CHAPITRE VIII
Apostolat du bon exemple. — Dévotions particulières : la sainte Eucharistie, la très Sainte Vierpe, saint Joseph, les âmes du purgatoire. — Vœu de tout rapporter à la plus grande gloire de Dieu. — Piété : audition de plusieurs messes, confession quotidienne, retraites annuelles. — Perfection des sentiments naturels. — Vie commune ; charité, dévouement ; amitié. — Visite de M. C. Grosselin, ancien aspirant du Cassinî, — Témoignage du commandant M*** — Mortifications: jeûne, discipline, cilice, chaînes de fer, veilles, etc. — Le Vénitien Cornaro et le P. Lessius. — Fidélité aux petites choses.
« Oh! combien je voudrais aimer assez Notre-Seigneur Jésus-Christ, s'écriait un jour le P. dePIas, pour le faire aimer autour de moi et par tous ceux avec lesquels je suis en rapport! Oh! pourquoi ai-je connu si tard ce bonheur d'aimer le Souverain Bien, et aussi toutes les créatures en Dieu et pour Dieu? Il faut que je m'applique, par la sérénité de mon visage, par une bienveillance prévenante, par tous les dehors d'une véritable charité, à faire connaître le bien qu'apporte à l'àme notre sainte religion, la paix qu'elle procure, l'utilité évidente de son action sur l'individu, la famille, la société : Si scires donum Dei! »
Cet apostolat de l'exemple, le P. de Plas l'exerça avec une grande perfection, en sorte qu'il eût pu s'écrier avec l'apôtre saint Paul : Imitatores mei estote, sicut et ego Christi. L'ancien capitaine de vaisseau fut dans la vie religieuse, comme il Tavait été dans le monde, un modèle pour l'accomplissement de tous les devoirs de sa vocation. Il remplit surtout avec perfection l'office de prieur qui lui avait été confié par le R. P. provincial.
Nous avons eu l'occasion de parler de sa tendre dévotion envers le Sacré-Cœur, la très Sainte Vierge, saint Joseph et la sainte Eucharistie. Il avait prononcé, en 1874, le vœu héroïque en faveur des âmes du Purgatoire. A partir du 5 juillet 1877, il ne crut rien faire de mieux, pour entrer dans l'esprit de son office de prieur, que d'aller souvent, durant la journée, médier quelques minutes devant le Très Saint-Sacrement, à genoux et dans le plus profond recueillement. « Si nous ne pouvons pas, disait-il, retenir notre esprit et l'empêcher de divaguer à l'église, contraignons au moins notre corps à donner les marques extérieures de respect que nous voudrions avoir également d'esprit et de cœur. »
Outre les visites au Saint-Sacrement, il passait une grande partie de la journée à l'église pour parcourir le Chemin de la Croix, entendre plusieurs messes, faire de pieuses lectures, réciter son bréviaire et assister aux saluts. « J'ai dit au R. P. Recteur, écrit-il le 8 septembre 1883, que j'avais assisté hier à deux saluts, l'un au Refuge à cinq heures, et l'autre à l'hospice à six heures et demie, et que, ce matin, j'avais entendu deux messes ici et deux autres aux Carmes. Je l'ai en môme temps prié de m'avertir, s'il voyait en cela quelque chose de répréhensible. Il ne m'a pas paru désapprouver cet excès apparent de dévotion. J'ai cru de-
voir observer que, si des Saints avaient attribué au crucifix toute leur science, je considérais la messe comme la plus utile des occupations pour un homme de mon âge, incapable d'étudier avec quelque profit.
