‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 47 sur 78 · Déclaration du Président du Conseil · texte numérisé non relu

Déclaration du Président du Conseil

M LE Président. Pendant la séparation de la Chambre, i'fli reçu les demandes d'interpellations suivantes :

Le 2 avril, de M. Fournière, sur le rôle de l'état-major dans les procès d'Esterhazy et Zola ; , ^ ,

Le 2 avril de M. Jules- Louis Breton (Cher) sur les mesures aue M le ministre de la guerre compte prendre contre certaines personnes dépendant de son administration :

Le 16 avril, de M. Charles Bos sur les motifs qui ont em- Dêché jusqu'à ce jour M. le Garde des Sceaux de saisir la cour de cassation d'une demande en annulation du procès

^"^Le 17 avril, de M. Basly sur les causes qui ont motivé la mort du soldat Sonneville, incorporé au 43^ de ligne ;

Le le-" mai, de M. Bourrât, relativement à des taxes irregulières qui auraient été perçues par la compagnie d'Orléans à

^* lH mai, de M. Gauthier de (Gagny) sur la divulgation de l'enquête faite par la chambre criminelle et de la depositiuD de M. Paléologue devant les chambres réunies de la cour de

^^Le 2 mai, de M. Périliier sur les motifs qui ont pu décider le Gouvernement à laisser expulser de Belgique, sans protestation, un citoyen français.

Quel jour le Gouvernement propose-t-il pour la discussion, de ces interpellations? ..,.«•»»

M Charles Dupuy, président du constil, ministre de itnurieur et des cuites. Je demande la parole.

M. LE Président. La parole est â M. le président du coq

seil*

M. Charles Dupuy, président du conseil, ministre de l'inl" neuretdes cultes. Messieurs, les interpellations à discute' peuvent se diviser en trois catégories : d'abord, Jes mterpel lations dites algériennes, dont la date a été fixée à lundi

prochain 8 mai ; pour la discassion de ces interpellations, le Goayemement s'en tient à la date qui a été arrêtée d'un common accord.

Vient ensoite un certain nombre d'interpellations qui se rattachent à l'affaire en cours ; pour celles-là, quelles qu'elles soient, nous tous demandons de bien vouloir en renvoyer la discussion après le prononcé d'arrêt de la cour de cassation. (Applaudissements sur divers bancs ,)

Enfin, nous demandons que la troisième catégorie d*interpellations soit discutée le vendredi de chaque semaine, dans l'ordre chronologique où elles ont été déposées, de façon que les droits des auteurs soient respectés. (Très bienl trèsbienl)

M. Rendu. C'est l'enterrement de l'initiative parlementaire.

M. Re.yé VrviANi. Je demande la parole.

M. LE Président. La parole est à M. Viviani.

2. — Intervention Viviani. — « Soustraction de pièces — Défail-

^ lances morales. — Que fera le gouvernement ï »

M. René Viviani. Messieurs, mes amis Breton et Fournière oat déposé, comme le disait M. le président du conseil, au sujet de l'affaire en cours deux interpellations appelées les premières par M. le président. Je tiens & déclarer, au nom de îs amis et au nom de mon parti, que nous ne repoussons llement la proposition de M. le président du conseil et le nous acceptons, d'accord avec le Gouvernement, la reise après Tarrét de la cour de cassation des interpellations ^posées sor votre bureau. (Très bienl très bienl) Nous lyons, en effet, qu'il ne serait profitable à personne d'insler parallèlement au grand débat judiciaire qui tient întif le monde entier (Mouvements divers) uu débat poli- |ae qui ne manquerait pas d'être passionné et qui, dans }n exposé et ses conclusions brutales, arrivera toujours à son heure.

Mais il est deux questions qui, comme vous l'ai lez voir, ne sont pas tout à fait connexes à l'affaire en cours, et sur lesquelles je voudrais appeler, sinon des actes immédiats, du moins l'attention du Gouvernement .

Je voudrais d'abord, m'adressant à M. le ministre de la guerre, lui demander s'il a fait une enquête personnelle sur ce qu'on a appelé une distraction de pièces qui, dit-on, n'est due qu'à une négligence, mais qui, si elle est une soustraction, est un véritable crime prévu par la loi. {Applaudisse^ tnents à Vextrême gauche et sur divers bancs,)

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Je le demande formellement à M. le ministre de la guerre, et je tiens à montrer, messieurs que, le faisant, je reste fidèle aux prémisses de mes observations et que je ne trouble pas par la question que je pose la délibération des juges. On pourrait alléguer en effet, *— et c'est à cela peut-être que pense M. de Freycinet, ~- que la cour de cassation ^ je Tignore — n*a pas produit d'exigences au sujet des cinq pièces qui ont disparu.

Je ferai remarquer que peu importe Tavia delà cour sur ce point, que ce n'est pas seulement une question judiciaire, mais avant tout une question de principe qui intéresse la Chambre et le pays tout entier ^et que, dès lorsqu'elle a trait à une administration publique, nous avons le droit de l'apporter à cette tribune.

Je dois maintenant appeler l'attention de M. le président du conseil et aussi de M. le ministre de la guerre sur la seconde question qui — vous Tallez voir - n'est pas non plus tout à fait connexe à l'affaire en cours. Il suffit de lire l'enquête qui a été si heureusement divulguée... {Applaudissements sur les mêmes bancs, à l'extrême gauche et à gauche. — Mouvements divers,)

M. Lâsies. Est-ce que ces applaudissements s'adressent au Gouvernement? (Bruit.)

M. Massabuau. L'enquête n'a pas été entièrement publiée. Je demande qu'on la complète.

M. ReiNé Viviani. Il a suffi délire cette enquête pour avoir, non seulement au point de vue juridique et sur le fond de l'affaire qui, pour le moment, nous échappe et sur lequel je ne veux pas parler, mais surtout pour avoir avant l'arrêt une opinion sur ce que nous appelions jusqu'à présent des défaillances morales, sur ce qu'on doit appeler des crimes prévus par le code pénal. {Très hienl très bienl à l'extrême gauche.)

Je demande à M. le président du conseil qui sans doute a une si courte distance tiendra à rester fidèle&lui-mémeetà se souvenir du discours qu^il prononçait au Puj devant ses électeurs, si, au lendemain de l'arrêt, il est prêt, sans avoir égard à aucune complicité, si haute qu'elle soit, à prendre contre certains personnages que je ne veux pas nommer les mesures de coercition judiciaire qu'attend le pays. (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)

M. LE Pri£sident. La parole est à M. Charles Boa.

3. — Interveotioa de Bos. a Des faussaires sont en liberté ; le défenseur de la justice est ea prison. » — Intervention de Mas sabuau. — Intervention de Oastelin — « Papiers saisis à Nouméa— Pourquoi n'opt-ils pas été remis à la Gourde cassation? »

• M. Charles Bob. Messieurs, au nom de mes amis et au mien, je tiens à faire la môme déclaration que Thonorable M. Viviani. Nous acceptons le renvoi au lendemain de l'arrêt de l'interpellation que j'avais déposée, comme l'indiquait M. le président du conseil.

M. Massabuau. Je demande la parole. (Exclamations.) M. Charles Boa. Pour ma part, je prends acte d'ores et déjà du discours si net que M. le président du conseil a prononcé au Puy. Il a parlé des sanctions reconnues nécessaires que le CfOuvernement appliquerait dès que la Cour aurait rendu son arrêt. Je ne veux pas personnellement mettre en doute cet engagement que je considère comme bien et (dûment pris; mais je me permettrai simplement, avant de descendre de la tribune, d'appeler l'attention du Gouverne- . ment sur ce fait que certaines personnes, des faussaires que, moi non plus, je ne veux pas nommer, sont toujours en liberté, tandis que celui qui s'est levé, il y a deux ans, pour la défense du droit, de la liberté, de la justice, est toujours en prison. (Applaudissements à V extrême gauche et sur divers bancs à gauche, — Rumeurs à droite et au centre,) M. LE Président. La parole est à M. Massabuau. M. Massabuau. La Chambre me permettra de faire observer que, s'il est une des interpellations déposées sur l'affaire Dreyfus qui doive avoir la priorité, c'est la mienne. En effet, vous devez vous rappeler, messieurs, qu'au cours de la discussion du budget, j'avais déposé une interpellation ten. dant & questionner le Gouvernement sur le rôle joué par la chambre criminelle durant l'enquête et sur les inesures qu'il comptait prendre à l'égard de certains magistrats.

Cette interpellation fut renvoyée après le budget. Or la discussion du budget traîna plus de deux mois après cette remise, et, contrairement au règlement, après ces deux mois je n'ai pas pu discuter mon interpellation.

Par conséquent, je maintiens mon droit et je demande que mon interpellation, étant la première de celles inscrites^ puis-i qu'elle est la pins ancieuAe, soit discutée la première. De cette façon, nous pourrons préciser beaucoup de points obs*

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cars, et la lumière qu'apportera mon interyention rejaillira sur les interpellations qui suivront. {Mouvements divei^s.)

Sur divers bancs. Discutons tout de suite.

M. André Castelin. Je demande la parole.

M. LE Président. La parole est à M. Castelin.

M. André Castelin. Messieurs, je me joins très volontiers à ceux de mes collègues qui viennent de réclamer la priorité pour la discussion d'une des interpellations déposées, parce que, moi aussi, j'aurais à demander comment il se fait qae certaines pièces n'ont pas été remises à la cour de cassation. Je demanderais, par exemple, pourquoi certains documents, comme ceux qui ont été trouvés lors d'une saisie faite à Noaméa, transmis, dit-on, au ministère de l'intérieur, n'ont pas été remis entre les mains des juges de la cour de cassation.

De tous ces points, monsieur le président du conseil, pas plus mes collègues que moi nous ne pouvons parler en connaissance de cause absolue, puisqu'il s'agit d'incidents qui se sont passés en dehors de nous. Je ne peux donc que relever les faits dontj'aiconnaissance, au même titre qu'eux.

Dans ces conditions, puisque mes collègues demandent la lumière sur certains faits, je me joins à eux pour la demander aussi et je réclamerai la remise de certaines pièces que je considère comme nécessaires à la connaissance de la vérité et qui n'ont été ni transmises ni remises à la Cour de cassation. (Très bienl très bienl sur divers bancs,)

Le 5 mai, Drumont publie a La Rentrée de la Chambre ». Il y récite le verset : « On ne reprochera pas à la Chambre d'avoir fait une rentrée tapageuse. » La langue te fourche-t-elle, prophète? Le 25 octobre 1898, tu comblais la Chambre d'éloges pour le tapage de sa rentrée. Comment en un reproche. Téloge de la rentrée tapageuse s'est-il changé? Cette transmutation, il te la faut pour colorer ton impuissance à continuer le chahut. Du tapage, on en a assez, on en a trop.

Le prophète dit encore à son peuple : « Les députés ont eu le bon goût de prendre l'attitude modeste qui convient aux circonstances ». Ehl Eh! le bon goûtl Que chantais-tu donc le 25 janvier 1898 : « Voilà ce

qu'aucun député n'a le courage de dire (1)... »? Ce qu'aucun député n'a le courage de dire, c'est ton verbe, pain quotidien des ouailles de la Libre Parole. Et voilà que le 5 mai 1899 tu as « l'attitude modeste », au Palais Bourbon s'entend, car, réfugié dans ton Guignol, tu y vocifères des versets sublimes sur l'impuissance du Parlement.

Ton verbe devait faire crouler les murailles du Jéricho parlementaire. Tu colores bien le fiasco de ton talisman par une réminiscence de Carlyle sur les « apparences ludiflcatoires » : mais si ludificatoire que soit ton coloris, le Jéricho parlementaire est encore debout. Le vrai, c'est que l'ambition, qui a conduit le prophète au Parlement est cause de sa déconfiture. « Sua eum perdidit ambitio ». Les tréteaux du boulevard ont été propices à l'auréole du prophète : ceux du Palais Bourbon manifestent que son talisman est pur charlatanisme.

