaiblissait, il lui semblait, disait-il, que son esprit s'éclairait de plus vives lumières, que son cœur s'embrasait d'un plus grand amour pour Dieu. Obligé de garder la chambre pendant quelques jours, il ne resta pas oisif; il entreprit de donner des leçons d'histoire a un maréchal des logis de gendarmerie, jeune homme intelligent, mais dénué d'instruction, qui lui paraissait devoir être un bon officier plus tard. « Je fais mon possible, disait-il, pour lui apprendre les grands événements historiques au point de vue chrétien. )) Le 18 novembre, il put encore accepter l'invitation du Père spirituel qui, obligé de s'absenter, l'avait prié de le remplacer pour l'exhortation à la communauté. « C'est une tâche qui me parait facile, disait-il, à raison de la communion de pensées et de sentiments avec l'auditoire. Me dégager autant que possible de tout désir de produire un effet qui me soit favorable; n'avoir d'autre but, à l'aide des saints Pères et de la sainte Ecriture, que d'encourager à la piété, à l'amour de Dieu et de la Compagnie. Invité à prêcher un Triduutn de préparation à la fête de la Présentation de la très Sainte Vierge dans uue corn-

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raunauté de Poitiers, il eût volontiers suivi l'inclination de son cœur vers cette ville, où l'appelaient les vœux ardents d'une famille aimée (1); mais il crut prudent, après avis de son Supérieur, de ne pas entreprendre un long voyage dont ses forces ne lui auraient point permis de supporter la fatigue.

Le 7 décembre, le P. de Plas commença un dernier cahier de son Journal, qu'il ne devait pas achever, (c Hier, écrit-il, j'ai accompli ma soixante-dix-huitième année. Je commence ce journal en me disant : l'achèverai-je ? Ne pas me troubler, ne pas m'inquiéter ; non potest esse nisi bonum, quidquid de me feceris. M'appliquer à ne perdre aucun des précieux moments que Dieu me donne; n'aspirer qu'à grandir en reconnaissance et en amour de Dieu. »

Quatre mois allaient s'écouler encore, avant que Dieu ne rappelât à lui son lidèle serviteur ; mois de préparation à la mort, pendant lesquels cette âme d'élite, après avoir passé quelque temps par le creuset de l'épreuve, devait jouir comme d'un avant-goût du bonheur céleste.

Jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, la plus grande peine intérieure du P. de Plas avait consisté à n'avoir pas d'épreuves. Cette privation de croix, qui sont regardées comme une marque de l'amour de Dieu envers ses élus, lui causait une véritable souffrance ; mais il était trop résigné à la volonté divine pour que cette souffrance elle-même ne disparût pas devant son acceptation généreuse. « Pourquoi, avait-il écrit le 11 mars 1879, dans l'inquiétude où je me trouve que ma vie est trop douce^ n'ayant pas été soumis à de grandes épreuves, ne m'appliquerai^-je pas la parole

(1) Madame la comtesse M. de V***, nièce du P. de Plas, à l'exemple des meilleures familles du Poitou et de la Vendée, était venue s'établir a Poitiers pour l'éducation de ses enfants.

de Notre-Seigneur à saint Pierre : Domine quo vadis? Respondit Jésus : Quo ego vsdo, non potes me modo sequi : sequeris autem postea. (1) Dieu qui voit mes désirs connaît aussi mes forces. S'il ne m'envoie pas de rudes épreuves, c'est qu'il ne trouve pas en moi une foi assez ferme, une volonté assez éner. gique pour les supporter. Il daigne attendre : Sequeris me postea. »

Cette explication, dictée par l'humilité plutôt que par la vérité, satisfaisait ce disciple de Jésus crucifié, qui ne recula jamais devant aucun sacrifice. Pour nous, sans approfondir d'aussi généreux scrupules, contentons-nous d'adorer les secrets de Dieu et d'admi rer ses desseins de miséricorde sur les âmes.

Quoi qu'il en soit, le moment de la purification dernière approchait. « La pensée que Dieu, en nous conservant la vie, écrit le P. du Plas le 16 décembre, nous permet d'implorer sa miséricorde et la grâce d'avancer dans son saint amour, devrait nous remplir de joie; mais, malgré nous, l'âme a ses brumes, l'esprit sa tristesse, le cœur ses désolations. » Il reconnaissait l'utilité de ces épreuves intérieures que Dieu envoie aux justes pour les purifier davantage ; loin de les repousser avec murmure, il les acceptait avec résignation; il en bénissait la volonté divine, lui demandant de ne pas épargner sa faiblesse. « Je prie Dieu, dit-il le 4 janvier 1888, de me faire la grâce d'utiliser pour mon salut ces peines qu'il m'envoie, et de m'imposer les souffrances expiatoires que je n'ai pas le courage d'affronter de moi-même. »