» Je ne saurais me dissimuler, ajoute-t-il, que ma dévotion doit être taxée d'excessive, d'exagérée, voire même de ridicule par beaucoup de gens; et, si je n'avais pas l'approbation de mes supérieurs, je pourrais craindre de heurter l'opinion publique sans profit pour la cause de Dieu. Mais l'approbation donnée à mes pratiques de piété doit m'être un encouragement à persévérer sans éclat, autant que possible, tout en bravant cette crainte de trop attirer l'attention qui deviendrait une sorte de respect humain. »
Ces pratiques extérieures, qui pouvaient paraître excessives, n'étaient que la manifestation de la piété intérieure qui, comme une flamme d'amour, consumait son âme. « Je dois m'appliquer, disait-il, à rendre méritoires toutes mes pensées, tous mes désirs, toutes mes actions, les rapportant à Dieu, en la présence de qui je pense, je désire et j'agis. Je serai, par la faiblesse de ma nature, souvent détourné démon projet; mais, avec la grâce qui me l'inspire et de la bonne volonté, je dois approcher chaque jour de sa réalisation. » Tels furent ses eflbrts pour atteindre le but proposé, qu'il s'engagea par vœu, au mois de mai 1885, à tout rapportera la plus grande gloire de Dieu, et qu'il ne pouvait s'empêcher un peu plus tard de constater, dans la sincérité de son cœur, ses progrés toujours croissants dans la voie de la sainteté. « Pourquoi ne m'avoueraisje pas, lisons-nous dans son Journal^ le 4 novembre 1885, malgré bien des faiblesses et des résistances à la grâce, qu'il me semble avoir notablement progressé dans le désir de servir Dieu fidèlement et de tout rapporter à sa plus grande gloire? »
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Cette pureté d'intention dans ses actions était favorisée par la confession quotidienne qui le détachait des imperfections, inhérentes à la nature humaine, et par l'examen particulier qui ornait son âme de toutes les vertus. « En 1848, dit-il, je me confessais tous les samedis ; à Rome, en 1869 et 1870, deux fois par semaine ; ici, depuis 1883, chaque jour. » A partir de 1885, il n'eut plus qu'un seul sujet d'examen particulier : la présence de Dieu. « Quel plus sûr moyen, écrit-il le 2 janvier, de suivre sa volonté sainte en toutes choses, que de penser à Dieu qui pense sans cesse à nous : Oculi Domini super metuentes eum! »
Rien ne lui paraissait plus propre à entretenir et à augmenter sa bonne volonté dans l'œuvre de sa perfection que les retraites en usage dans la Compagnie. C'était pour lui le meilleur moment de l'année, car il était toujours affamé en quelque sorte de recueillement et de prière. Aussi, dans les derniers temps de sa vie, quittait-il le centre de ses occupations habituelles pour se retirer à la résidence de Quimper, et entendre dans une solitude plus profonde la voix du divin Maître lui parlant au cœur. On ne lira pas sans intérêt les pittoresques comparaisons dont l'ancien commandant aimait à. se servir pour mieux se pénétrer des vérités que renferment les Exercices de saint Ignace.
« Qu'est-ce que la retraite, se demande-t-il un jour, avant de commencer les saints Exercices, et quels fruits devrai-je en retirer?... La retraite, répond-il, coupant nos communications avec le monde, nous donne une force momentanée que rien ne semble pouvoir arrêter : c'est une machine à vapeur fonctionnant dans des eaux calmes et lancée à toute vitesse ; c'est un navire en pleine mer, loin des écueils et poussé par une belle brise. Mais viennent les récifs et les côtes dangereuses; viennent les brumes, les bourrasques et
les ouragans ! Alors il faudra régler la machine en conséquence, et qui sait si elle ne fera pas d'avaries ; alors il faudra serrer avec soin la plus grande partie des voiles, et attendre avec anxiété que le beau temps et des circonstances favorables permettent de faire route vers le port.
» Après une longue campagne, écrit-il une autre fois, il est d'usage de faire entrer les bâtiments de guerre dans le port. S'ils doivent retourner à la mer, ils passent au bassin, sont visités, nettoyés, et radoubés si c'est nécessaire; puis, avant de prendre la mer, on les munit de vivres et de provisions, suivant la nature de la campagne à laquelle on les destine. — N'est-ce pas là ce que Dieu fait pour nous, quand il nous permet d'entrer en retraite? Oh! puissé-je en comprendre l'utilité et l'importance, et surtout en sortir bien préparé aux épreuves qui m'attendent et aux services qu'on pourrait me demander ! »
La retraite commencée, avec quelle générosité n'entre-t-il pas, dès le début, dans cette disposition d'indifféi^ence surnaturelle sans laquelle, d'après saint Ignace, la perfection est impossible (1)! « Saluer et bénir, s'écrie-t-il, le froid et le chaud, la maladie comme la santé. Ne pas imiter certains marins, loups de mer de café, qui paraissent soupirer pour la mer et les longues campagnes quand ils sont à terre, et maudissent le métier quand ils sont en mer. »
Pendant la seconde semaine des Exercices, c'est d'abord la considération du Règne qui ranime toutes ses idées militaires f2). « Oh ! alors que j'étais dans la marine, dit-il, et que je commandais le Solferino
(1) Cf. Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola : Première semaine, principe et fondement.
(2) IbiJ. Seconde semaine, du Règne de Jésus-Christ.