Le débat qui, le même jour, met en cause le ministre de la guerre à la Chambre des députés, montre d'ailleurs que r« attitude modeste » de la rentrée de la Chambre n'est pas synonyme de faiblesse, sinon de faiblesse de Tantisémitisme.

!• — »Exorde de Qoazy. — « La suspension du cours de Dufuy. — Citations des écrits de Duruy. — Ces écrits sont irréprochables. >

M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M. Gouzy pour adresser une question à M. le ministre de la guerre, qui l'accepte.

M. Paul Gouzy. — M. le ministre de la guerre a bien voulu accepter la question que plusieurs de mes amis m'ont chargé de lui poser relativement à la suppression des coars de littérature à l'Ecole polytechnique.

Vous connaissez les faits. Au moment où M. Georges

(1) Histoire documentaire, tome Ilî, page 79.

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Daray pénétrait dans l'amphithéâtre, trente-cinq ou quarante éiè?e8 ont poassé des vociférationa et demandé la démission du professeur.

Le capitaine de service, comme c'était son devoir, leur imposa silence et ils obéirent : alors la leçon put être faite et fut écoutée comme à l'ordinaire.

Gomment se fait-il que cet événement, qui semblait ne pas devoir franchir les murs de l'école, ait fait le tour de la presse et ait été raconté et dénaturé dans plusieurs journaux? (Très bien! Très bien! A gauche.)

C'est parce que le Gouvernement, qui aurait dû s'en désintéresser et presque Tignorer, afin de le laisser régler en famille entre le général et les élèves, a obéi à des conseils du debors, ainsi que cela lui arrive depuis quelque temps. [Mouvements divers,)

M. DE Baudry d'Asson. — C'est une insulte au Gouvernement. (Rires,)

M. Paul Gouzy. — Je ne m'attendais pas à trouver tout à coup l'honorable M. de Baudry d'Asson si gouvernemental. (Nouveaux rires,)

Donc, le Gouvernement a évoqué l'affaire et contre toute attente, a cru devoir sévir. Contre qui ? Contre les coupables ? J'aurais été le premier à prêcher l'indulgence s'il se fût montré trop sévère.

Mais ce ne sont pas les élèves qui avaient commis la faute qu'il a frappés, c'est le professeur. {Très bien! très bien/ à gauche,)

Je sais que M. le ministre de la guerre s'en défend. Dans son cabinet, il m'a dit qu'il n'avait ni frappé ni suspendu le professeur, mais qu'il avait seulement suspendu le cours. (Exclamations à gauche.)

J'avoue qu'en me prenant la tête à deux mains je n'ai pu parvenir à .comprendre ce subtil distinguo, {Très bien ! très bien/ à gauche,) Pour tous ceux qui parlent la langue française, si franche et si claire, suspendre ie cours d'un professeur jusqu'à nouvel ordre, cela s'appelle suspendre le professeur lui-même. {Très bien/ très bien! à gauche,)

C'est d'ailleurs l'avis da professeur lui-môme, qui déclare, dans une interview, qu'il s'incline, sans discuter, devant la mesure prise parle ministre. Il ajoute : « Personnellement, elle m'est désagréable, car elle me met dans une position fausse ; J'ai l'air d'avoir reçu un blâme qui ne m'a pas été infligé et qui ne pouvait pas l'être. »

Ce blâme, en effet, n'a pas été infligée explicitement.

J'ai voulu rechercher si, dan^ les articles qu'il avait publiés, M. Georges Duruy ne se serait pas livré à quelque violence de langage qui aurait pu, je ne dis pas excuser rindiscipline de ces élèves qui demain seront officiers (Très 5 lôn/ très bien! à gauche. '^Bruits sur divers hanc8,\ mais qui, du moins, aurait pu expliquer la faute commise.

J'ai la tous les articles qu'a publiés M. Georges Duruy.

De violences de langage, je n'en ai pas relevé une seule. Le mot le plus vif qu'il ait employé est celui de « pandoar » ; mais il l'applique à Esterhazy, et il faudrait être pourvu d'une dose singulière de pruderie pour s'en ofifusquer. Non, ce n'est pas pour une telle épithète, appliquée à un tel homme, que le cours de M. Duruy a été suspendu. Est- ce donc pour des théories antipatriotiques?

Ecoutez comment il parle : « J^avais à parler — déclare M, Duruy dans un interview — devant un auditoire militaire,. • Je disais que le sol de notre douce France est une chose sacrée... Ces efforts et ce sang qu'il a coûtés et qui le sanctifient, nous le lui devons à notre tour, et nos enfants le lui devront après nous, chaîne mystérieuse qui, à travers les âges, relie les unes aux autres les généraîioqs de notre race et en assure la durée. » {Applaudissements à gauche et au centre.)

Ce n'est pas pour cet article que le cours a pu être suspendu.

M, DÉ Freycinet, ministre de la guerre. — Non, puisqu'il est postérieur à la mesure que j'ai prise. {Rires et applaudissements au centre.)

2. — Péroraison de Goûz^. — c Qaelle réparatioa accorderezvous à Duruy, poar avoir été injuslemeat frappé ? »

M. GouzY. — L'article est da 3 mars; la suspension date de ces jours derniers. {Très bien/ très bien/ à Vextrême gauche,)

M. Duruy n'a pas davantage été frappé pour son premier livre intitulé Pour la France^ et qui se trouve dans toutes les écoles ; ni pour injures à l'armée ; il parle souvent de l'armée, et c'est non seulement avec respect, mais avec vénération, avec enthousiasme.

En voulez-vous la preuve? «L'honneur de l'armée, dit-il, il est dans tous les lieux du vaste univers où l'an des siens, officiers ou soldats, meurt silencieusement pour la France. » Nouveaux applaudissements à gauche,)

Mais, enfin, pourquoi a-t-on poursuivi M. Duruy? Car il fallait bien un prétexte, à défaut d'une raison.

Ge prétexte, j'espère qu'il n'est pas dans ces paroles de M. Duruy, racontant lui-même sa conférence :

« Tout en parlant, je promenais mes regards sur le vaste amphithéâtre. Ils étaient là, devant moi, plus de deux cents soldats... anciens élèves de nos lycées ou de la rue des Postes, catholiques tièdes ou fervents, un petit îlot de protestants et d'Israélites, tous de cœur profondément français, les derniers comme les autres. »

Je me refuse à croire que le ministre ait suspendu le cours de M. Duruy à raison de cette affirmation et parce que le professeur avait dit que le cœur d'un Français peut battre dans la poitrine d'un juif. Une telle pensée serait odieuse ; je suis sûr que le ministre viendra affirmer ici que le professeur Georges Duruy est irréprochable. (Très bien ! très bien I)

Mais quoi? Le ministre appartient à un cabinet qui ne se pique pas d'une extrême logique. Nous avons entendu ici le président du conseil, qui a pourtant professé la logique, nous dire que les magistrats de la chambre criminelle étaient irréprochables, et faire sortir de ces prémisses, comme conclusion, la loi de dessaisissement.

M. DE Mahy. — La Chambre a approuvé le ministre et voté la loi.

M. Périluer. — Elle ne la voterait plus aujourd'hui.

M. GouzY. — Le ministre de la guerre est un géomètre ; sans doute, avec Pascal, il reconnaît la géométrie pour la véritable école de la logique ; je me refuse à croire qu'il pose ce double syllogisme : le professeur est irréprochable, donc nous le frappons; les élèves sont coupables, donc nous ne les frappons pas.

On peut user d'indulgence envers les jeunes gens de cette Ëcole polytechnique, jadis si- généreuse, si libérale...

M. MiLLEVOYE. — On insulte jusqu'à l'EcolePolytechnique. {Bruit et rires à gauche.)

M. GouzY... — Et que quelques infiltrations malsaines ne sauraient avoir contaminée. Nous en avons une preuve récente^ le pèlerinage à la tombe de Vaneau.

On doit donc se montrer indulgent envers eux, mais jaste. Il ne faut pas qu'une détestable leçon de choses ressorte pour eux de ce fait qu'un professeur absolument irréprochable soit sacrifié par un ministre républicain à l'intolérance de quelques jeunes fanatiques. [Vifs applaudissements à gauche. — Interruptions à droite.)

M. Lasibs. — Bravo pour les fanatiques I (Bruit»)

M. GouzY. — Je suis convaincu qu'au fond M. le ministre de la guerre est de mon avis, et qu'il viendra à cette tribune nous apporter une réponse claire et nette à ces deux questions nettes et claires : 1"^ pourquoi il a suspendu, sinon le professeur, du moins le cours du professeur de littérature à TËcole polytechnique ; ^ quelles mesures il compte prendre pour faire obtenir à ce professeur les réparations auxquelles il a droit pour avoir été injustement frappé. {Vifs applaudissements à gauche.)

3. — Réponse du ministre de la guerre. — « Certains articles de Daruy sont de nature à éveiller les susceptibilités de la jeunesse de l'Ecole Polytechnique. — La naanifestation des poly-

techniciens a été aussi spontanée que, générale. — Les Poly techniciens ont subi la réprimande du général ; c'est la pénalité la plus forte. — Le général Toulza s'est conduit avec autant de fermeté que de tact. » Interruptions. — Le ministre abandonne la tribune.

M. DE Freycinet, ministre de la guerre. — Je n'ai jamais eu l'intention de faire à cette tribune le procès de rhonorable M. Georges Duruy, que je connais depuis de longues années et dont j'estime beaucoup lé talent et le cœur. C'est moi qui, comme ministre de la guerre d'un précédent cabinet, l'ai appelé aux fonctions qa'il exerce à TEcole. Mais j.e suis certain que, s'il n'avait jamais écrit que ce qui a été lu à la tribune, il ne se serait jamais élevé entre lui et les élèves de l'Ecole Polytechnique... [Interruptions à gauche.)

Plusieurs membres à Vextrême gauche, — Certains élèves, quelques-uns seulement.

M. Paul Paure. — Vous solidarisez l'Ecole tout entière avec quelques manifestants.

M. LE Ministre. — Je me demande quelles lumières particulières peuvent avoir mes honorables interrupteurs pour déclarer que ce que je dis est inexact. Je répète que le dissentiment ne s'est pas produit à cause des passages que M. Gouzy nous a lus. Malheureusement, M. Georges Duruy a publié autre chose, certains articles que je ne juge pas...

M.Charles Bos. — On lit donc les journaux à l'Ecole Polytechnique ?

M. le Ministre. — Ces articles, ainsi qu'on le fait rema.rquer.judicieusement, ont, en effet, paru dans des journaux. Je le répète, je ne juge point ces articles ; mais je suis obligé de reconnaître qu'ils pouvaient éveiller les susceptibilités de la jeunesse de l'Ecole Polytechnique. {Interruptions à gauche.) Tel de ces articles, si je le lisais ici, éveillerait probablement vos susceptibilités à vous-mêmes. {Interruptions à gauche.)

Sur divers bancs à gauche. — Lisez I

M. LE ministre. — Il ne me convient pas de les lire, mais je dis qu'ils renferment tels passages qui éveille-

raient à bon droit vos susceptibilités. (Interruptions), à moins que vous ne vous mettiez au-dessus de ces articles.

Il n'est donc pas étonnant qu'au lendemain de ces publications, les élèves de l'Ecole Polytechnique, dont vous connaissez Tàge, Tardeur, Timpressionnabilité, — OQ n'a jamais traité la jeunesse des écoles comme nous pouvons nous traiter nous-mêmes, — il n'est pas étonnant, dis-je... [Bruits sur divers bancs.)

M. LE Président. — Messieurs, donnez donc raison aux paroles de M. le ministre. .{Très bien! très bien ! et rires, — Interruptions.)

M. LE Ministre. — En ce moment, vous me mettez presque dans la position où les polytechniciens ont mis M. Duruy. [On rit.)

Voix diverses. On ne vous suspendra pas.

M. LE Ministre. •-- Que s'est-il passé ? Le 24 avril, les jeunes gens de l'Ëcole^ et non quelques-uns, comme vous Tavez dit, ont crié : démission.