« Je veux bénir et remercier Dieu, ajoute-t-il, de daigner me mettre dans la voie suivie par les justes,

(1) « Seigneur, où allez-vous? Jésus répondit : Vous ne pouvez encore me suivre où je vais, mais vous m'y suivrez plus tard. » Joann., xui, 3G.

depuis Abel jusqu'au temps présent. On m'entoure de soins pour arrêter la faiblesse que les années ont amenée, surtout depuis quelques mois. Non recuso laborem; mais on ne trouve pas à m'utiliser, et je ne vois pas moi-même à quoi je puis servir. La vie des Saints qui fuyaient le monde pour trouver la solitude dans le désert, doit me consoler de mon inaction en .pleine société, puisqu'elle m'est imposée par les circonstances et la volonté divine. »

Pendant tout l'hiver, la santé du P. de Plas continua d'être bonne, ce qui ne l'empêcha pas de sentir chaque jour Taffaiblissement de ses forces physiques. Il remerciait Dieu de l'avertir par des signes évidents que la fin approchait. « Qu'est-ce que la vieillesse, se demande-t-il, sinon une montée au Calvaire, une marche plus ou moins rapide vers la mort, à travers des difficultés, des souffrances, des inquiétudes qui vont le plus souvent augmentant à mesure qu'on approche du terme ? » Et repassant en lui-même l'amertume de cette triste vie, il s'écrie avec le Psalmiste : Quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me? « Sans doute, ajoute-t-il, il en coûte de quitter frères, sœurs et amis ; mais, à soixante-dixhuit ans, combien de nos parents et de nos amis nous appellent au ciel ! Console-toi donc, ô mon âme, car tu approches de la céleste patrie, où tu verras et tes amis et tes parents dont tu as désiré suivre les traces, et les Saints dont tu as admiré les vertus, et Dieu luimême, bien suprême de tous les élus. » Cette pensée du ciel avait ranimé son espérance, et bientôt toutes les craintes disparurent pour faire place aux plus douces consolations. « Je demande à Dieu, écrit-il le 24 janvier, la grâce de grandir dans la conformité à sa volonté sainte, dans sa confiance et dans son amour. »

Au commencement de l'année 1888, le P. de Plas

fut atteint d'une bronchite suivie d'une maladie d'entrailles (1). On désespéra quelque temps de ses jours ; mais sa santé se rétablit. Ses amis le félicitèrent de ce retour inattendu à la vie ; lui ne s'y trompa pas. « Je m'en vais bon train, dit-il, mais je suis très heureux de m'en aller, comme je le suis de rester. La volonté de Dieu est toujours miséricordieuse et ne veut que notre bien. »

Plus voûté que jamais, raconte un de ses amis, plus faible sur ses jambes chancelantes, il avait conservé toute son intelligence sans éprouver aucune autre infirmité que la vieillesse ; mais sa conversation, toujours édifiante, ne se ressentait pas de son grand âge. Pendant une quinzaine, il alla revoir ses anciennes connaissances, comme pour prendre congé, se montrant plus expansif dans l'expression de ses sentiments, il fit même alors, ce qui ne lui arrivait pas d'habitude, quelques retours sur le passé. « J'ai eu, disait-il, une belle et heureuse carrière ; cependant je n'ai connu la vraie félicité que depuis mon entrée dans la Compagnie de Jésus ». De quelle allégresse n'était-il pas transporté quand il abaissait les yeux sur sa chère soutane! Son bonheur d'être Jésuite était le sujet de prédilection de ses entretiens. Sa reconnaissance envers Dieu qui lui avait ménagé tant de joie pour ses vieux jours s'exhalait en accents touchants.

A partir de la fin de janvier jusqu'au 6 avril où sa main défaillante laissa tomber sa plume, son Journal n'est qu'un cri de reconnaissance cent fois répété pour louer Dieu et le remercier de ses bienfaits : Quid retribuam?... Quid retribuarn? Nous ne pouvons tout citer, nous choisirons les passages qui nous semblent mieux révéler le zèle ardent de cette âme «déjà tout absorbée en Dieu.

(1) Cf. Article de M. rSogues dans Vucéan.

« 29 janvier. — Oui, je dois le dire hautement : la foi a embelli mon âge mûr et me donne aux dernières limites de la vie mille fois mieux que les jours de la jeunesse, bien que le monde ait pu me regarder parmi les heureux de la terre. Je sens toute mon impuissance à reconnaître, comme je le voudrais, les bienfaits de mon Maître, et je ne cesse de me redire avec le Roi- Prophète : Quid retribuam Domino, pro omnibus quœ retribuit mihi ? J'offrirai du moins à Dieu ma bonne volonté ; je lui dirai : Bonorum. meorum non eges, mais daignez, ô mon Dieu, utiliser ma vie pour le bien de mes frères, et que votre sainte volonté trouve la mienne au comble du bonheur dans la pensée que c'est vous qui la gouvernez.