SOUS l'amiral Bonët-Willaumez ; si cet amiral, ou un homme comme l'amiral Romain Desfossés, avait fait signal à l'escadre d'engager le combat contre l'ennemi à portée de pistolet, avec quelle ardeur j'aurais dit : « Machine en avant I » et au timonier de mettre le cap sur l'ennemi. — Eh bien ! chaque jour le Christ, mon divin Maître, conduit ses troupes à Tennemi ; chaque jour il y a à veiller et à combattre, et l'apôtre saint Pierre nous avertit que notre adversaire, le démon, rôde autour de nous comme un lion qui s'apprête à dévorer sa proie.
)) Quel regret, dit-il encore, si j'avais fait manquer une manœuvre à l'amiral Desfossés, lorsque j'étais son second sur la Belle-Poule, et si Vhonneur de cette belle frégate, comme disent les marins, avait été compromis par ma faute. — Eh bien ! le monde est le navire de Dieu, où les justes manœuvrent sous ses yeux et s'efforcent de procurer sa gloire. Que ne dois-je pas faire pour plaire à mon Maître si généreux pour récompenser ?... »
La méditation de deux Étendards (1) avait aussi le privilège d'enflammer le vieux marin d'une ardeur toute guerrière. « Une belle campagne, observe-t-il, sur une magnifique frégate capable de braver les plus aS"reuses tempêtes, sous un bon commandant, avec de dignes camarades et un équipage admirablement discipliné, serait un objet d'envie pour tout officier de marine ayant un peu de cœur et le désir de faire honorablement sa carrière. — Eh bien! n'avons-nous pas mille fois mieux dans la vie religieuse ? Où trouver des commandants comme nos supérieurs et des règlements comme nos règles?
(1) Cf. Exercices spirituels, seconde semaine, quatrième jour: Méditation de deux Étendards, l'un de Jésus-GIirist, l'autre de Lucifer.
» Il y a un corps, ajoute-t-il, dans lequel ont servi saint Ignace, saint François-Xavier, saint Louis de Gonzague et des martyrs nombreux. Dieu, dans sa bonté, a daigné m'y didmeiiTQ: Quidreii^ibuam? — M'efforcer d'y servir comme un soldat dans un corps d'élite, près d'un prince qui connaît tous ses hommes, et qui est à la fois très généreux et très juste. »
La Compagnie de Jésus est, en effel, un corps militant, une avant-garde qui doit être prête à affronter tous les périls pour le salut de l'armée, de TÉglise. L'ancien officier de marine se félicitait du poste de combat qui lui avait été assigné aux premiers rangs. (( Aurais-je été peiné, se dit-il, d'être mis à la tête d'une compagnie d'abordage ou de faire partie d'une colonne d'assaut, pour assurer la victoire au drapeau français et à un chef bien-aimé qui m'aurait appelé à cet honneur? Je ne le crois pas. — Eh bien ! quand les souffrances ou les peines nous arrivent, pourquoi ne pas nous dire qu'elles entrent dans le plan de notre général en chef, et que Jésus-Christ daigne nous offrir ainsi un moyen de nous distinguer ?
» Dans cette guerre acharnée, continue-t-il, que soutient l'armée du Christ contre ses ennemis et ses persécuteurs, tâchons de garder fidèlement notre poste de combat. Il y a des colonnes d'attaque, il y a de la cavalerie légère, il y a de l'artillerie, il y a aussi des troupes de réserve, d'autres à la garde des bagages, d'autres employées à transporter les blessés : je dois savoir me contenter de mon petit rôle, sicut oculi servorum ; et avoir les yeux fixés sur le divin Chef, afin d'obéir promptement, au premier signal. »
La retraite finie, c'est avec ardeur que l'officier supérieur reprend son service à la suite de son divin Chef. « Quel bonheur, s'écrie-t-il, dans cette pensée qu'il n'y a pas de retraite dans le service du Roi des
tois. Tous les sujets ont le privilège de maréchaux de France et d'officiers généraux qui ont commandé en chef; tous peuvent servir la cause de leur maître à tout âge et dans toute position. »
Aimer Dieu de fout cœur, tel est le premier commandement, et nous venons de voir comment le P. de Plas y fut fidèle ; mais le second commandement est semblable au premier: « Vous aimerez le prochain comme vous-même et pour l'amour de Dieu. » Cette loi de la charité, le P. de Plas l'accomplit, autant qu'il lui fut possible, dans toute sa perfection. « Béni soyez-vous, ô mon Dieu, écrit-il le 31 octobre 1886, du vif désir que vous m'inspirez, non seulement de me donner pleinement à vous, mais de travailler de mon mieux à la bonne édification de mes frères! » Ces frères, c'était sa famille, sa communauté, ses amis, les malades et les pauvres. Nous avons longuement parlé dans cette histoire de tous ces objets de sa dilection fraternelle; nous nous contenterons de glaner quelques traits qui paraissent dignes d'être ajoutés à la gerbe de ses mérites.