J'ai là le rapport du capitaine de service {BruitàVextrêmegauchfi)^ et personne n'a le droit de douter de sa bonne foi. (Très bien/ Très bien!) Il déclare que les cris : démission I se sont élevés de tous les points de la salle. Ce n'était pas seulement une poignée d'élèves : la manifestation a été aussi spontanée que générale.

Qu'a fait le commandant de l'Ecole ? A-t-il frappé M. Duruy et s'est-il montré plein d'indulgence pour les élèves, comme vous l'avez prétendu ? C'est le contraire : les élèves ont été l'objet d'une réprimande du général, ce qui constitue une pénalité des plus graves; car, d'après le règlement de l'Ecole, qui ressemble beaucoup à celui de l'armée, elle vient après les deux consignes et après la prison ; il n'y a plus ensuite, comme pénalité, que l'exclusion. Donc, le général a infligé une réprimande officielle à tous les gradés de la promotion. Quant à M., Duruy, il n'a pas reçu l'ombre d'une observation. (Interruptions.)

Mais la liberté d'écrire, qui est pleine et entière pour

le citoyen, peut trouver certaines limites chez celui qui ambitionne l'honneur d'instruire lajeunesse. (Très bien! très bien l au centre et adroite^)

Gela est si vrai que je me suis demandé, en relisant le dernier article, si je n'aurais pas dû faire des observations à M. Duruy. Je m'en suis abstenu, parce que le commandant de TEcole n'en avait pas fait, et que je n'ai pas voulu affaiblir son autorité, en y superposant la mienne.

Mais, si vous aviez le texte sous les yeux^ vous partageriez mdn sentiment.

Voix nombreuses à gauche. — Lisez-le I

M. LE Ministre. — Je disais que... [Interruptions.)

A r extrême gauche. Nous attei^dons la lecture. [Bruit.)

M. LE MmiSTRE. — J'opposais Tattitude qu'avait eue le commandant de l'Ecole vis-à-vis des élèves... [Nouvelles interruptions.)

Je renoncerai à la parole si le bruit continue. {Très bien ! très bien l à droite.) Je n'ai pas dit un seul mot qui fût de nature à éveiller les susceptibilités de la Chambre. Ce que j apporte ici, ce sont de simples observations en réponse à M. Gouzy.

Je montre le contraste de l'attitude de M. le commandant de l'Ecole vis-à-vis des élèves, d'un côté, et de M. Georges Duruy, de l'autre, et j'ajoute qu'il n'est pas juste de dire que les élèves coupables ont été l'objet de trésors d'indulgence, tandis qu'on a sévi contre le professeur.

Pourquoi le commandant de l'Ecole a-t-il suspendu le cours? Ne savez-vous pas qu'il arrive fréquemment qu'en présence de certaines manifestations de la jeanesse, on juge nécessaire d'interrompre un cours pendant quelques jours. C'est ce qui s'est déjà fait àrEcole de droit, à l'Ecole de médecine. (Interruptions à yauc/ie et à V extrême gauche.)

Le commandant de l'Ecole, M. le général Toulza, que je couvre absolument [Très bien! Très bien! à droite.).

et qui s'est conduit avec beaucoup de tact, de fermeté et de cœur, est venu me trouver. 11 m'a dit, et M. Duruy avait eu le bon esprit de le lui écrire auparavant : Dans rintérèt du bon ordre, permettez-moi de suspendre le cours parce que, dans trois jours, Tautre division, celle des plus jeunes, moins disciplinée que celle des ainés«.. {Interruptions à gauche et à Vextrêrn^ gauche.)

L'Ecole Polytechnique est admirablement disciplinée à l'heure actuelle... (Nouvelles et vives interruptions sur les mêmes bancs. -*- Agitation.)

M. LE Ministre descend delà tribune. {Vifs applaudissements à droite et au centre.)

M. DE Mahy. — Il est entendu qu'un ministre ne peut plus parler dans cette Chambre. {Bruit.)

M. LE Président. — Je fais appel à la sagesse et au patriotisme de tous mes collègues pour ne pas prolonger cet incident. (Applaudissements sur divers bancs. — Bruit prolongé.)

M. MiLLEvoTE. — C'est la fin du régime parlementaire. {Rires sur divers bancs.)

M. LE Président. — La parole est à M. Gouzy.

4. ^ Réplique de Gouzy. — « Je suis surpris que le ministre de la guerre ait dit que les Polytechniciens ont le droit de s'insurger contre un professeur. »

M. Paul Gouzy. — Je viens d'entendre M. de Mahy dire : dans cette enceinte un ministre ne peut plus parler.

M. DE Mahy. — Je l'ai dit et je le répète.

M. Paul Gouzy. — 11 serait plus juste de dire : le ninistre ne veut pas parler. (Très bien/ très bien! à gauche et à V extrême gauche.)

M. LE Président. — M. le ministre a été interrompu i chacune de ses phrases.

M. Paul Gouzy. — J'estime que l'interrogateur avait té interrompu à peu près autant, {Réclamations et bruit i droite.) Au reste, comme il est très important que la ihambre puisse entendre les paroles de M. le ministre^ ) supplie mes collègues de la gauche de faire silence tM. le ministre de vouloir bien parler. (Bruit à droite.)

BÔ6 LIYRB CINQUIÈME

Etant constaté qu'il n'y a pas de ma faute, je dois répondre quelques mots aux paroles de M. le ministre.

J'etprimerai d'abord la profonde surprise que j'éprouve à entendre un ministre, que je croyais principalement chargé de sauvegarder la discipline dans Tarmée, nous dire que des élèves de TEcole Polytechnique, qui sont soldats en attendant qu'ils deviennent demain officiers, ont pu, à la lecture de certains articles de journaux, s'insurger contre un professeur. {Interruptions sur diverê bancs au centre et à droite, — Applaudissements sur divers bancs à gauche»)

M. le ministre a tiré de sa poche un de ces articles et il a menacé de nous le lire, puis il s'est ravisé et ne Ta pas lu.

Moi, j'ai lu ces articles et je déclare n'y avoir rien relevé qui soit de nature à froisser les susceptibilités de qui que ce soit, et particulièrement celle de jeunes gens qui ne doivent pas se préparer à entrer dans la grande, muette en poussant des hurlements. (Nouveaux applaudissement sur divers bancs à gauche»)

Il est très bien de développer l'intelligence de ces jeunes gens, en leur apprenant le calcul intégral et différentiel, pour faire d'un certain nombre d'eux des savants ; mais il est mieux de développer en eux le caractère, de façon à faire de tous des hommes. [Applaudissements à gauche,)

Il me semble que, depuis quelque temps, on donne dans cette école de singuliers exemples. Hier, c'était un savant, un professeur é minent, votre collègue à l'Institut, monsieur le ministre, qui était frappé pour des choses absolument étrangères à son enseignement ; aujourd'hui, c'est un professeur de littérature qui n'a jamais fait que développer dans l'âme, de ses élèves l'amour de la patrie, et môme l'amour de Tarmée. (/nterruptions à droite,)

Vous avez, monsieur le ministre, comparé deux choses qui ne sont nullement comparables. On a bien fait, dans certaines circonstances, de suspendre les cours

de l'Ecole de Médecine ou de l'Ecole de Droit, suivis par des jeunes gens libres et affranchis de toute discipline. {Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

Mais ici il s'agit de soldats ; or si demain, sur l'espla^ nade des Invalides^ des soldats huaient leur sergent parce qu'il aurait tenu hors de la caserne quelques pro'^ pos qui leur auraient déplu, est-ce le sergent que vous frapperiez ?

J'ai le regret de ne pas être satisfait de la réponse de M. le ministre de la guerre. {Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

M.LB Président, — L'incident est clos.

Le 7 mai, Rochefort publie « Entre Compères » i l. — Le protestant dreyfusard Krantz.

Ce serait trop peu de dire qu'on se joue de nous, et je me permettrai de remplacer dans le mot « joue » le j par un f.

M, de Preycinet, jugé insuffisamment dreyfusard par le groupe des députés de l'île du Diable, aime mieux donner sa démission de ministre de la guerre que de continuer à recevoir à la tète les injures et même les souliers de ces malandrins.

Loubet, qui avait préparé le coup avec les juifs de la bande à Dreyfus, se hâte de remplacer le démissionnaire par le protestant dreyfusard Krantz, déjà ministre des travaux publics.

Et à qui ce dernier, par ordre de Loubet, passe-t-il son portefeuille?

A un sénateur nommé Monestier, lequel doit toute sa notoriété au vote qu'il a émis au Luxembourg contre la loi de dessaisissement déposée par M. Dupuy.

De sorte que nous avons maintenant aux Travaux publics un individu qui a essayé de renverser, il y a deux mois à peine, le cabinet où ceux mômes qu'il rêvait de flanquer par terre lui ont offert d'entrer.

Jamais chef d'État n'a élevé à cette hauteur le mépris des décisions du Parlement.

Le sieur Monestier battu par la Chambre et par ie Sénat pour s'être proclamé Tami et le défeusear des Lœw, des Bard, des Manau, des Atthalia et des Damas, reçoit un ministère en compensation de cet échec et devient ainsi le collègue de Dupuy et de Lebret, dont il s'était ouvertement déclaré l'adversaire.

Et, pour comble de cynisme dans la trahison, le même Dupuy et le même Lebret font le plus gracieusement du monde une place entre eux deux sur le banc des ministres à cet irréductible ennemi.

Nous savions depuis longtemps ce que les déclarations du président du conseil et de son compère de la justice, contenaient de fourberies ; mais il est bon qu'en France personne n'ignore plus que nous sommes livrés à l'Allemagne par Dupuy, Lebret et autres Delcassé, comoieil y a cinq ans, nous Tétions par Dreyfus.

Ces êtres sans vergogne et sans patrie faisaient semblant de marcher avec nous contre les traîtres, et ils marchaient avec eux contre uqus.

L'entente n'a jamais cessé d'être complète et l'accord parfait entre les dreyfusards de la Chambre comme du Sénat et les pseudo-antidreyfusards du gouvernement.

Les agents subventionnés du Syndicat en ont tellement la certitude qu'ils en sont déjà à aller chanter dans la synagoguç des Te Deum triomphaux.

2. — Les rÉlèves de recelé Polytechnique viennent d'indiquer leurs sentiments

On annonce dans tous les milieux parlementaires que la majorité de la Cour de cassation, d'abord rebelle à un arrêt de revision, a fini par se laisser circonvenir en attendant, sans doute, qu'elle se laisse circoncire ; qu'un arrêt favorable au « martyre » ne fait plus l'ombre d'un doute, et qu'avant peu l'homme qui livrait à nos voisins des documents secrets, mais seulement « afin d'en obtenir, de plus importants », va pouvoir se jeter dans les bras que lui ouvriront tous les mendigots de lettre, mouchards de Puibaraud, laissés-pour compte dé Cornélius Herz et marions sans ouvrage dont il a

depuis si longtemps apaisé la faim et surtout la soif.

Seulement ces marmiteux à qui Taffaire Dreyfus sert de marmite représentent, par bonheur, une partie infinitésimale de la nation.

Si les « tuyaux « que les marchands de pronostics judiciaires propagent sur la prochaine décision de la cour suprême se vérifient, il faudra naturellement renvoyer le traître devant un nouveau conseil de guerre, ce qui, à moins qu'on installe à Gayenne ce tribunal militaire, nécessitera le retour en France de Todieux sacripant.

C'est alors que nous jouirons des bienfaits de cet apaisement prédit par M Dupuy!

Les élèves de l'École polytechnique viennent d'indiquer de la façon la plus claire quels étaient leurs sentiments à l'égard des professeurs de dreyfusisme ; que sera-ce quand ils se trouveront devant Dreyfus en personne ?