» 3 février. — En réfléchissant sur la mort, et par suite sur le grand nombre de mes amis qu'elle a frappés, puis-je ne pas être plein de reconnaissance envers Dieu qui m'a épargné lorsque je m'affranchissais de sa loi sainte, et qui, depuis, daigne me donner un désir croissant de le servir fidèlement? Faites, ô mon Dieu, que toute mon application, que tout ce que vous me laissez de forces physiques, intellectuelles et morales, que tout en moi ne tende qu'à glorifier votre saint nom.

» 7 février. — Combien je voudrais aimer Dieu chaque jour davantage, et mettre mon cœur pleinement d'accord avec mon esprit ! N'est-il pas évident que Dieu, source de tout bien et de qui nous tenons tout, a droit à un amour supérieur à celui que nous donnons aux plus chères affections de la famille ? Plus je réfléchis, plus je me sens porté à désirer ardemment progresser dans l'amour de Dieu, certain que, si cette grâce est obtenue, je serai plus utile à

mon pays, à ma famille, à la Compagnie qui a bien voulu m'admettre dans son sein.

M il février. — Mon âme déborde de joie, ce matin. Oh ! comme je voudrais avoir assez d'intelligence pour éclairer le prochain et ramener quelques pécheurs! Combien je voudrais persuader aux indifférents et aux impies qu'ils sont la dupe du démon, et qu'il n'est jamais trop tard pour briser les chaînes qui les retiennent dans l'esclavage !

)) 50 février. — Je suis dans un de ces jours où la consolation déborde de mon cœur ; où je voudrais m'écrier avec le Roi-Prophète : Venite, audite, et 7iarrabo, onines qui tiinetis Deurii, quanta fecit animae rnese (1), ou avec la Sainte Vierge : Fecit niihi magna qui potens est. Oui, quand je pense d'où m'a tiré la miséricorde de Dieu, je ne puis y voir qu'un prodige de bonté.

)) i°'' mars. — Les consolations abondent, au point de me faire dire avec saint François Xavier : « Satis, )) Domine, satis! C'est assez, mon Dieu, pour la terre; » je ne suis pas digne d'approcher si près de vous. »

)) 15 mars. — Mes cahiers de notes contribuent beaucoup à soutenir mon esprit et à réchauffer mon cœur. A l'exemple du Roi-Prophéte, j'appellerai toutes les créatures à louer Dieu, particulièrement celles qui embellissent notre mémoire et charment nos souvenirs. — Louez Dieu, Jérusalem; louez Dieu, Palerme, Alexandrie, Smyrne ;

(1) « Venez, écoutez, et je vous raconterai, à vous tous qui craignez Dieu, quelles grandes choses il a faites à mon âme. » Ps. 65, 46.

» Louez Dieu, rade de Paros, d'Égine et de Salamine ;

» Louez Dieu, Montevideo, Buenos-Ayres, Rio- Janeiro et Lima, ville des rois.

» Louez Dieu, rivières de France : Loire, Seine, Gironde, Rhône ;

» Louez Dieu, Paris, Londres, Madrid, Séville ;

» Louez Dieu, Cordillère des Andes ; et vous, Etna et Vésuve, volcans d'Italie ;

)) Louez Dieu, baie de San Miguel et de San Salvador, du Centre-Amérique.

« Louez Dieu, frères, sœurs, parenls, frères en religion ;

» Louez Dieu, amis qui êtes encore de ce monde, et vous qui êtes déjà admis au céleste séjour.

» 18 mars. — C'est le cas ou jamais de redire de tout cœur : Quid retribuam Domino ?... Mais, si le seul espoir du ciel donne un tel bonheur, que sera-ce de la réalité?... Oh! mon Dieu, vous aimer et vous faire aimer, quel admirable partage sur cette terre d'exil ! Hœc est axitem vita xternsL, ut cognoscant te, solum Deum verura, et quem riiisisti Jesum Christum. ))(1)

» 22 mars. — Quid retribuam. Domino ? Il y a des moments où il plaît à Dieu de nous faire comme monter au Thabor, pour nous inonder de joie. C'est ce qui a eu lieu ce matin pour moi. Je ne puis désirer ardemment aimer Dieu qu'autant qu'il daigne m'en inspirer la pensée : Sine me nihil jjotestis facere. C'est Dieu, le Père des pères, qui, par le précepte de Notre-Seigneur Jésus-Christ, son divin Fils, prœceptis salu-

(1) « Or , telle est la vie éternelle : qu'ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus- Christ. » Joann., xvii, 3.

taribus vioniti, m'autorise à l'appeler du doux nom de Père.