La piété n'éteignit pas en lui les sentiments naturels; elle ne fit que les perfectionner davantage. Avec quelle tendresse émue ne continua-t-il pas de parler de Puycheni, ce « vieux manoir, « qui résumait pour lui les plus précieux souvenirs. « Combien, s'écrie-t-il en 1882, je me trouvais heureux à Puycheni, à mon retour de la mer du Sud en 1832! Combien j'ai apprécié ce vieux manoir en 1858, après la campagne de la Viy^giniel Si la terre, à raison des amis que Dieu nous a donnés, nous est parfois douce et agréable; si, pour en jouir, on fait de grands sacrifices : que ne ferons-nous pas, animés d'une foi vive, nous qui aspirons à la céleste patrie ? »
On garde comme un trésor, dans la famille, les let-
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très si touchantes que François adressait à tous les siens, pour prendre part à leurs tristesses ou à leurs joies. Nous ne citerons que ces consolantes paroles, écrites à l'occasion de la mort de Roger de Plas, enlevé à la fleur de Tàgeà Taffection de ses parents, le 18 décembre 1886: « Ne pleurez pas, comme ceux qui n'ont plus d'espérance ! Dieu, qui vous avait confié ce cher enfant, disait-il à sa seconde mère, ne l'a repris que pour vous le rendre; vous le retrouverez un jour au ciel, et il ne vous quittera plus. »
En entrant dans la vie religieuse, François de Plas avait trouvé dans la Compagnie de Jésus une nouvelle famille où, selon la promesse de Notre-Seigneur, il posséda le centuple de tout ce qu'il avait quitté pour le suivre. Mais ce bonheur lui-même était un sujet d'inquiétude pour le disciple du divin Maître : « Ma vie est tellement douce, disait-il, que, si je ne savais pas que d'un moment à l'autre Dieu peut l'abreuver de tristesse, d'amertumes et de souffrances, pour payer ma dette, je tremblerais qu'il pat me dire : Tu as eu ta récompense sur la terre ; tu ne saurais entrer au ciel à la suite de Jésus crucifié. »
Ce n'est pas que le P. de Plas ne rencontrât dans la vie de communauté bien des occasions de souffrir. Il aurait pu répéter avec saint Jean Berchmans : Mea maxirna mortificatio vita communis ; mais, selon le conseil de l'Apôtre, il se faisait tellement tout à tous qu'il aurait pu s'écrier avec un martyr : « Oui, Seigneur, quand on vous aime, les plaisirs sont amers, les supplices sont doux. » Nous l'avons connu personnellement, toujours prêt à rendre service, et mettant en pratique ce qu'il écrivait un jour : « M'efforcer de faire profiter les jeunes Pères qui m'entourent de ce que j'ai vu d'instructif et d'intéressant dans mes voyages. Aussi comme on se taisait dès qu'il prenait
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la parole en récréation ; comme on était tout yeux, tout oreilles pour le voir et l'entendre!
Souvent le Père se tenait debout, dans la salle commune, car à peine était-il assis qu'il se sentait gagné par le sommeil ; mais un mot dit en passant réveillait tout à coup son attention, et lui rappelait sur les hommes et sur les choses du passé une foule de curieux souvenirs. Sa mémoire abondait en saisissantes anecdotes, auxquelles sa naïve manière de conter ajoutait un charme particulier ; et il ne craignait pas de formuler nettement ses appréciations, sans se départir jamais de cet esprit de charité qui fut un de ses traits caractéristiques. Il était exposé à se répéter, mais on l'écoutait chaque fois avec un nouveau plaisir; et l'on pouvait constatera la fidélité du récit toujours le même, que l'imagination n'envahissait point le domaine de la vérité. Cependant, avant de commencer, il parcourait d'un œil scrutateur le cercle de ses auditeurs, et s'il apercevait un léger sourire sur quelques lèvres ingénues, c'était un indice certain que l'histoire était déjà connue, et il se préparait à garder le silence, promettant, disait-il, dans son style proverbial, « de mettre le couteau sur le verre : » ce qui voulait dire qu'on connaissait l'histoire et qu'il fallait la réserver pour d'autres. Souvent, on répondait à son proverbe par un autre proverbe, bis repetita placent^ et le charitable désir de faire plaisir à ses frères l'emportant sur la crainte de leur causer quelque ennui, il se frottait les mains d'un geste qui lui était familier, et se laissait aller au courant de sa verve intarissable.