M. de Freycînet, autrement fin et clairvoyant que toutes les cruches au milieu desquelles il s'était fourvoyé, a compris qu'aucun ministre de la guerre n'aurait assez d'autorité et de force pour venir à bout des colères de l'armée bafouée depuis deux ans, traînée dans tous les ruisseaux aux cris de « Vive l'Allemagne I » et qui n'a souffert ces affronts que parce qu'on lui avait promis cette satisfaction définitive : la proclamation solennelle de la culpabilité du chenapan qu'elle avait condamné.

Or, c'est elle qui aura subi les outrages, et c'est Dreyfus qui triomphera sur le dos de ses camarades qu'il a dénoncés après les avoir trahis.

A côté du Gapitole, sur les murs duquel le larbin Jaurès remet du papier neuf en vue de la réception de son gredin d'ami, M. de Preycinet a distinctement aperçu la roche Tarpéienne d'où Tindignation populaire pourrait précipiter l'immonde personnage qui nous menace de son intolérable présence.

L'ancien ministre de la guerre a refusé d'assumer la

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responsabilité d événements sasceptibles de tourner sous peu au tragique.

Il a passé la main au dreyfusard Krantz, qui ne tardera peut-être pas à la passer à un autre.

Preycinet donne sa démission. — Interpellation de Berry sur celte démission. -^ Séance de la Chambra du 8 mai. — Déclaration du ministre des affaires étrangères. — Le clown met en scène l'achat de la Cour de cassation par les Juifs.

La pantalonnade met en scène la troupe ministérielle. A droite, le Luxembourg. A gauche, le Palais- Bourbon. Freyoinet est criblé de pommes cuites par les malandrins du Palais-Bourbon. Il se sauve, en jetant son portefeuille à la figure des malandrins. Krantz le ramasse et jette le sien à Monestier qui rattrape au vol et monte aussitôt sur les tréteaux faire sa partie dans les cabrioles ministérielles. Le clown, armé du drapeau tricolore, s'avance h la tôle des élèves de TEcole Polytechnique ; il adresse mille invectives aux « ôtres sans vergogne et sans patrie, » qui sesontlaissé « circonvenir et circoncire, m Bravo clown I

Le 8 mal voit un débat violent au Palais-Bourbon, ricochet de l'incident passionné du 5 mai. Une lois de plus, r « altitude modeste » de la rentrée n'est synonyme de faiblesse qnepour l'antisémitisme.

1. — Discours de Berry. — « Le ministre de la guerre a été blâmé par plusieurs de ses collègues pour avoir suspendu le cours de Duruy.— Preycinet a jugé inopportun le récent « discours-programme » du Président du Conseil. — Là place vacante au ministère a été occupée par un adversaire de la loi de dessaisissement. »

M. LE Président. — J'ai reçu, de M. Georges Berry, une demande d'interpellation sar la démission de M. de Preycinet.

M. Charles Dupuy, président du conseil^ ministre de Vintérieur, — Le Gouvernement est aux ordres de la Chambre.

Voix nombreuses. — Tout de suite.

La discussion immédiate est ordonnée.

M. Georges Berry. — Je remercie M. le président du conseil d'avoir bien voulu accepter la discussion immédiate de mon interpellation et d'avoir compris que la Cbambre doit être mise au courant des causes de la dislocation ministérielle et de la reconstitution da cabinet.

Je ne viens pas ici en adversaire du cabinet {On rit); je viens solliciter simplement des explications.

En ce qui concerne la dislocation ministérielle, je demande à M. le président du conseil s'il n'y a pas analogie entre les démissions de M. Cavaignac, de M. le général Zarlinden, de M. le générai Chanoine et celle de M. de Preycinet.

Si regrettables que puissent être les interruptions qui ont été adressées à M. de Preycinet au cours de la dernière séance, elles n*ont pu exciter sa susceptibilité au point de 1 amener à donner sa démission. Elles étaient, au demeurant, excessives, s'adressant à un homme dont vous savez le rôle dans Torganisation de la défense nationale en 1870. {Applaudissements à droite.)

Aussi, bien que comprenant à merveille la mauvaise humeur témoignée par M. de Preycinet^ on s^explique difficilement qu'il n'ait pas cédé aux instances réitérées de M. le président du conseil et de ses collègues, à on

moment critique où il devait rester à son poste d'honneur.

D'autres motifs ont dû provoquer sa démission. Ce sont ces motifs que je prie M. le président du conseil de faire connaître à la Chambre. (On rit») Je suis sûr qu'il les lai donnera avec sa franchise et sa loyauté habituelles.

S'il me le permet, je vais aider sa mémoire.

Est-ce qu'un désaccord dans le ministère n'a pas été la cause première de la décision de M. de Freycinet ?

Un certain nombre de ses collègues n'auraient-ils pas désapprouvé la suspension du cours de M. Duruy? Et n'était-il pas question de forcer la main à M. de Freycinet en vue de la réouverture prochaine de ce cours?

D'autre part, M. de Freycinet n'aurait-il pas manifesté rintention de procéder à d'autres exécutions et de prendre les mesures attendues depuis longtemps pour faire respecter l'armée et ses chefs? (Applaudissements à droite et sur divers hancs au centre. — Bruit à Vextrente gauche.)

Vous voulez que votre sécurité et votre prestige soient garantis par Tarmée française, et vous vous associez par vos interruptions à la campagne organisée contre elle. [Bruit.)

M. LE Président. — Personne icin^attaque l'armée.

M. Georges Berry. — Il parait aussi que M. de Freycinet a jugé inopportun le discours-programme récemment prononcé par ]\1. le président du conseil.

M. le président du conseil. — Vous êtes très inventif.

M. Georges Berry. — Je n'invente pas pourtant, car cela résulte du dossier de la Cour de cassation, qu'il y a eu désaccord entre le ministre des affaires étrangères et le ministre de la guerre. Si je me trompe, vous me le direz.

Quant à votre discours, M. de Freycinet â pu penser que ce n'était pas le moment de parler comme vous l'avez fait, alors qu'on laisse toute liberté aux détracteurs de Tarmée, alors que toutes les réunions dites de justice et de vérité se terminent par le cri de : « À bas

314 liiIVRE CINÛUIÈVE

Tarméel » {Vives interruptions à gauche. — Bruit,)

M. LE Président. — Veuillez faire silence, messieurs. Ne rendez pas le régime de la discussion impossible en France,

M. Georges Berry. ^ Certainement, je comprends l'écœurement de M. Freycin^t et sa résolution de ne plus rester à la tête d'un département où il ne pouvait plus protéger contre vos attaques les chefs de l'armée française. {Réclamations à gauche,)

J'arrive à la reconstitution du cabinet* M. le président du conseil a présenté la loi de dessaisissement au deux Chambres comme utile et nécessaire à rapaisement du pays. Il a posé à ce sujet la question de confiance.

Et c'est dans la minorité de l'une des Chambres, c'està-dire parmi ses adversaires, qu'il choisit un nouveau ministre pour le poste vacant. Il s'empresse de Tofirir à Tun de ceux qui, par peur de la lumière, selon sa propre expression, n'ont pas voté la loi de dessaisissement. {Interruptions à gauche,) Vous avez dans cette circonstance violé toutes les lois parlementaires. Vous êtes, sous ce rapport, plus coupable que MM. Déroulède et Habert, que vous avez fait arrêter. {Nouvelles interruptions.)

Ou rhonorable sénateur M. Monestier, dont je laisse la personne en dehors et dont je ne conteste ni Thonorabifité, ni la capacité, a fait amende honorable, et vous l'avez accueilli comme. Tenfant prodigue pour le faire asseoir à vos côtés. Ou, au contraire, c'est vous qui avez changé d'avis sur la valeur de votre loi, puisque vous l'affaiblissez en appelant comme collaborateur un de ceux qui l'ont combattue.

Connaissant la rigueur de vos principes, je suis convaincu que vous n'avez pas cédé, et que c'est M. Monestier qui a dû faire amende honorable. Dans tous les cas, nous désirons le savoir, et ce que vous nous direz, nous le croirons comme nous avons l'habitude de vous croire. Mais ne laissez pas dire que cette concession semble avoir été la conséquence de promesses faites aux

LA DâiaSSION DE FBEYGmST

parlementaires le joar da congrès. (Mouvements divers.)

i. — Déclaration da Président du Cooseil : « Freycinet m*a assuré que sa démission u*avait d'aatre motif que celui qu'il a énoncé publiquement. »

M. Charles Duput, président du conseil^ ministre de Hntérieur. — Je réponds anx deux questions que m*a adressées M. Georges Berry.

D'après M. Georges Berry, pour que M. de Freycinet ait quitté le ministère de la guerre, il a fallu d*autres motifs que ceux qui ont été allégués publiquement; ce n'est pas un simple mouvement d'impatience, de mauvaise humeur qui aurait pu amener un vieux parlementaire comme lui à prendre une semblable détermination : il doit y avoir d'autres causes.

J'ai dit à M. Berry qu'il a l'esprit bien inventif. Je Bois, en effet, surpris qull ait la prétention de savoir mieux que M. de Freycinet lui même les causes de cette démission, que nous avons fait tous nos efforts pour retenir, que nous regrettons tous si profondément. (Très bien! très bien! à gauche.)

M. Lasies. — Je vous demande respectueusement, monsianr le président du conseil, de faire prévenir M. le ministre des affaires étrangères, dont la présence est nécessaire. (Mouvements divers.)

M. LE Président du conseil. — La présence de M. le ministre des affaires étrangères est inutile ; le Gouvernement est représenté ici par celui qui préside le cabinet, et qui a qualité pour répondre.

Je dis qu'aucun des motifs mis en avant par M. Georges Berry ne doit être retenu. J'ai reçu de M. de Freycinet lui-même l'assurance que, s'il avait à s'expliquer dans une autre enceinte sur sa retraite, il ne donnerait pas d'autres motifs que ceux qui ont été publiés. [Très bien! très bieni)

J'ajoute, traduisant sa pensée comme la mienne, qu'il n'y a jamais eu dans le cabinet ^l'ombre d'un dissentiment. [Très bienf très bien/)

Gela né fait peut-être pas l'affaire de tout le monde, mais cela fait ràffaire de la République, ce qui me suffit. (Applaudissements à gauche.) En ce qui concerne la nomination de M. Monestier, M. Georges Berry me reproche de manquer de logique. Il me dit que, si j'ai fait voter la loi de dessaisissement, c'est que je la jugeais nécessaire; et il demande comment je peux aujourd'hui prendre comme membre du cabinet un homme qui a voté contre celte loi.

La loi de dessaisissement, que j'ai cru et que je crois bonne, s'impose à tous depuis qu'elle a été votée par les deux Chambres; mais une loi de cette nature ne peut pas être le pivot de la politique républicaine. [Très bien! très bien! à gauche.) J'ai cherché, pour le ministère des travaux publics, quelqu'un qui fût à la fois un ferme républicain et un homme compétent : je crois l'avoir trouvé. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)

Si M. Berry n'est pas satisfait de ces déclarations, c'est qu'il aura oublié ce qu'il a dit tout à l'heure : qu'il était prêt à croire ce que je lui dirais. {Très bien/ très bien!)

3. — Intervention de Lasies. — « Delcassé a écrit à Freycinet une lettre injurieuse pour Cuignet; Delcassé s'est opposé à la convocation de Dalaroche-Vernet devant la Gourde Cassation. » — Réplique du Président du Conseil.

M. Lasies. — J'avais de bonnes raisons pour réclamer la présence de M. le ministre des affaires étrangères. M. le président du conseil a dit qu'il prenait la responsabilité de répondre à ce que je vais dire, et Je ne m'étonne pas que M. Delcassé ne soit pas ici : il est tout à fait dans ses sentiments de se défiler à l'anglaise. {Exclamations sur un grand nombre de bancs.)

M. LE Président. — Je vous invite à retirer immédiatement cette parole, d'autant plus grave que le collègue dont vous parlez n'est pas sur ses bancs. {Très bien! très bien!)

M. Lasies. — C'est précisément parce que j'avais

rintentioQ de mettre M. Delcassé ea caase que je réclamais sa présence.