)) 24 mars. — Je ne sais quel calife de Cordoue, prince heureux dans toutes ses entreprises, bon et juste d'ailleurs, autant que peut l'être un Arabe raatiométan, disait qu'il ne comptait pas un seul jour de bonheur complet durant toute sa vie. — Maine de Biran, député, questeur, académicien à cinquante ans, était attristé et découragé de vieillir et de ne pas plaire comme dans la jeunesse. — Et moi, à soixante-dixhuit ans, après avoir compté beaucoup de bons jours, je n'ai jamais été aussi heureux. Benedic, animamea Domino !

» 27 mars. — Mon àme déborde de joie: Magnificat^ anima mea Dominum. Dieu daigne me raffermir dans la consolante espérance de faire mon salut. Je voudrais pouvoir écrire en lettres d'or et en grands caractères : Quid retribuam Domino, pro omnibus

QUE RETRIBUIT MIHl?

)> Vendredi-Saint, 30 mars. — Quid retribuam Domino ? D'où peut venir cette immense satisfaction de l'âme en ce jour où nous devrions être plongé dans une mer d'amertume avec notre divin Sauveur, la très Sainte Vierge, saint Jean l'Evangéliste, et les saintes femmes, si ce n'est que j'ai fait de mon mieux pour bien employer les heures écoulées depuis mon lever? Oh ! mon Dieu, comme je voudrais élever ma reconnaissance à la hauteur de vos bontés !

» Lundi de Pâques, 2 avril. — Quid retribuam Domino ? Il ne me parait pas possible d'être plus heureux que je le suis sur cette terre. J'entrevois comme

l'aurore des collines éternelles du paradis. — Dieu daigne me faire connaître que la mort ne peut tarder. Mes forces physiques sont tellement diminuées que j'ai considéré comme trop hardi d'aller à la messe de huit heures au Refuge, ce matin ; et, ce soir, malgré mon vif désir d'assister au salut dans la même chapelle, je n'ai pas hésité à rester, par la crainte de n'avoir pas la force de m'y rendre. »

Deux jours après, le P. de Plas se sentit encore assez de force pour sortir et prier dans la chapelle du Refuge; mais, en revenant par le cours d'Ajot, il dut, pour éviter une chute, s'appuyer sur le bras d' un retraité delà marine, qui le conduisit jusqu'à la rueFoy. En le quittant à la porte de la maison, l'ancien commandant dit gaiement au vieux maître : « Je crois que je viens de tirer ma dernière bordée. » Il se rendait bien compte de son état; ce fut, en effet, sa dernière sortie. Le soir, il écrivit dans son Journal : (( Dieu permet que je dise après Notre-Seigneur Jésus-Christ: « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père w qui est au ciel. »

Le lendemain, 5 avril, le P. de Plas nota les nouveaux signes que Dieu lui donnait d'être prêt. « Mes jambes faiblissent et je ne puis marcher, même dans ma chambre, sans risquer de tomber; j'espère n'être pas longtemps à charge à nos Pères et Frères... Le bon Dieu, ajouta-t-il, me comble de bienfaits. Que ne puis-je témoigner ma reconnaissance comme je le dois! Quid retrihuam ? »

« Quid rétribuant? s'écrie-t-ii une dernière fois, le 6 avril. Voilà plus de huit jours que je nage dans la consolation. Oh ! que Dieu est bon pour moi, mille fois plus que je ne le mérite!... » Il avait commencé une dernière phrase, se demandant comment il « ose-

rait se présenter au ciel, » après tant de satisfactions et de joies ; mais sa main défaillante laissa tomber la plume, qui ne put achever l'expression de sa pensée. Le 8 avril, le P. de Causans, sur le point de quitter la maison pour aller prêcher deux retraites consécutives au Mans et à Nantes, fit les adieux ordinaires à la communauté. Comme s'il eût pressenti qu'il ne reverrait plus son supérieur, le bon P. de Plas, après l'avoir embrassé, se mit à genoux avec beaucoup de peine, et, d'une voix déjà embarrassée qui émut vivement tous ceux qui étaient présents, il demanda une dernière bénédiction, ajoutant avec le plus grand calme et les yeux au ciel qu'il pourrait bien ne pas attendre le retour...

Les jours suivants, le vénérable vieillard perdit l'appétit et les forces diminuèrent de plus en plus. A chaque instant il faisait des chutes dangereuses ; mais il continuait de vouloir rester debout, comme un soldat à son poste. « Que je suis donc heureux! « disaitil à ceux qui venaient le relever, lorsqu'on l'entendait tomber. Il craignait toujours de n'en pas faire assez ; mais Dieu, plein de bonté, accorda de larges compensations à sa générosité ; et jusqu'au dernier soupir, il continua d'inonder son âme d'inexprimables consolations.

a Si j'ai le temps de me reconnaître avant ma dernière heure, avait-il dit une fois, je verrai combien Dieu a été miséricordieux pour moi. » Dans ces derniers jours, il s'entretint allègrement de sa fin prochaine et du bonheur du ciel avec les Pères qui venaient le voir. Misericordias Domini, s'écriait-il fréquemment, in œternum cantaho !