Le P. de Plas ne comprenait pas la charité fraternelle sans le dévouement, se rappelant la doctrine de saint Ignace : l'amour consiste plus dans les œuvres que dans les paroles ou les sentiments. Depuis la dispersion, nous raconte le P. Bernadac, un de ses supé-
rieurs à Brest, les servants de messe faisant souvent défaut, l'occasion ne manquait pas de se rendre utile sous ce rapport, et il s'y prêtait volontiers, dùt-il môme en servir plusieurs de suite. Un Père d'une de nos maisons de Paris, ajoute le P. de Causans, se trouvant de passage à Brest, fut très édifié un jour, lorsqu'il vit le bon vieillard, quelques semaines avant sa mort, s'approcher de lui au moment d'une sortie en ville et lui dire avec la plus exquise affabilité : « Je vous prie de vouloir bien m'excuser ; je regrette beaucoup de ne pouvoir vous accompagner dans votre visite au port militaire. » Ce qu'il ne manquait jamais de faire autrefois pour tous les Pères étrangers, lorsque ses forces lui permettaient encore cette fatigue.
Si le P. de Plas demeura fidèle à ses amis, même après son entrée dans la vie religieuse, ceux-ci, de leur côté, témoignèrent en maintes circonstances, comme nous le savons déjà, qu'ils ne l'avaient pas oublié. Que de visites ne reçut-il pas dans son humble cellule de la rue de la Rampe et de la rue Foy! « Je dois lutter, disait-il, contre les pensées de vanité, à raison de la sympathie qui m'est témoignée par mes anciennes connaissances dans tous les rangs de la société. » Officiers supérieurs et officiers généraux venaient souvent causer avec lui et se consoler des tristesses du présent par les souvenirs du passé et les espérances de l'avenir. Et lui, l'âme toujours sereine, appuyé qu'il était sur une inébranlable confiance en Dieu, ranimait leur courage, en leur répétant un langage qu'il n'avait cessé de tenir depuis les revers de la France. « Nous avons été châtiés ; il faut avouer que nous le méritions. Dieu veuille que la leçon nous serve et que l'esprit public s'améliore!... Chassez les idées noires de votre esprit et cherchez à les dissiper autour de vous ; dites hardiment que le bras de Dieu
n'est pas raccourci, et rappelez que Thistoire du monde est pleine de faits aussi douloureux que ceux qui se passent sous nos yeux. Mais luttons avec confiance contre ce débordement de folie. Dominus inndebit eos... Desiderium peccatorum peribit. »
En dehors des visites habituelles, le P. de Plas avait gardé douce mémoire de deux amis qu'il n'avait pas revus depuis longtemps, et qui étaient venus le surprendre au moment où il s'y attendait le moins. M. Camille Grosselin, aspirant du Cassini, converti par le P. Clerc, et resté depuis lors fervent chrétien, eut la consolation de revoir son ancien commandant à Brest, en 1883. Au moment de se séparer, après une longue et intime causerie oîi Ton avait rappelé les miséricordes du Seigneur, le P. de Plas embrassa chaleureusement son ami, en disant: Antequam inoriar ! C'était, en effet, pour la dernière fois,bienqueDieune lui demandât le sacrifice de sa vie que cinq années plus tard.
Le '23 juillet 1887, le P. de Plas inscrivit en ces termes, dans son Journal, la joie que venait de lui causer une agréable surprise. « J'ai eu, ce matin, la satisfaction d'avoir pour servant de messe un capitaine de vaisseau, qui, il y a vingt-deux ans, était mon officier de choix. Ce hasard, comme on dit dans le monde, a été pour moi une nouvelle marque de la bonté de la divine Providence. » Nous laisserons la parole au commandant M***, qui a bien voulu nous raconter quelles saintes impressions il avait conservées de ses rapports avec son ami, durant un séjour de plusieurs mois à Brest.
