‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 16 sur 78 · Dusolier, tellement abruti qu'il devient aphasique · texte numérisé non relu

Dusolier, tellement abruti qu'il devient aphasique

Le don de prévoir n'empêche pas de subir les consé* quences de ce que Ton a prévu. Ce fut mon cas l'autre jour. Je m^étais hâté pour arriver à la Chambre. Je trouvai Firmin Faure sur le seuil et crus qu'il allait m'adresser des reproches pour avoir oublié que la' séance était à une heure*

Il me dit : c N'entrez pas I II n'y a personne. »

— Gomment, personnel Mais hier tout le monde criait à la fois {^our réclamer une séance le matin^ une séance l'après-midi et une séance le soir.

— Je vous dis qu'il n'y a pas trente députés dans la salle. Venez au Sénat avec moi.

— Je veux bien, mais vous verrez qu'il nous arrivera une sale histoire, si nous allons dans ces endroits-là...

Nous hélâmes un fiacre; nous fûmes au Sénat, et c'est ainsi que j'entendis Alcide Dusolier nous signifier que la Constitution serait en péril, si nous occupions les marches d'un escalier d'où l'on avait la plus belle vue de crânes dénudés et désolés qu'il soit possible d'imaginer.

i66 LIVRE DEUX^IÈME

Je dis à cet homme : « Monsieur le qaestear, voos "êtes rudement mal élevé. Quand vous venez dans Thémicycle de la Chambre, on vous reçoit plus poliment que cela* »

Ce Dusolier ne me répondit rien, ce dont je ne lui fais pas un crime, car il est, paraît-il, tellement abruti qu'il devient aphasique par moments.

Les huissiers ne dirent rien non plus^ mais ils furent contents de la leçon donnée à ce malappris, car ce faux démocrate est intermittent comme la fontaine de Sainte- Allyre, et quand il retrouve un reste de parole, c'est pour adresser des insolences à ce modeste personnel da Sénat, aussi méritant que celui de la Chambre, et dont il est cordialement détesté.

Il parait même qu'un de nos collègues du Palais- Bourbon put, le lendenaain, occuper la même marche que moi, mais à la condition de n'y poser qu'un piedi

Ce sont de ces choses qu'on aime à voir. Si Gambetta €ut un âge, ce Dusolier est une génération. Il représente le monde de Murger arrivé et la Brasserie des Martyrs parvenue. Il écrivait dans le Figaro^ sons le nom Jean de la Martrille, des articles qui n'avaient ni la verve de €olombine, ni la correction de style de ce pauvre Alphonse Duchesne qui, s'il avait vécu^ serait certaineinent sénateur aujourd'hui.

Dusolier fut du « Rat mort, » du « Cochon fidèle, » de la <i Nouvelle«-Athènes » et du café de Madrid ; il fut de tous les estaminets où, vers la fin de l'Empire, se réunissait toute la bohème qui écrivait dans les petits journaux du temps.

Le 4 Septembre survint, et Gambetta emporta jusqu'à Tours le personnel du café de Madrid, comme un garçon vigoureux emporterait toute une tablée de bocks sur un plateau.

Dusolier était sur le plateau et c'est ainsi que, devenu questeur du Sénat, ce représentant du suffrage restreint «mpèche les représentants du suffrage universel de stationner sur des marches, d'où ils pourraient contempler

LE SÉNAT VOTE LA LOI d'aDJONCTION 167

des crânes vénérables, pour lesquels le peigne est devenu un instrument de luxe et auxquels Téponge suffit désormais.

Quelle destinée différente eurent les hommes de cette génération I Les uns sont morts, prématurément usés par la lutte, sans avoir eu même la joie d'entendre les premiers craquements de cet édifice impérial qui paraissait indestructible. Les autres, maladroitement engagés dans la Commune, sont tombés sans pouvoir atteindre l'heure du triomphe.

Page 1