Le 11 avril, qui était un mercredi, jour consacré à saint Joseph, patron de la bonne mort, le P. de Plas, qui n'avait plus la force d'écrire, put encore relire ce

qu'il avait noté dans son, /owrna^, le 19 mars, fête de ce grand Saint. « Ite ad Joseph. C'est sous son patronage, c'est après l'avoir invoqué avec ferveur, que je me suis décidé à entrer dans la Compagnie de Jésus, alors que le médecin de Blois me donnait cinq ou six ans de vie. Combien Dieu a dépassé en miséricorde toutes mes espérances ! Quid retribuam Domino ? oh ! oui, quid Tetrihueun ? Saint Joseph, daignez m'aider à connaître combien Dieu a été bon pour moi : Quant bonus Deus Israël sperantibus in eum ! » Et jetant un coup d'œil sur le passé, il ne cessait d'admirer avec quelle tendre sollicitude il avait plu à Dieu de le maintenir en sa grâce, de le conduire au port du salut.

« Ce qui m'a frappé chez le P. de Plas, nous écrit un témoin de ses derniers jours, c'est d'abord son amour pour la Compagnie de Jésus, sa joie d'avoir renoncé à tous les honneurs du monde pour vivre dans l'humilité de la vie religieuse; il revenait sans cesse sur ce sujet, et le bonheur qu'il éprouvait de sa vocation, excitait dans le cœur de ceux qui l'entendaient les sentiments d'une vive reconnaissance pour un si grand bienfait.

» A ce tendre amour pour la Compagnie, sa mère, il joignait une dévotion ardente pour Jésus-Hostie. Il passait un temps considérable en adoration devant le très Saint-Sacrement. Dieu lui fit la grâce de pouvoir célébrer la sainte messe jusqu'au dimanche qui précéda sa mort; malgré son extrême faiblesse, il ne cessa alors que sur l'avis de son directeur qui rengagea à se reposer quelques jours. » Cette privation fut un de ses plus grands sacrifices, bien qu'il pût encore assister à la sainte messe et y faire la communion.

Ses forces physiques l'abandonnaient peu à peu, mais son cœur battait toujours d'un grand amour pour la gloire de Dieu, d'un zèle ardent pour le salut des

âmes. Comme il désirait vivement la conversion de trois officiers généraux, ses amis, il avait organisé une espèce de ligue ou association de prière, pour laquelle il s'était assuré le concours de plusieurs personnes pieuses et dévouées. L'une d'elles, madame de C***, vint le voir au parloir, pour l'entretenir de ce projet qu'il avait tant à cœur. Le bon Père descendit l'escalier difficilement et finit par trébucher. La chute heureusement n'était pas grave, mais ce fat la dernière. 11 fallut se résigner à garder la chambre.

« Bien que le cher malade se confessât tous les jours, raconte le P. spirituel de la maison, il apportait à la réception du sacrement une longue préparation, comme si c'avait été pour paraître devant Dieu. Ne pouvant presque plus marcher, il aurait encore voulu aller lui-même trouver son confesseur; il fallut presque un ordre pour l'obliger à ne pas quitter sa chambre, où il attendait avec une exactitude militaire. Si le prêtre devançait le moment fixé : « Il n'est pas l'heure, mon Père, observait l'ancien » commandant, je ne suis pas prêt. »

La veille du jour où il fut complètement arrêté, le P. de Fias qui, depuis quelque temps, co nsentait à rester assis pendant sa confession, voulut se mettre à genoux, disant qu'il se sentait un peu plus forL. Le lendemain matin, fidèle jusqu'au seuil de l'éternité à sa dévotion d'assister au saint sacrifice, il se traîna péniblement à la chapelle, afin d'entendre la messe de son directeur, qui partait à six heures pour prêcher une retraite ; mais il ne put se lever pour faire la sainte communion. On ramena dans sa chambre le bon vieillard qui, absorbé en lui-même, ne se rendait guère compte de son état de prostration ; puis on appela immédiatement le médecin qui arriva vers huit heures. Le docteur de Léséleuc, constatant une dirai-

nution sensible et progressive des forces, conseilla d'administrer le vénérable mourant le plus tôt possible. C'est assis dans un fauteuil que le P. de Plas reçut en parfaite connaissance et avec la plus grande édification les derniers sacrements.