« Je n'avais pas revu votre bon P. de Plas, nous écrit-il, depuis que nous avions quitté ensemble le Solferino, quand une heureuse circonstance m'amena à Brest, à la fin de juillet 1887. J'allai avec un empres-
sèment ému embrasser mon vieux commandant. Les années l'avaient bien changé : le corps, autrefois si droit, était tout voûté et se courbait vers la terre ; la tête, qui jadis se dressait fièrement, s'était inclinée sur l'épaule, et les jambes affaiblies refusaient souvent le service. Mais je retrouvai toute la plénitude de l'intelligence, la même pureté dans la diction, la même fermeté dans la voix, le geste toujours noble et soutenu. L'aimable vieillard avait gardé intact cet air de distinction qui le caractérisait. La physionomie, sans avoir perdu de son austérité, avait revêtu un cachet particulier de douceur et de bonté. On se sentait attiré en même temps qu'envahi par un sentiment de respect profond. J'ai souvent entendu s'exprimer ainsi les pauvres et les petits, meilleurs juges de la sainteté que les privilégiés de ce monde. « C'est un saint ! )> disaient-ils, et je n'étais pas pour y contredire.
» .J'eus la précieuse consolation, au lendemain de mon arrivée, de lui servir la messe dans la pauvre petite chambre qui servait de chapelle, rue Foy, et nous n'avions pour témoin que le R. P. Recteur, qui l'avait précédé au saint autel. Mon bonheur eût été de l'assister souvent au saint sacrifice, commeje le faisais jadis sur le banc de quart, « Il vaut mieux, me disait- )) il, que vous entendiez la messe du public, pour prê- )) cher d'exemple. » Édifier ses frères avait été sa constante ambition, depuis le jour où il avait hautement arboré le drapeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
» Sa cellule était tout près de la chapelle ; j'y allai frapper souvent, durant mon séjour à Brest, Nous devisions du passé ; il en parlait surtout pour rappeler les grâces qu'il avait reçues de Dieu. Il citait tel et tel de nos compagnons d'armes qu'il fallait absolument ramener à Dieu, « Que ne puis-je, s'ècriait-il, » convaincre ceux qui s'attardent encore dans les che-"
» miiis du monde, pour y chercher une félicité que «nous, chrétiens, nous seuls possédons! Oh! mon » cher ami, dites-leur donc combien nous sommes » heureux! Que ne puis-je crier sur tous les toits mon » bonheur ! » Toute l'âme du P. de Plas passait dans ces quelques paroles. Sa paix était inaltérable, et la félicité dont il jouissait pleinement, il cherchait à la communiquer en publiant les miséricordes du Seigneur. Aucune démarche ne lui coûtait pour ramener une brebis au bercail, et il ne fuyait pas les humiliations ; nous savons, du reste, que plusieurs de ses compagnons d'armes ont répondu à l'appel de l'apôtre. Pour moi, j'emportai toujours de ces entretiens intimes une foi plus vive et une espérance plus ferme.
» Si, comme je le disais tout à l'heure, le corps se rapprochait de la terre, l'âme se redressait de plus en plus vers le ciel, et l'on sentait très proche le moment de la séparation de l'une et de l'autre. Pénétré du véritable amour de Dieu, entièrement soumis à sa sainte volonté, il répétait sans cesse le texte de saint Paul : Diligentibus Deum omnia, cooperantur in bonum.
» A la fin décembre, au moment où mon bâtiment recevait une destination nouvelle, je tombai assez sérieusement malade. Quelle preuve ne me donna-t-il pas alors de son excessive charité! J'étais alité à un quatrième étage, et le digne Père, s'oubliant complètement lui-même, sans souci de ses pauvres jambes qui le portaient à peine, montait me voir presque chaque jour, me témoigner sa sollicitude, et me fortifier dans l'épreuve... orania cooperantur in bonum!
» Dès que mes forces me le permirent, je pris mes dispositions de départ. Le Père était là, chez le bon Nogues un de nos amis communs alors absent, et dont j'occupais l'appartement. J'embrassai mon ancien
commandant avec toute la tendresse d'un fils ; puis je m'agenouillai et demandai à l'homme de Dieu de me bénir, de bénir tous les miens qu'il aimait, et le bâtiment qui m'avait été confié.