M. LE Président. — Je vons invite formellement à retirer vos paroles.

M. Lasies. — Je les retire^ parce qae je ne suis qu'au débat de ma discussion et que je tiens à Fachever.

M. le président du conseil a dit qu*il n'y avait pas eu Tombre d*un dissentiment ministériel dans la démission de M. de Preycinet.

Voulez-vous me dire, monsieur le président du conseil, si, après la déposition du commandant Guignet devant la Cour de cassation, M. Delcassé n'a pas écrit à M. le ministre de la guerre une lettre injurieuse pour son suboriionné ? {Mouvements divers.)

Ëst-ii vrai que M. de Preycinet, très énergiquement et très courageusement, couvrit son subordonné et protesta par lettre contre les accusations de M. Delcassé? Est-il vrai que celui-ci, après explications, avait déclaré l'incident clos? Et n'est-il pas vrai que, malgré cela, M. Delcassé, sans avertir M. le ministre de la guerre, envoya à la Cour de cassation M. Paléologue, avec l'ordre d'y lire la lettre injurieuse qu'il avait écrite à M. de Preycinet?

Ëst-il vrai que cette lettre ait été lue à la Cour de cassation et que M. Paléologue n'ait pas lu la lettre de rectification écrite par M. le ministre de la guerre ?

Ëst-il vrai enfin qu'après cet incident, que j'aime mieux ne pas qualifier, M. de Preycinet, très courageusement, ait demandé à M. Delcassé raison de cette attitude; que le matin M. Delcassé ait nié avoir donné à M. Paléologue l'ordre de lire cette lettre à la Cour de cassation, et que quelques heures après il ait dû l'avouer?

Je comprends votre embarras, monsieur le président du conseil, mais je fais appel à votre énergie. La ruse et l'habileté ne suffisent pas pour évoluer sur cet échiquier dreyfusard où M. Reinach est le roi, M. Picquartla reine, et M. Delcassé le cavalier. {Interruptions à gauche,)

318' llVRfi! GtNQUIËlIE

La Chambre attend des paroles d'énergie comme il convient à un véritable gouvernement d'en prononcer.

Voulez-vous me permettre de vous demander encore si Tobstruction faite devant la Cour de cassation à la déposition de M. Delarocbe-Vernet n'est pas une des caases du départ de M. de Freycinet?

J'espère que ce côté de la Chambre, qui veut toute la lumière, se joindra à nous pour demander la comparution de M. Delaroche-Vernet.

M. Delca^sé s'y est opposé. C'est là la cause du départ de M. de Freycinet, qui a eu à lutter contre les exigences dreyfusardes dont M. Delcassé s'était fait le serviteur complaisant. Je m'étonne que M. de Freycinet ayant fait courageusement son devoir, ce soit M. Delcassé qui soit resté et M. de Freycinet qui soit parti. {Applaudissements â droite,)

M. LE Président dû conseil. — M. Lasies veut ouvrir une discussion sur l'affaire en cours. Or il a été décidé par la Chambre que tonte discussion de cette nature serait renvoyée après Tarrôt de la Cour. (Bruit à droite.)

On m'a posé deux questions précises; j'y ai répondu. On m'a demandé pourquoi M. de Freycinet a démissionné. J'en ai donné les raisons.

On a dit qu'un désaccord s'était produit entre les membres du cabinet. Je l'ai démenti, et M. de Freycinet lui-même le démentira dans une autre enceinte, s'il est interrogé.

Ce n'est ni letnoment ni le lieu de rouvrir un débat sur cette affaire. Quant à moi, respectueux de la justice, je descends de la tribune sans ajouter un mot. {Applaudissements sur divers bancs au centre, — Bruit à droite.)

4. — Intervention de Castelin. — « L'incident de vendredi est la lutte entre deux esprits, le militaire et le civil. — Je ne vois partout que nations en armes. — Ce n'est pas le moment de supprimer la liberté individuelle et la liberté personnelle. — Freycinet a été interrompu parce qu*il a défendu Farmée. — I:

LA. DÉmSSiOW DE PREYCINBT 319

faut qa'on sache si un ministre de la guerre a le droit de défendre l'armée. i>

M. Gastelir. — Je comprends qu0 M. le président du conseil ne veuille pas instituer en ce moment une dis** cassioQ sur l'affaire ; mais nous nous trouvons en présence d'un incident parlementaire qui. a amené la démission de M. de Freycinet. Cet incident parlementaire Qons appartient; or il constitue un fait d'une gravité exceptionnelle. Il s'agit de la lutte entre deux tournures d'esprit qui se sont heurtées dans la dernière séance • l'esprit militaire, d'un côté; Tesprit civil, de Tautre. [Mouvements divers.)

M. LE PRÉsmENT. — U n'y a nulle incompatibilité, je pease, entre l'esprit militaire et Tesprit civil. {Très bien! très bien/) •

M. Gastbun. — C'est parce que je suis de cet avis que je ne comprends pas qu'un ministre de la guerre soit obligé de descendre de la tribune le jour où il vient défendre l'armée. (Bruit à gauche.)

Il faut déchirer les voiles et parler net. Je regrette seulement que des hommes plus autorisés que moi ne soient pas à ma place pour défendre l'esprit français qu'on piétine chaque jour [Mouvements divers) ; mais je dirai ce que j'ai dans le cœur. {Très bien! très bien! sur divers bancs.)

M. de Freycinet est venu défendre un acte de son administration. On a protesté; pourquoi? Ce n'était pas cet acte lui-même qui était en question, vous le savez bien. {Bruit à gauche.)

fie même, derrière Faffaire, il y a autre chose : le vieil esprit des hommes de 1868 ou de 1869, qui à cette époque n'avaient pas les mêmes devoirs à remplir que nous aujourd'hui.

Si nous avons cru, à une certaine époque, nous répu-> blicains radicaux et radicaux socialistes^ devoir lutter contre l'esprit du militarisme, et je l'ai fait dans ma jeunesse par la voie de la presse, en continuant aujour-^ d'hui^ nous irions contre nos intérêts; ce serait accom^

plir ane œuvre néfaste que de s'abandonner à je ne sais quels sentiments d'amour universel au moment où tout le monde s'arme contre nous. [Interruptions à gauche, — Très bien! très bien! sur divers bancs,)

M. Poulain. — La corde du faux patriotisme est usée. (Interruptions. — Cris : A l'ordre,)

M. LE Président, — Si vous continuez à interrompre, je serai obligé de vous rappeler à l'ordre.

M. Poulain, qui interrompt de nouveau, est rappelé à l'ordre.

M. Castelin. — J'avais le devoir de protester, au nom de ridée de patrie. {Interruptions à gauche,)

M. Jourde. — Pourquoi vous tournez-vous de notre côté en prononçant ces paroles?

M. LB Président. — L'orateur n'a voulu mettre en cause aucun de ses collègues. (Très bien/ très bien!)

M. Gasteun. — Je me tourne, pour répondre, du côté où l'on m'interrompt.

Je me solidarise avec nos amis qui font campagne pour ridée de patrie, et je sais qu'ils sont nombreni dans le pays, ceux qui nous comprennent et qui nous aiment. (Mouvements divers.)

Nous lisons dans les journaux ce que vous y écrivez, ce que vous répandez à profusion, et je viens dire aux républicains radi'caux, dont je suis, qu'ils auraient tort de s'unir à ceux qui combattent l'idée de patrie et les droits de la liberté. (Bruit à gauche,)

Je trouve dangereux pour mon pays que, sur une question comme celle de l'esprit militaire de l'armée, il puisse exister entre nous des divergences telles qu'un ministre de la guerre, qui représente ces idées, ne puisse se faire entendre ici et soit obligé de se retirer.

Il est temps que ceux qui ont foi dans l'avenir, qui croient en l'idée de patrie, se ressaisissent, alors que de tous côtés on s'arme pour envahir notre malheureux pays. (Interruptions à gauche,)

Nous avons assisté, il y a quelques jours, aune manifestation parlementaire très nette. Pourquoi a-l-on pro-

LA DÉMISSIOR DE FREYGINBT 321

testé d'un côté contre les paroles de M. deFreycinet^ et pourquoi de l'antre c6té y a-t-on applaudi? Parce qu'il défendait Tannée. {Interruptions à gauche. — Très bien! très bien! sur divers bancs.)

M. LE PRÉSIDENT. — Toot CD regrettant profondément qu'on ait interrompu à chaque phrase un des hommes les plus considérables du Parlement, un des plus anciens et des plus éminents serviteurs de la République^ je ne pois laisser dire qu'on Tinterrompait parce qu'il défen* dait l'armée. (Très bien! très bieni)

A droite. — C'était vrai pourtant !

M. LE PRÉSIDENT. — Yous savezbien qu'aucune attaque contre Tarmée ne serait tolérée ici. {Applaudissements.)

M. Gastelin. — Je dis qu'on attaquait, dans M. de Freycinet, l'homme qui venait de défendre à l'Ecole polytechnique l'esprit militaire.

C'est sur ce point que j'ai sollicité Topinion de M. le président du conseil, et je connais assez sa franchise pour savoir qu'il répondra nettement. La question a une importance qui dépasse de beaucoup toutes nos discussions.

Le ministre de la guerre était venu défendre un acte sympathique de son administration {Interruptions sur divers bancs à gauche.), sympathique pour un grand nombre de citoyens français, car il avait pour but de faire sentir à un professeur chargé d^inculquer à ses élèves l'esprit militaire qu'on ne peut attaquer au dehors un organisme militaire dont on se montre partisan dans ses leçons.

La question domine nos débats présents. La République veut-elle trouver un terrain d'entente avec l'organisme que nous avons été obligés de créer au lendemain de nos défaites, ou veut-elle laisser détruire cet organisme indispensable, au détriment de notre individualité nationale et peut-être de notre indépendance?

C'est à M. le président du conseil à répondre. J'ai fait mon devoir en soulevant la question. {Interruptions sur divers bancs.)

Il est nécessaire que M. le président du conseil nous donne une explication nette, précise, sur Tacte parlementaire de Tautre jour. Autrement il laisserait le pays dans l'incertitude.

Il faut qu'on jsache si un ministre de la guerre a le droit de faire son devoir pour l'armée, pour la patrie, pour la République» {Très bien! très bien! sur divers bancs. — Mouvements divers. — La clôture!)

M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M. Lasies, contre la clôture.

5. — Seconde Intervention de Lasies. — Censure. — Vote de i*ordre du jour pur et simple.

M. Lasiès. — 11 est nécessaire, après l'éloquent discours de mon ami M. Gastelin, de constater que le Gouvernement n'a répondu à aucune de mes questions.

Je constate que, le quai d'Orsay n'étant pas très éloigné du Palais-Bourbon, M. le ministre des affaires étrangères aurait pu venir à son banc. {Interruptions et bruit sur divers bancs.)

J'avais donc absolument raison de dire que la cause du départ de M. de Freycinet est le désaccord qui existait entre le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — C'cst Une erreur absolue.

M. LE PRÉSIDENT. — Je VOUS ai donné la parole, monsieur Lasies, pour combattre la clôture, et non pour rentrer dans le fond du débat.

M. Lasies. — Je réponds au démenti de M. le président du conseil, et c'est mon droit. Je dis que le départ de M. de Freycinet a été causé par le dissentiment existant entre lui et le ministre des affaires étrangères [Bruit. )^ dont la politique ministérielle consiste à dire oui le matin pour dire non le soir, et dont la politique extérieure consiste à avoir des joues qui ne rougissent passons les soufflets. {Vives exclamations. — Bruit.)

Sur plusieurs bancs à gauche. — A Tordre I La cen-

sure

H. LE PRÉSIDENT. — Je vais consulter la Chambre. [Applaudissements à gauche et au centre. — Interrup' lions à droite.) M. Lasies a dit, en parlant d'an de nos coUègaes, qae « ses joues ne rougissent plus sous les soufflets >• C'est bien là ce que vous avez dit, monsieur Lasies?