Avant de lui donner le saint viatique, le P. Ministre, qui remplaçai t le P. Supérieur absent, adressa à l'ancien commandant ces touchantes paroles : « Mon Révérend Père, vous avez entrepris durant votre vie de longs et nombreux voyages ; il vous reste encore une traversée à faire avant d'arriver au port, où vous prendrez votre retraite définitive. On sait avec quelle largesse, avec quelle courtoisie, vous traitiez les passagers à votre bord. Eh bien, en ce moment, je vous présente une nourriture plus exquise que tous les aliments de terre et de mer : c'est le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui doit garder votre âme pour la vie éternelle. Oui, il vient à vous, ce Jésus du tabernacle, que vous avez tant aimé et si bien servi sur la terre, pour vous aider à franchir le dernier passage et vous conduire au ciel. » Un fin sourire du vieux marin montra qu'il avait tout compris.

Vers le milieu du jour, la faiblesse augmentant sans cesse, le P. de Plas consentit, parfaitement calme et résigné, à se laisser mettre au lit, d'oii il ne devait plus se relever. Il perdit connaissance dans la nuit et s'éteignit doucement le 19 avril, vers trois heures de l'aprèsmidi, à l'heure même où le divin Maître avait consommé son sacrifice sur le Calvaire. « Votre saint frère, écrivit le P. Marsille à mademoiselle Élisa de Plas, a rendu sa belle âme à Dieu sans douleur, sans agonie ; il s'est vraiment endormi du sommeil des justes. »

A peine la nouvelle de la mort du P. de Plas s'étaitelle répandue en ville, que ses amis et connais-

sances s'empressèrent de témoigner leur plus vive sympathie pour l'ancien commandant. On eût dit un deuil public, tellement les visiteurs vinrent en grand nombre s'agenouiller auprès du lit funèbre où reposait la dépouille mortelle de l'humble religieux. Parmi les pieuses personnes qui tinrent à dire un dernier adieu au P. de Plas, nous ne pouvons oublier madame l'amirale Romain Desfossés, qui avait toujours conservé la plus affectueuse estime pour l'ancien chef d'étatmajor du ministre de la marine. Octogénaire et privée presque complètement de la vue, elle voulut faire une prière près de l'ami si dévoué qu'elle pleurait comme un membre de sa famille, et qu'elle implorait comme un protecteur au ciel.

Une grave question se présentait à résoudre pour le jour de l'enterrement. Le drapeau de l'armée, escorté de la musique militaire et du contingent de troupes réglementaire, viendrait-il, au moins à domicile, saluer la croix de commandeur de la Légion d'honneur, le capitaine de vaisseau en retraite, que d'iniques décrets avaient frappé comme religieux, comme Jésuite ? C'était le droit du défunt ; mais ses frères en religion pouvaient-ils accepter pour lui un pareil honneur, au moment où les officiers catholiques le refusaient pour protester contre le décret qui interdisait aux troupes l'entrée à l'église? On sut que l'autorité militaire était diposée à envoyer les troupes ; mais on refusa ce que le P. de Plas n'aurait pas accepté lui-même. D'ailleurs, à ses obsèques, qui eurent lieu le 21 avril, il y eut mieux que des troupes assistant par ordre ; « toute la ville de Brest », raconte M. Nogues, s'y rendit d'un élan spontané, « pour réaliser cette parole du cantique qui ne trouva jamais meilleure application : Et exultavit humiles. »

Les funérailles furent célébrées à l'église de Saint-

Louis, le samedi, à neuf heures et demie. Une foule immense de tous rangs et de toutes conditions, lisonsnous dans VOcéan de Brest, où étaient notamment représentées la marine et l'armée, suivait le convoi du prêtre zélé qui, après une brillante carrière maritime, après avoir servi la France avec l'épée, avait consacré à Dieu dans l'apostolat, la mortification et la prière, la dernière partie de sa vie.

MM. de Guilhermy, capitaine de vaisseau en retraite, commandeur de la Légion d'honneur ; Jenner, ingénieur en chef des ponts et chaussées, directeur des travaux hydrauliques ; Pener, ancien professeur de philosophie, qui fut directeur de l'école libre de Notre- Dame de Bon-Secours, à l'époque des décrets; Georges Romain Desfossés, fils de l'amiral, tous amis du défunt, portaient les coins du poêle.

Sur le cercueil, on voyait l'étole du prêtre et la croix de commandeur de la Légion d'honneur avec celle de l'ordre du Saint-Sépulcre.

Derrière venaient les élèves de la petite école libre de Notre-Dame de Bon-Secours, chargés de couronnes fort belles, suprême témoignage d'un immortel souvenir, spontanément offertes par la vénération, la gratitude et l'affection au digne religieux, objet de tant de respect et d'amour.

Le deuil était conduit par la famille religieuse du défunt et par quelques amis représentant la famille de Plas, dont les membres, ou trop âgés ou trop éloignés des voies rapides de communication, n'avaient pu arriver à temps.