» Nous nous sommes donné rendez-vous au ciel, et je supplie Dieu qu'il daigne me faire la grâce d'être fidèle à ce rendez-vous. »
Quand le P. de Plas avait inscrit dans son JournaU le 5 juillet 1877, la recommandation d'être le prieur de la communauté, il avait ajouté : « Puissé-je être non seulement prieur, mais encore jeûneur ! il y aura profit pour les pauvres, avantage pour la communauté, grand bien pour moi». Dès le commencement de sa conversion, François de Plas avait compris la nécessité d'unir la mortification à la prière ; c'était comme un fruit de sa pénitence intérieure, une satisfaction offerte à la justice divine en réparation de ses fautes. A son entrée dans la vie religieuse, il continua do la pratiquer, sous la direction de l'obéissance, comme un moyen de se vaincre lui-même et d'acquérir le don de l'oraison. Après la troisième année de probation, on lui permit de donner un plus libre cours à son désir ardent d'imiter Jésus crucifié. « J'ai plus gagné du côté de l'intelligence de la Passion durant cette heure de nuit, écrit-il après une méditation de la troisième semaine des Exercices, que pendant les vingt années que j'ai fait chaque jour le Chemin delà Croix, quand je l'ai pu... Je suis payé, à cette heure, de toute la froideur que j'ai supportée avec patience devant les tableaux représentant les mystères de la Passion, sachant bien que la bonne volonté et les pieux désirs auraient tôt ou tard leur récompense. »
Persuadé, par l'exemple des Saints, que l'homme qui s'occupe sérieusement de son avancement spirituel ne doit jamais être sans pratiquer quelque pénitence, on
le vit s'ingénier à rechercher une mortification et une abnégation continuelles en toutes choses. C'est luimême qui nous révèle, dans son Journal j^vivé, les souffrances qu'il s'imposait à l'imitation de Notre-Seigueur, par zèle pour sa perfection et le salut des âmes.
« 4 avril 1813. — Je m'applaudis de l'usage de la discipline chaque jour. C'est peu de chose, sans doute; mais cela me rappelle la flagellation du divin Maître, et le désir que nous avons de cheminer vers le Calvaire.
w 23 février 1875. — Le froid me paralyse et me chasse de ma chambre, où je n'ai pas toujours de feu... Le froid continue et mon rhume semble s'enraciner plutôt que se guérir. Puissé-je dire cependant : Denedicite gelu et frigus Domino, puisque « la maladie n'est pas » moins un don de Dieu que la santé ! »
» i4 octobre 1819. — Je vous remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé la grâce de porter le cilice sans incon vénient pour mes devoirs et mes occupations. J'espère que vous me ferez la grâce de le porter jusqu'à la mort, comme un témoignage de reconnaissance pour les maux autrement graves dont vous avez jusqu'à ce jour préservé ma vieillesse, et aussi comme une préparation à bien accueillir les souffrances qu'il vous plairait de m'envoyer.
)) Notre-Seigneur a dit : Qui fidelis est in minimo, et in majori fidelis est. C'est peu de chose qu'une chaînette au poignet, c'est peu de chose que la discipline, c'est peu de chose qu'un cilice. C'est peu de chose de ne pas prendre d'oeufs au souper du vendredi et de se contenter d'un seul œuf au dîner, comme aussi de jeûner le mercredi et le samedi ; mais ces petites
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choses sont une excellente préparation à de plus grands sacrifices. Quand nous apprenons parle Ménologe ce que faisaient nos Pères, nous ne pouvons qu'éprouver des sentiments d'humilité à la vue de notre faiblesse et de nos répugnances en face de la mortification... Je demande à Notre-Seigneur un vrai désir de le suivre dans la voie royale de la croix.
» P'^ décembre. — Je dois, à mesure que le bon Dieu m'épargne, m'appliquera faire de nouvelles mortifications ; elles ne seront jamais que des bagatelles comparées aux souffrances et aux tristesses de toutes sortes, qui sont le lot habituel de la vieillesse.
» i4 août. 188U. — Le R. P. Recteur ne désapprouve pas que je me couche à neuf heures et demie chaque soir et que je me lève à trois heures et demie du matin. — Je lui ai dit que je tâchais de ne boire que de l'eau durant le repas, et de ne prendre que d'un plat de viande à midi; je lui ai demandé d'ajouter vingt-cinq à trente coups de discipline, après m'être flagellé durant un Miserere et un De profundis. Le P. Recteur m'engage à ne pas me faire une loi rigoureuse de ces résolutions, mais il m'autorise à y donner cours.
» 25 juillet 1882. — C'est mon bon ange qui m'a inspiré la pensée de me coucher tout habillé, afin de me lever plus facilement et de méditer en faisant le Chemin de la Croix, de minuit à une heure.
» 12 avril i884. — Pourquoi ne noterais-je pas que je bénis Dieu de m'avoir permis de jeûner strictement pendant le carême, sans incommodité pour le corps ni pour l'esprit? Hier, j'ai très bien soupe, en ne prenant, selon l'usage de la Compagnie, que du pain et du vin
à la collation du soir; il sera bon d'user souvent de ce régime.