M. Lasies. — C'est bien ce que j*ai dit, et Je ne retire rien de mes paroles pour donner à cette partie de la Chambre {la gauche) la satisfaction de m'appliquer la censure.

M. LE PRÉSIDENT. — « Article 123. — La censure est prononcée contre... ; 4^ tout député qui aura adressé à nn ou plusieurs de ses collègues des injures... » {Exclamations et bruit à droite et sur divers bancs à Vextrême gauche.)

Je consulte la Chambre.

La censure, mise ^ux voix, est prononcée. {Applaudissements à gauche et sur plusieurs bancs au centre, — Exclamations à droite,)

M. Lasies. — Je constate que tous les soutiens du Panama ont voté la censure contre moi. {Très bien ! très bien/ à droite,)

La clôture de la discussion est prononcée.

M. Marc Sauzet. — Nous demandons Tordre du jour par et simple sur Tinterpellation.

L'ordre du jour pur et simple est mis aux voix.

A la majorité de 444 voix contre 67, sur 511 votants, il est adopté.

Gomme complément de la physionomie de ce débat parlementaire, voici, d'après le compte-rendu sténographique de la môme séance, l'incident qui la termina.

M. LE président. — La parole est à M. le ministre des affaires étrangères pour un fait personnel. {Applaudissements répétés à gauche et sur divers bancs au centre et à Vextrême gauche.)

M. Delcassé, ministre des affaires étrangères. —

324 tVmE CINQUIÈIIK

Messieurs, pendant que se déroulait l'interpellation de notre honorable collègue M. Berry, je présidais, au ministèredes affaires étrangères, la réunion des délégués de la France à la conférence de La Haye.

J'ai appris, en arrivant à la Chambre, les paroles qui ont été dites à la tribune ; j'ai appris ce qu'à répondu M le président du conseil.

M. le président du conseil a dit toute la vérité, et je défié, je défie sur ce point toute contradiction. (Très bien! très bien/)

M. Lasies. — Je demande la parole.

M LB MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — J'ai

appris aussi ce qu'a fait la Chambre. Elle s'est rendu compte de tout ce qu'il avait fallu, il y a un an, a l'homme qui est à la tribune, d'abnégation... (Interruptions sur divers bancs à droite. — Vifs applaudissements sur un grand nombre de bagnes.)

M Lucien Miuevoyb. — Le moment est vraiment bien choisi pour monter ^u Capitole! (Exclamations.)

M AuGÉ. — Demandez aux interrupteurs, monsieur le ministre,' ce qu'ils auraient fait à votre place.

M. LE PRÉSIDENT. — Messieurs, veuillez vous abstenir les uns et les autres de ces interruptions.

M. LE MINISTRE. ...d'abnégation, d esprit de sacrifice pour accepter de résoudre au mieux des intérêts et de la dignité du pays, une situation dont il n'a pas a rappeler les difficultés et que, vous le savez tous, il n avait pas créée. (Applaudissements.)-

M. Eugène Fournière. - C'est vous qui avez été le

bon patriote 1 ' . . -,

M. LE MINISTRE. - La Chambre a senti qu on aurait dû laisser à sa tâche patriotique le ministre qui s y donne tout entier et qui, pas une seconde, sous aucun nrétexte, n'est sorti de son rôle de directeur, non pas d'une politique de parti ou de fraction de parU, mais d'une politique exclusivement et passionnément française. (Vt/'s opplaudissemenf s.) La Chambre a exprimé son sentiment par son vote.

pipiii!inippji.i|i ■f^\-

Je lai en exprime ma profonde recoiiDaissaDce. {Nouveaux applaudissements répétés et prolongés,)

Le 10 mai 18Ô9, Rochefort publie «UEtat de la Question » :

1 1, ^.Huit marchands de justice au plas offrant.

Chez nous, contrairement à ce qui se pratique dans certaines feuilles dreyfusardes, on ne vend pas les pronostics : on les donne. Nous croyons donc rendre service au pays en le mettant au courant de la situation dans laquelle tout le monde barbote et où la France est menacée de rester engloutie.

Les conseillers et présidents de la Cour de cassation sont ainsi divisés : vingt et un magistrats honnôtes, irréductibles dans leur conviction touchant la culpabilité de Dreyfus et qui ne veulent à aucun prix (c'est le mot) entendre parler de la revision du procès de cette infâme canaille ;

Dix-huit autres, dont presque tous les collègues du triumvirat de coquins de la chambre criminelle, qui attendent le retour de Tile du Diable comme les soldats à la demi-solde attendaient en 1815 le retour de Tile d'Elbe;

Enfin, huit conseillers qui, si Félix Faure avait vécu, auraient voté contre la revision et qui sont à peu près décidés à voter pour, maintenant que Loubet, qui la veut, a succédé à Faure, qui ne la voulait pas.

C'est indiquer suffisamment que ces huit marchands de justice seront au plus offrant et dernier enchérisseur. Or, le Syndicat ayant des millions à remuer à la pelle — à la pelle qu'il recevra un de ces jours au derrière — il y a tout lieu de croire que ces justiciers fourniront définitivement l'appoint nécessaire au triomphe de la trahison.

Mais cette honte nationale se fenforce d'une autre peut-être encore plus répugnante : Thomme qui pèse le plus obstinément en faveur de la révision de la condamnation du malandrin sur l'indécision

-^^ LlVïiE CINQUIÈME

es conseillers est le président du conseil lui- B, le cynique Dupuy, qui prétendait avant-hier dre « respectueusement y> la décision de la€our \me !

îsi le ministre qui a rédigé, déposé et fait voter a Chambre et le Sénat la loi de dessaisissement, se (ne à cette heure auprès des trois chambres réunies le les amener à n'en tenir aucun compte, ^tait, du vivant de Tancien président de la Répue, nettement hostile au trio de coquins. Il se consdésormais leur, chef d'orchestre et, comme dans aume Tell, il a tout ce qu'il faut pour chanter avec

Si parmi nous il est un traître..*

réalité» Dupuy se fiche de tout, excepté de son (feuille. Félix Faure n'était pas dreyfusard et, pour B à son chef, ce ministre dessaisissait la chambre inelle. Loubet est Dreyfusard et ce même ministre, lui plaire aussi, travaille nuit et jour à obtenir de s les chambres réunies la revision qu'il combattait

deux mois.

!ia mort de Félix Faure, véritable désastre pour la patrie. [ix Faure ne pouvait guère supposer que sa mort b un véritable malheur pour la patrie. Il est vrai ne pouvait guère supposer non plus, chez le prét de son conseil, une aussi incommensurable ition.

moment où j*écris^ la négociation entre les huit is juges qui feignaient de ruer dans les brancards obablement abouti. Hier, on ne s*en tenait plus quelques bureaux de tabac et à deux ou trois croix cier de la Légion d'honneur qui, au 14 Juillet, itront à ÏOfficiel avec les noms des titulaires. Nos ars seront alors fixés sur le sérieux de nos infor- )n8.

présence de ces traîtrises qui s'accumulent et lent contre elle, la France sait à présent qu'elle n'a

l^rr^'^^ï^^'^ryt.^

plQS à compter sur ceux qui la gouvernent sous le sceptre de Rothschild, c'est-à-dire de TAUemagne. Sûr de l'appui du ministère, le juif triomphe avec cette impudence qui se serait changée en platitude, si la disparition de l'ancien président de la République n'avait pas tout remis en question.

Dupuy, qui se cramponne à son banc, et les imbéciles de sa majorité, laquelle a voté, il y a quelques semaines, la loi de dessaisissement qu'elle repousserait aujourd'hui, ne songent naturellement qu'à l'heure présente, lis ne se demandent même pas, les ahuris, de quelles conséquences sont grosses et l'apparition du gredin sur le sol français et sa comparution devant un nouveau tribunal.

Le vrai plan était celui de Bard, de Lœw et de Manau : la r«vision sans renvoi ; ce qui eût permis à l'espion des Allemands d'atterrir en Allemagne, où ses amis de Paris seraient allés lui rendre visite sans danger pour lui ni pour eux.

Mais je ne le vois pas bien circulant, fût-ce en voiture hermétiquement fermée, sur notre territoire, dont il a pendant trois longues années préparé le démembrement. Dupuy, Delcassé et Monestier essayeront peutêtre de le protéger contre les fureurs de la foule ; mais ils risqueront fort d'être, à eux seuls, hors d'état d'y réussir, et je doute que l'armée, à laquelle ils réservent ce dernier soufflet, soit très disposée à leur prêter main forte.

PI. I Hllip«|li|ilJLL..''^-'

Publication parle Petit Journal de la correspondance échangée entre deux ministres. — Interpellation de Viviani. — Séance de la Chambre du 12 mai. — Violents débats autour du conflit Paléologue-Cuignet. — Rochefort met en scè ne la trahison de, Ballot-Beaupré.

La pantalonnade a pour décor trois estrades. A droite, vingt et un mannequins habillés de robes rouges : ils portent les écriteaux « honnête », « irréductible », « patriote. » A gauche, dix-huit autres mannequins avec o Retour de rîle du Diable ». Au centre, huit mannequins étiquetés « A vendre » . Entrée du porteur d'eau. Il fredonne Fairde Guillaume Tell. Il apporte huit seaux. Derrière lui, un terrassier : sur sa casquette, « Syndicat ». Il remue à

330 LIYRE SIXIÈME

la pelle un tas énorme de pièces d'or : il en remplit les seaux à les faire déborder. Le porteur d'eau dispose par dessus, rosettes de la légion d'iionneur, bureaux de tabac, etc.. ; il les porte devant les huit mannequins de Testrade centrale. Les mannequins s'animent, glissent Tor dans leurs poches ; ils retournent leurs écriteaux; on y lit cette fois : « Retour de Tîle du Diable». Bravo, clown !

Le 12 mai 1899, se produit une interpellation du député Viviani sur la divulgation de documents officiels par le Petit Journal.

1. — Interpellation de Viviani : «La correspondance entre le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères, publiée ce matin par le Petit Journal est-elle authentique? — Réponse du ministre de la guerre. — « Le commandant Guignât est Tauteur de la divulgation de cette correspondance; il a été mis en non activité par retrait d'emploi. »

M, LE PRÉSIDENT. — J'ai Tcçu Ics demandes d'interpellation suivantes :

La première, signée de M. Viviani, est ainsi conçae :

« Je demande à interpeller le Gouvernement sur les publications faites ce matin par la presse et touchant aux échanges de correspondance entre le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères. »

La seconde, signée de M. Lasies, a trait aux révélations relatives à la démission du précédent ministre de la guerre.

Quel jour le gouvernement propose- t-il pour la discussion?

M. Delgassé, ministre des affaires étrangères. — Le Gouvernement demande, désire la discussion immédiate. (Applaudissements à gauche.)

La discussion immédiate est ordonnée.

M. ViviANi. — Je remercie M. le ministre des affaires étrangères d^avoir compris qu'une discussion immédiate doit s'instituer à la tribune au sujet des publications de la presse de ce matin, publications qui sont de nature à jeter une certaine émotion dans le Parlement*

Nous savons tous qu'une correspondance a été échangée, touchant certaines lectures et certains commentaires donnés à ces lectures devant la Cour de cassation, entre M. le ministre des affaires étrangères Delcassé et M. le ministre de la guerre de Preycinet.

Je demande si cette correspondance est authentique, et, si elle Test, quelles explications M. le ministre des affaires étrangères peut fournir à la Chambre à cet égard.

Je demande, en particulier, à M. le ministre de la guerre si cette correspondance n'aurait pas été livrée par un fonctionnaire appartenant à son administration, et, au cas où il en serait ainsi, quelles mesures il compte prendre contre le coupable. {Vifs applaudissements à gauche et à V extrême gauche.)

M. Camille Krantz, ministre de la guerre, — La publication prochaine de la correspondance dont il s'agit . avait été annoncée hier dans un journal du matin, dont l'entrefilet n'a pas passé inaperçu pour moi.

La menace a été promptement suivie d*effet, puisque lePeh'i Journal de ce matin publie ces lettres.