Puis suivait un nombreux cortège comme en on voit rarement, dans lequel on remarquait : le contre-amiral major général de la marine et le contre-amiral major de la flotte ; la plupart des chefs de service ; des officiers supérieurs et autres des divers corps de la marine

et de l'armée ; des députations de toutes les communautés religieuses delà ville. Détail attendrissant, tous les membres du Cercle catholique d'ouvriers, ainsi que tous les vieillards valides de l'asile des Petites-Sœurs des pauvres, avaient tenu à venir assister aux obsèques de celui qui fut pendant plusieurs années leur aumônier volontaire.

Sur tout le parcours, les spectateurs donnaient les marques non équivoques du plus profond respect et du plus sympathique intérêt. Ils se rappelaient avec édification, dit M. Nogues, le saint religieux qu'ils avaient vu si souvent à travers les rues et dans les églises, perdant peu à peu ses forces, mais allant toujours sans s'écouter jamais, priant sans cesse, montrant une humeur si égale, une humilité si grande, et laissant voir, malgré lui, le contentement, le bonheur dont il jouissait.

Dans le chœur de l'église Saint-Louis, plus de trente prêtres assistaient en surplis : parmi lesquels MM. les curés de Saint-Sauveur et de Saint-Martin, chanoines honoraires. M. le vice-amiral préfet maritime, commandant en chef, était présent, en tenue de ville, au service funèbre.

La messe des morts fut chantée par M. l'abbé Bontemps, aumônier du Borda; M. l'abbé Vathelet, aumônier de la Bretagne et de YAusterlitz, et M. l'abbé Bizien, aumônier de Thôpital maritime, remplissaient les fonctions de diacre et de sous-diacre.

Après l'absoute, le convoi, précédé du clergé, se dirigea vers le cimetière. Au moment où on allait jeter de l'eau bénite sur le cercueil, M. le contre-amiral major de la flotte s'avança, et, en quelques paroles venues du cœur, dit un suprême adieu à l'ancien frère d'armes, son aîné, qui, après une brillante carrière, ne jugeant pas son devoir accompli, était passé de la mi-

lice de l'État dans celle du vaillant héros de Pampelune.

Nous ne saurions mieux terminer cette biographie de François de Plas qu'en reproduisant, textuellement, les chrétiennes et éloquentes paroles de l'amiral de Cuverville, qui résument si parfaitement la vie du marin et du Jésuite.

« Messieurs,

» Puisqu'il m'est donné d'être, au bord de cette tombe, l'un des représentants de la marine active, je ne puis la quitter sans dire à celui dont elle va renfermer la dépouille mortelle et qui fut l'un des nôtres, un suprême adieu !

» Ce n'est ici ni l'heure, ni le lieu de retracer ce que fut la carrière du vaillant chef, du vénéré religieux auquel nous rendons les derniers devoirs.

» Cette vie, si féconde en enseignements, en exemples de dévouement, d'abnégation et d'humilité parfaites, sera retracée, j'en ai l'espoir, par ceux qui furent ses frères dans la foi !

» A l'heure où tous, d'ordinaire, s'apprêtent à jouir d'un repos bien gagné, le commandant de Plas entrait dans la vie religieuse ; il prenait rang dans cette illustre Compagnie qu'il avait appris à connaître, à aimer, au cours de ses campagnes lointaines, et qui resta toujours fidèle à cette devise : « Dieu et Patrie », qui est aussi la devise de nos vaisseaux.

» Il est venu au milieu de vous achever de dépenser ses forces dans la pratique de la charité et du renoncement le plus complet ; nous pourrions citer de nombreux exemples du dévouement avec lequel il se consacra au service de ces marins qui, jusqu'à son dernier jour, absorbèrent la meilleure part de ses affections terrestres.

» Aussi, messieurs, est-ce pour nous un devoir étroit de gratitude, de prier pour celui qui vient de nous quitter, bien que nous ayons la confiance que le Dieu juste et bon, qu'il servit ici-bas avec tant de fidélité, lui a déjà donné la récompense de sa vie méritante.

» Vénéré chef et Père !

)) Nous avions la même foi et nous partagions les mêmes espérances ; en vous disant adieu, nous vous disons au revoir ! »

« No le pleurons pas, ajouterons-nous plein d'espérance, avec le cardinal Desprez \ la Compagnie, en perdant le P. de Plas, compte un saint de plus au ciel ! »

Jusqu'à ce jour, le P. de Plas n'a dans le cimetière d'autre monument que celui de la pauvreté religieuse, une simple croix de bois avec cette épitaplie :

P. Fr. Robinet de Plas, sac. J.-S. obiit Die 19 aprilis 1888.

Parvenu au terme de cette intéressante histoire, qui comprend une durée de près de quatrevingts ans, de 1809 à 1888, qu'il nous soit permis de jeter un regard d'ensemble sur cette belle et sainte vie. Elle peut, nous semble-t-il, être proposée dans sa première partie comme un modèle d'honneur aux hommes du monde, et dans sa seconde et sa troisième partie, comme comme un modèle de toutes les vertus aux âmes chrétiennes et religieuses.