» r' janvier 1885. — Mon bon ange m'a inspiré hier de faire l'heure sainte de onze heures à minuit. Je dois noter que rien n'est plus doux que ce petit sacrifice de sommeil. Qu'est-ce d'ailleurs que cette privation comparée aux exigences du service à bord des vaisseaux?
» '23 janvier. — Sur l'invitation du P. Supérieur, je n'ai pas jeûné aujourd'hui ; on me dit que je ne mange pas assez pour me soutenir et me bien porter. Dieu sait que je désire vivement obéir et conserver la sanlé en vue de remplir plus efficacement mes obligations. »
Ce n'était pas la première fois que les supérieurs, par sollicitude pour le bon vieillard, l'avaient engagé à modérer ses austérités, surtout du côté de la nourriture. « Le R. P. Recteur, écrivait-il dés le 8 juillet 1877, me fait quelques observations sur mon régime et pense qu'il y a excès de sobriété. Je lui ai répondu que j'étais disposé àfaire ce qu'il jugerait convenable.»
Par esprit de mortification, coloré du nom de système hygiénique, le P. de Plas avait adopté pour principe qu'il fallait se réduire au minimum de nourriture. Il s'appuyait de l'autorité de Lessius, qui avait imité avec succès l'exemple du fameux Cornaro. Louis Cornaro, qui vécut de 1462 à 1566, appartenait à une famille patricienne de Venise. Après avoir ruiné, par les désordres de sa jeunesse, une santé déjà chétive à cause de sa faiblesse de tempérament, il changea tout à coup de régime, réduisant sa nourriture à douze onces d'aliments solides et à quatorze onces de vin
par jour. Sa santé se rétablit avec une rapidité étonnante. Voulant plus tard faire profiter ses semblables de son expérience personnelle, il écrivit ses discorsi délia vita sobria qu'il publia successivement en quatre parties, depuis l'âge de quatre-vingt-trois ans jusqu'à celui de quatre-vingt-quinze. Mais, tout en retraçant le plan de conduite dont il retira de si nrécieux avantages, le noble Vénition observait avec raison que refïicacité du régime dépend du tempérament de chacun, et que les aliments doivent être mesurés sur les forces digestives de chaque individu.
Quoi qu'il en soit, à la suite de Lessius, saint et savant Jésuite, qui avait traduit en latin l'ouvrage de Cornaro, le P. de Plas résolut d'imiter des exemples qui lui permettaient de dérober aux yeux de tous sa mortification des sens. Les résultats, au point de vue des forces physiques, furent loin d'être merveilleux, et les supérieurs durent intervenir pour lui faire dépasser ce qu'il appelait sa mesure. Enfant d'obéissance, l'humble religieux se soumit à tout ce qu'on voulut, et prit désormais autant de nourriture qu'il était nécessaire pour réparer ses forces et soutenir sa vie très fatigante.
L'apostolat de l'exemple pour le P. de Plas ne consistait pas tant dans la pratique des vertus extraordinaires que dans la fidélité aux petites choses. « M'appliquer de plus en plus, écrit-il le 4 décembre 1879, comme le conseille saint François de Sales, mon patron, à faire excellemment les petites choses » ; et il répète le 17 août 1882: « Faire les petites choses de chaque jour excellemment. » Nous trouvons dans son Journal, à la date du 1" novembre 1885, un exemple frappant de sa fidélité aux petites choses.
« 11 h. 42. — Je suis comme inondé de joie et de
douce satisfaction, écrit-il quelques minutes avant l'examen qui précède le dîner. Je suis heureux parce qu'il me semble que ma foi croit notablement, av...
» 5 h. 3/4. — L'heure de l'examen a coupé court à l'expression de ma pensée, observe-t-il en reprenant son Journal dans l'après-midi. C'est une petite victoire que de ne pas achever le mot commencé ; même la lettre qui n'est pas encore finie, comme le recommandent nos admirables règles.
» Je reviens à ce que je voulais dire ce matin, etc. »
Nous ne saurions parcourir successivement toutes les vertus dont le P. de Plas fut un modèle accompli; on le connaît suffisamment, ce me semble, par la vivante image qu'il a laissée de lui-même dans les fragments de son Journal que nous avons cités : nature transparente, généreuse, toute de flamme, sous une apparence froide et réservée. Sa vie, grâce à ses propres révélations et au témoignage de ses amis, a été jusqu'ici comme un livre ouvert où tout le monde a pu lire couramment, sans le secours d'aucun commentaire. C'est aux mêmes sources que nous continuerons de puiser les renseignements qui concernent la dernière année de son existence.