Au moment où paraissait le Petit Journal^ M. le commandant Cuignet, dont le nom est connu de la Chambre. {Mouvement àgauche.)^ que je savais être le seal officier ou fonctionnaire de l'entourage de M. de Fre^^cinet qui eût eu connaissance de ces lettres et qui fût le gardien des minutes, est venu dans mon cabinet et m*a fait spontanément Taveu que, les incidents auxquels ces lettres avaient trait le touchant personnellement, il avait cru devoir prendre copie du dossier. (E:x:- [Clamations et bruit à gauche. — Applaudissements ■sur divers bancs.)

Cette copie du'dossier, M. le commandant Guignet Ta remise, dimanche dernier, à un de ses amis, lequel ami, fusant, dans des conditions qu'il ne m'appartient pas d'apprécier, de la remise qui lui avait été faite, a communiqué lui-même hier le dossier à M. Judet, directeur du Petit Journal, {Exclamations à V extrême gauche et à gauche. — Bruit à droite,)

M. Lucien Millevoye. — Il est intéressant de les entendre flétrir le Figaro. (Bruit.)

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — PouF Compléter sur ce point les renseignements que je dois fournir à la Chambre, je dirai que l'auteur direct delà communication, l'ami à qui M. le commandant Guignet a remis les pièces en question, est M. Grosjean, juge au tribunal de Versailles. Applaudissements ironiques à l'extrême gauche et à gauche.)

M. SiMYAN. — Cela complète le tableau.

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — La Chambre connaît maintenant les faits. Il me reste à l'informer des suites que, d'accord avec le Gouvernement, le ministre de la guerre leur a données.

Sur ma proposition, par décret du président de la République en date de ce jour,^ M. le commandant Guignet a été mis en non-activité par retrait d'emploi. {Applaudissements répétés à V extrême gauche, à gauche et au centre.)

2. — Exorde du ministre des affaires étrangères. — « Le commandant Cuignet a porté une accusation de mauvaise foi contre les fonctionnaires du ministère des affaires étrangères. — Lettres échangées entre les deux ministres relativement à ropinion émise par Cuignet. a

M. Delcassé, ministre des affaires étrangères. — Ce matin, les journaux ont publié des lettres — non, des fragments de lettres — (Applaudissements à Vextrême gauche et à gauche.) tronqués, altérés. Il ne faut plus s'en étonner. [Applaudissements à Vextrême gauche et à gauche. — Interruptions et bruit à droite,)

M. LE président. — Je vous prie, messieurs, de ne pas interrompre.

M. LE BiiNiSTRE. — Moufricur le président, je vous assure que les interruptions ne me troubleront pas. [Applaudissements à Vextrême gauche et à gauche.) i

De ces fragments de lettres on a prétendu tirer cette ' conclusion qu'il y avait eu entre le ministère des affaires 1 étrangères et le ministre de la guerre des dissentimeats

mmmm

irréductibles, à la suite desquels Thonorable M. de Freycinet avait cru Revoir quitter le cabinet.

L^honorable M. de Freycinet a fait connaître, dans aneJLettre officielle rendue publique, les causes de sa retraite {Bruit à droite,), et je ne lui ferai pas Tinjure de le défendre contre Tinsinuation d'avoir obéi à d'autres raisons que celles qu^il a invoquées lui-même.

ËQ tout cas, les raisons inventées parles journaux ne peuvent pas exister. Tout de suite vous allez savoir quel a été le rôle du ministre des affaires étrangères dans cette lamentable affaire. {Interruptions, Bruit.)

M. FiRMiN Faure, qui interrompt au milieu du bruit, est rappelé à Tordre.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Jc Suis

infiniment reconnaissant à M. le président de me protéger. Mais il y a des injures qui m'honorent et dont on ne m'accablera jamais assez. {Vifs applaudissements répétés à V extrême gauche et à gauche.)

C'est en apprenant, à la fin de décembre, le désir de la Cour de cassation d'entendre comme témoin M. Paléologue que j'ai su que, par la nature de ses fonctions, il a^ait été mêlé à l'affaire Dreyfus. J'ai communiqué la lettre de M. le président de la Cour de cassation au conseil des ministres et il a été décidé qu'il serait déféré à cette réquisition de la justice. J'ai donc autorisé M. Paléologue à se rendre à la convocation et à dire tout ce qu'il savait, en pleine liberté et selon sa conscience. {Vifs applaudissements à V extrême gauche, à gauche et sur plusieurs bancs au centre,)

Plus tard, la Cour de cassation a exprimé le désir de connaître lès documents sur lesquels était établie sa déposition, et, conformément à la règle adoptée en cette affaire par le cabinet dès son arrivée au pouvoir, j'ai fait passer ces documents sous les yeux de la Cour de cassation. {Nouveaux applaudissements à gauche, — Interruptions à droite.)

Un jour, un document a été imprimé, distribué aux membres du Parlement : c'est Tenquète dirigée par les

S présidents de la Cour de cassation, qui renfermait déposition où un officier, remplissant une mission iieile, avait porté contre l'administration du minisdes affaires étrangères une accusation publique de ivaise foi. (Interruptions.) Le ministre des affaires ngères avait le devoir impérieux d'exiger une ré- ;tation ou une justification, publique comme Taccu- 3n l'avait été.

est alors qu'eut lieu entre le ministre des affaires ngères et le ministre de la guerre l'échange des •es suivantes :

9 février.

« Monsieur le ministre et cher collègue, Le 23 du mois dernier, M. le capitaine Guignets paraissant devant la commission d'enquête delà r de cassation, a déclaré que la bonne foi d'une adistration étrangère à celle de la guerre était, à ses [, compromise dans l'instance ouverte pour la revidu procès Dreyfus.

Lorsque, le 3 de ce mois, au ministère de Tinstrucpublique, le Garde des Sceaux a procédé devant nos igues à la lecture des pièces de ladite enquête, vous bien voulu, sur mon interrogation, m'affirmerque, votre pensée, cette accusation ne visait pas le désment que je dirige.

Néanmoins le ministère des affaires étrangères étant, nt que je sache, la seule administration qui, en ►rs de la vôtre, ait été amenée à déposer devant la ibre criminelle, je crois devoir, afin d'éviter toute Lision future, vous prier de réclamer à* M. le capi- I Guignet une explication précise et écrite des es dont il s'est servi. La publicité qui vient d'être lée à sa déclaration confère, en effet, une gravité culière à ses inculpations dont je ne saurais, un instant, consentir à porter le soupçon. J'espère que voudrez bien provoquer et me communiquer d'ure la réponse du capitaine Guignet.

Veuillez, etc. »

Trois jours après, je recevais en réponse, de M. le ministre de la guerre, la lettre ci-après :

« En réponse à votre lettre du 9 courant, j'ai Thonneur de vous adresser ci-joint l'explication écrite que, suivant votre désir, j*ai demandée à M. le capitaine Guignet.

» Il résulte, tant de cette explication que des développements oraux qui l'ont accompagnée :

» 1*^ Que M. le capitaine Guignet n*a jamais eu la pensée d'incriminer l'administration des affaires étrangères, prise dans son ensemble, mais qu*il a conçu et conservé des doutes sur Fexactitude de la deuxième traduction présentée par un agent de votre département au ministère de la guerre en 1894.

)> Je n'ai pas à juger la motif de ces doutes, mais il m'est difficile de faire grief à un officier d'un sentiment aussi sincère qu'involontaire ;

» 2** Le tort de cet officier serait d'avoir exprimé ce doute, s'il n'y avait deux circonstances fortement atténuantes : la première c'est qu'il a été poussé par la réflexion désobligeante d'un conseiller enquêteur et en quelque sorte par la nécessité de se défendre {Interruptions à droite.) ; la seconde, c'est que M. Guignet ne pouvait se douter, quand il a reproduit cet incident devant M. Mazeau, que son récit, donné confidentiellement, serait quelques jours après livré à la publicité. Il est le premier à le regretter.

» Au surplus, j'ai eu la satisfaction de voir que le désaccord ainsi manifesté entre des agents de nos deux départernents n'a pas eu le retentissement qu'on aurait pu redouter. Si vous désirez de plus amples explications, M. le capitaine Guignet ira vous les porter de vive voix. Vous me faites remarquer que lorsque, le 27 janvier nous avons pris connaissance de l'enquête Mazeau, je vous avais affirmé que le propos du capitaine Guignet ne visait point votre administration. J'ai entendu par là qu'il s'agissait d'un fait accompli sous l'un de' vos prédécesseurs. Agréez, etc,

» Signé : de Freycinet. »

3. — Secundo du ministre des affaires étranp:ères. — « Explications du capitaine Cnignet. — Il maintient son accusation ; il regrette uniquement la publicité qui lui a été donnée. — Nouvelle lettre du ministre des affaires étrangères : Faire supporter au capitaine Cuignet rentière responsabilité de ses accusations ; prendre pour arbitre la Cour de Cassation. »

Dans les divulgations qui ont été publiées ce matin, on a omis la lettre du capitaine Cuignet, la voici :

« Monsieur le ministre, conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de répondre à la lettrée ci-jointe que vous a adressée M. le ministre des affaires étrangères.

a 11 est exact qu'au cours de ma déposition du 5 janvier j'ai dit qu*à mes yeux la bonne foi d'une administration étrangère à l'armée était compromise. Cette déclaration n*a pas été faite par moi spontanément, elle a été provoquée par une interruption très vive que m'adressa un conseiller dans les circonstances suivantes.

« Déposant sous la foi du serment, obligé de dire toute la vérité, je fus amené à faire connaître à la cour les conditions dans lesquelles fut remis au ministre, en novembre 1894^ un télégramme chiffré émanant de...

<( Je demande la permission de passer le nom. »

Voix diverses. — Le Figaro le dira.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Je Continue : (( Je dis que le ministère des affaires étrangères avait fourni de ce télégramme, successivement et à quelques jours d'intervalle, deux versions, le ministère des affaires étrangères avait expliqué que la première était très incertaine, en raison de certaines difficultés qu'on avait éprouvées à déchifiFrer le texte original.

(( J'ajoutai que cette explication, fournie en 1894, ne me paraissait guère admissible, attendu que, si on fait une erreur dans le déchiffrement d'une dépèche, on n'arrive pas à établir un texte clair. En outre, je ne comprenais pas qu'avec un même chiffre on pût obtenir d'une même dépêche deux textes contradictoires.

« C'est alors qu'un conseiller intervint et me fit remarquer, en termes très vifs, que mes dires tendaient à incriminer la bonne foi d'une administration étrangère

à Tarmée. Je répondis, sar au ton non moins vif, qne je n'avais pas à me préoccuper de ce à quoi pouvaient tendre mes dires, mais que, puisqu'on m'en faisait la remarque, je n'hésitais pas à reconnaître qu'à mes yeux . la bonne foi de l'administration visée était compromise.

» Je dois déclarer maintenant que, dans ma pensée, je n'ai jamais voulu incriminer en bloc une administration. J'ai voulu dire, et je pense encore, que la responsabilité des agents qui, en 1894, ont fourni au sujet d'an télégramme chîSré des textes contradictoires et des explications peu admissibles me paraissait gravement engagée.

» Je n'aurais d'ailleurs pas fait cette déclaration sans l'interruption du conseiller X...

j> Ayant à parler, devant M. Mazeau, de l'incident provoqué par le conseiller X, j'ai cru de mon devoir de relater toutes les circonstances qui avaient accompagné cet incident, y compris la réponse que je fis à Tinterruption du conseiller. Si j'avais pu supposer que ma déposition devant M. Mazeau devait être rendue publique, je n'aurais pas fait transcrire ce dernier détail, et, dans lïntérét de la vérité, je l'aurais seulement exposé verbalement aux conseillers enquêteurs.

» Signé : GuiGNET. »

Vous le voyez, le capitaine Guignet regrette la publicité donnée à son accusation, mais il la maintient. De- . vant moi, il l'a également regrettée, mais il ne l'a pas retirée {Interruptions.) y et iï n'a pas davantage exprimé l'intention de la retirer publiquement.