François de Plas, enfant, jeune homme, officier, prêtre, a toujours été par-dessus tout et en toutes

choses, Vhomrïie du devoir. Même avant d'être transfiguré par la grâce, il connaissait déjà tout le prix du désintéressement et n'aspirait jamais à rien de bas. L'esprit de famille, soutenu par le sentiment chrétien, fut le mobile de ses premières années : Noblesse oblige! Comme officier de marine, il eut sans doute ses moments de faiblesse et d'égarement ; mais toujours il se fit estimer de ses chefs, parce que mieux que personne il se soumit à la discipline. « Le Journal de ma jeunesse, écrivait-il le 28 juin 1880, me porte à faire cette réflexion : C'est que toute carrière où l'homme a un emploi de sa vie bien déterminé, prévient beaucoup de de mal, diminue les occasions de chute, et nous dispose au bien par l'application que nous mettons à remplir nos devoirs. »

Commandant à bord des vaisseaux ou dans les arsenaux, on le vit sans cesse préoccupé, pour les hommes placés sous son autorité, du respect de la loi morale, en même temps que de la discipline militaire et du bien-être matériel. « J'ai servi pendant un an sous ses ordres, comme commandant en second du Solferino, nous écrivait le 18 juillet 1888, M. le vice-amiral Krantz, alors ministre de la marine. Le souvenir des relations agréables, je dirai même affectueuses, que j'ai eues avec lui est toujours présent à mon esprit. Le commandant de Plas s'était d'ailleurs acquis dans la marine le respect et l'estime de tous par l'élévation de son caractère, ses qualités de chef intègre et bienveillant, le sentiment profond du devoir, enfin par la sincérité de ses convictions religieuses. »

Avec de telles aspirations vers le vrai, le beau, le bien, et cachant sous une froideur apparente des trésors de tendresse, comment n'aurait-il pas été le plus charitable des hommes ; comment cette charité n'aurait-elle pas élevé son âme jusqu'à Dieu, source de tout

amour ; et comment, à la tin de sa carrière maritime, cet amour de Dieu ne l'aurait-il pas conduit à la perfection des conseils évangéliques? Nous avons raconté cette vie de réparation et de zèle, toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ, qui avait flni par exercer autour de lui une réelle influence. Autant il se montrait désireux et fier d'honorer la religion, autant il était humble et modeste pour ce qui ne touchait que sa personne. Servir son pays et l'Église, et passer inconnu en faisant le bien, tel fut l'idéal qu'il essaya de réaliser; mais plus il y parvint de son vivant, plus s'imposait après sa mort l'obligation d'évoquer un si glorieux souvenir.

Puissent donc les exemples de ses vertus ne pas être perdus pour ceux, quel que soit leur âge, qu'il aimait à appeler ses compagnons d'armes! Aux jeunes gens dont les débuts ont été semés de nombreux écueils, il apprendra à dompter leurs passions, à faire un noble emploi de leurs forces ; aux ouvriers de la onzième heure, il montrera qu'il est encore temps, avec l'aide de Dieu, de racheter par l'intensité du travail, une vie follement dissipée, et de recevoir le salaire de la journée entière.

Puissent ces pages consacrées à la mémoire de François de Plas, en faisant revivre une si sympathique physionomie, consoler le cœur de ceux qui lui furent unis par les liens du sang ou de la religion, de l'amitié ou de la reconnaissance! Puissent-elles, en lui suscitant un grand nombre d'imitateurs, leur faire mieux comprendre cette double leçon qui ressort de sa vie tout entière : que la perfection de l'âme est indépendante de l'éclat des œuvres, et que le vrai bonheur sur la terre consiste dans la conformité à la volonté de Dieu!

Et maintenant que la tâche de l'historien est terminée, bénissez, ô mon Dieu, cet ouvrage entrepris pour u 31

glorifier vos miséricordes envers un de vos fidèles serviteurs, et daignez écouter la prière que je vous adresse avec confiance : Donnez-nous beaucoup d'âmes robustes, héritières des mâles vertus de François de Plas, et notre France, aujourd'hui si malade, ne tardera pas à être sauvée !

APPENDICE

I. — ÉTAT DES SERVICES DE M. ROBINET DE PLAS, FRANÇOIS, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA PRÉFECTURE DE LA CHARENTE, NÉ A SAINT-ROMAIN, DÉPARTEMENT DE LA CHARENTE, LE 14 FÉVRIER 1762.

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