Dès lors, mon devoir était tout tracé.

M. le ministre de la guerre ne pouvait pas, je le reconnais, obliger le capitaine Guignet à parler contre sa pensée. (Très bien! Très bien! sur divers bancs. — Interruptions à gauche.)

Je sais que certains journaux y mettraient moins de scrupules. (Très bien/ Très bien/.)

MaÎB j'avais le devoir de montrer publiquement qne

338 livre: sixième

raccusation portée contre mon département n'était pas fondée.

C'est alors que j'écrivis, le 27 février, la lettre suivante :

Qc Monsieur le ministre, » A la suite de votre lettre du 12 de ce mois, j'avais pensé que des explications personnelles pourraient aider au règlement de l'incident provoqué par la déposition de M. le capitaine Gnignet devant la commission d*enquète de la Cour de cassation.

» J'ai le regret de constater qu'après plusieurs jours, je n'ai pas obtenu pour mon département la satisfaction que j'étais en droit d'attendre. Vous voulez bien me faire observer, dans votre lettre précitée, que le fait incriminé par le capitaine Guignet se serait produit, non pas sous le ministère actuel, mais sous un précédent cabinet. Je reconnais volontiers que votre personne et la mienne sont étrangères au débat.

» Je ne peux néanmoins admettre que le département à la tète duquel j'ai l'honneur d'être placé, et qui représente la France au dehors, voie sa bonne foi publiquement suspectée, même dans le passé, par un de vos subordonnés accomplissant une mission officielle.

» J'entends donc faire porter à M. le capitaine Guignet, la responsabilité entière de son accusation. Entre '* ses dires personnels et les affirmations officielles de mon département, la Gour de cassation prononcera.

» La question sera nettement posée devant elle : Oui ou non, les corrections apportées à la version première du télégramme du 2 novembre 1894 sont-elles justifiées? » Oui ou non, le ministère des affaires étrangères at-il agi loyalement en communiquant ces corrections au ministre de la guerre?

» Oui ou non, le colonel Sandherr a-t-il vérifié, par une contre-épreuve, l'exactitude du texte corrigé?

» Pour éclairer la cour, je ferai placer sous ses yeux la série complète des dix-sept pièces authentiques, originale est concordantes que renferme le dossier crypte*-

graphique de l'affaire. I^ sera loisible à M. le capitaine Gaignet d'opposer à ce faisceau de preuves le seul document sur lequel il a fondé son accusation, un document reconstitué à trois ans et demi de date, d'après lessouyenirs de M. le commandant du Paty de Clam {Bruit à gauche.), mis depuis lors en non-activité par retrait d*emploi.

» La cour, ainsi éditiée, décidera si la bonne foi se trouve du côté de mon département ou du côté de M. Guignet, »

Voilà les trois lettres échangées, je les ai lues sans y changer un seul mot.

Ce matin, les mêmes journaux qui ont reproduit des fragments de ces lettres ont répondu... (Interruptions à droite.)

M. Lasies interrompt au milieu du bruit.

M. LE MINISTRE. — Aujourd'hui, messieurs, laissezmoi vous répondre que, lorsque vous avez voulu vous adresser de la tribune au ministre des affaires étrangères, la plus simple loy2^uté vous commandait de l'avertir. {Applaudissement à gauche et au centre. — Bruit à droite,)

M. Lasies. — Je constate que lundi dernier, à plusieurs reprises, et avant de monter à la tribune, j'ai prié M. le Président du conseil de rappeler M. le ministre des affaires étrangères. M. le président du conseil m'a répondu qu'il représentait le Gouvernement tout entier, et que c'était à lui qu'il appartenait de répondre.

Vous devez savoir que j'ai l'habitude d'attaquer les gens en face, et vous en aurez la preuve tout à l'heure. {Applaudissements adroite. — Bruit à gauche.)

M. Millevoye. — Je demande à M, le président de rappeler à l'ordre M. le ministre des affaires étrangères.

M. Lasies a été censuré pour s'être permis une personnalité. Je demande la même sanction à l'égard de H. le ministre. [Agitation.)

M. LE PRÉSIDENT. — H n'y avait rien de blessant dans

les paroles qu'a prononcées M, le ministre. [Interruptions à droite.)

4. — Péroraison du ministre des affaires étrangères. — « Misérable histoire d'une dépêche que M. Paléologue aurait cachée. — Procès verbal de clôture de Tincident Cuignet. — Il porte les. signatures « Paléologue », « Cuigoet », a Chamoin»; il est daté du 27 avril J899. — Il a été dressé en présence du premier président de la Cour de Cassation. »

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Oû a écrit

dans les journaux que ces lettres ont été lues par M. Paléologue à la Cour de cassation; On n'a pas insisté pour la première et pour là seconde lettre, mais on a insisté pour la troisième. Il est encore inexact que cette lettre ait été lue. M. Paléologue, déposant devant la Cour de cassation, a repris, sans lire cette lettre, les points précis que je viens d'énumérer.

M. le président Mazeau, qui était assis à côté de M. Paléologue, a lu la lettre et l'a rendue à M. Paléologue, sans la communiquer à la cour. La lettre n a donc pas été lue à la cour. {Bruit et interruptions à droite.)

Des insinuations ont été dirigées contre M. Paléologue, On a parlé de dépêches cachées, que le général Ghamoin aurait surprises dans le dossier de M. Paléologue. (applaudissements à gauche, --Bruit à droite.)

Voici la vérité établie par les agents mêmes du ministère de la guerre.

Je donne lecture des deux lettres suivantes :

« Mon général, une partie de la presse persiste à publier que, lors de notre comparution du 21 avril devant les chambres réunies, vous auriez inopinément décoavert dans le dossier dont j'étais porteur une pièce importante que j'essayais de dissimuler. » {Interruptions sur divers bancs.)

M. Julien Dumas. — Vous dérivez le débat I

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Nofl, je

dirai tout, car demain on dirait encore que je cache quelque chose. {Applaudisseinents.)

Je continue la lecture :

« Un mot de vous suffirait à détruire cette légende et à prouver que notre confrontation s'est passée comme nous étions l'un et l'autre certains qu'elle se passerait, c'est-à-dire en toute lo3rauté, confiance et courtoisie. « Sigfné : Paléologue. »

Le même jour, M. le général Ghamoin écrivait la lettre suivante :

« Cher monsieur, en réponse à votre lettre de ce matin, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que je n'ai pas eu à découvrir dans votre dossier la pièce au sujet de laquelle j'ai cru devoir présenter certaines observations, puisqu'elle figurait au nombre de celles qui avaient déjà été soumises à Texamen delà cour ; j'ajoute que c'est vous-même qui m'avez remis cette pièce, au cours de notre confrontation.

» Je suis heureux de constater également que notre confrontation s'est passée, ainsi que vous le dites, en toute loyauté, confiance et courtoisie, » {Très bien! très bien!)

Voilà quel a été le rôle de l'agent du ministère des affaires étrangères et du ministre lui-môme. On m'accuse d'avoir dicté sa déposition ; cela veut dire qu'on me tient rancune de ne pas l'avoir dirigée dans un sens favorable à ce qu'on aurait voulu. (Applaudissements, — Bruit sur divers bancs,)

M. Prague. — Expliquez-vous avec votre fonctionnaire, qui dit avoir parlé d'après vos ordres.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Oui, c'cst

d'aprèis mes ordres. (Exclamations sur divers bancs.) que M. Paléologue est allé à la Cour de cassation faire la preuve publique de la bonne foi de l'administration que je dirige. {Applaudissements, — Interruptions sur divers bancs.)

M. DE Ramel. — Publique par le fait de qui?

M. MiLLEVOYB. — Gomment est-elle publique? Vous vous ne répondez pas. (Bruit,)

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Lç jouf-

342 LnRE SIXIÈME

nal qui a publié des fragments des lettres que je viens de lire en entier ajoutait qui) y aurait une suite.

Cet épilogue, c'est moi qui vais le faire connaître à la Chambre. {Applaudissements.)

C'est au sujet de la dépêche du 2 novembre, signée Panizzardi {Interruptions sur diver$ bancs. — Très bien/ très bien) que M. le commandant Cuignet a porté à la Cour de cassation Taccusation de mauvaise foi. '

Voici le procès- verbal du 27 avril, signé M. le général Ghamoin, M. le commandant Cuignet et M. Paléologue:

« Par ordre de M. le premier président de la Cour de cassation, les soussignés, MM. le général Chamoin et le commandant Cuignet, délégués du ministre de la guerre, d'une part, et M. Paléologue, secrétaire d'am» bassade, délégué du ministre des affaires étrangères, d'autre part, se sont réunis, le 27 avril 1899, dans le cabinet de M. le premier président, à Teffet de procéder au déchiffrement du décalque du télégramme du 2 novembre 1894, signé Panizzardi, tel qu'il a été remisa M. le premier président de la Cour de cassation par Tadministration des postes et télégraphes, avec les explications contenues dans la lettre du chef de cabinet du sous-secrétaire d'Etat de cette administration, en date du 22 avril 1899.

« La traduction opérée de concert par les trois délégués a fait ressortir la version suivante. « Si le capi- » taine Dreyfus n'a pas eu de relations avec vous, il serait » bon de charger l'ambassadeur de publier un démenti 9 officiel afin d'éviter les commentaires de la presse. »

» En foi de quoi, lesdits délégués ont signé le présent procès-verbal. » {Applaudissements,) .

Est-il nécessaire de dire à la Chambre que cette traduction est, mot pour mot, identique à celle que le ministère des affaires étrangères remit en novembre 1894 au ministère de la guerre? {Applaudissements.)

C'est donc la constatation, faite par M. Cuignet laimème, que Taccusation de mauvaise foi était purement gratuite (Appiaudisseme?ifs.); et dès lors, dès ce mo-

LES FRASQUES Dtf CAPITAINE CUIGNET 343

ment, 27 avril, il ne pouvait plus y avoir de dissentiment entre les deux ministères, puisque le délégué de la guerre reconnaît que le ministère des affaires étrangères avait donné en 1894 une traduction absolument exacte. [Applaudissements.)

3.— Exordede Lasies. -^ «Le ministre des affaires étrangères a négligé de lire la lettre que Freycinet lai adressa le 17 avril. — Voici cette lettre et voici la réponse que le ministre des affaires étrangères lui fit, le 18 avril. »

M. Lasies. — Je voulais, aujourd'hui qu'on ne pouvait plus, m'accuser de plaider les circonstances atténuantes pour éviter la censure ; je voulais, tout en maintenant le fond de ce que j'avais dit, retirer les expressions vives que j'avais employées; je ne puis plus le faire après les paroles prononcées par M. le ministre des affaires étrangères.

M. le ministre a dit que j'aurais dû avoir la loyauté de le faire prévenir. C'est du côté de M. le président du conseil qu'il devait «e tourner en lui disant : a Vous auriez dû avoir la loyauté de me prévenir. »

J'avais, en effet, prié M. le président du conseil, dès le début de la séance, de vouloir bien faire appeler M. le ministre des affaires étrangères. Je disais même que l'absence de M. le ministre des affaires étrangères me gênait beaucoup ; mais je crois que sa présence eût beaucoup plus gêné M. le président du conseil.

Lundi dernier, quand j'affirmais qu'il y avait eu un dissentiment entre le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères, M. le président du conseil avec une insistance que tout le monde a remarquée, m'a interrompu à plusieurs reprises en disant : « C'est faux! »

M. Charles Dupuy, président du conseil. — J'ai dit qu'il n'y avait pas eu de dissentiment qui pût provoquer le départ de M. de Freycinet. [Interruptions à droite.)

M. Lasies. — La preuve est faite aujourd'hui.

M. MiLLEVOYE. — La preuve est dans les lettres qiie

M. le ministre des affaires étrangères avait promis de lire et qu'il n'a pas lues.

M. Labiés. — Je vais les lire. (Très bien! très bien! à droite,)

M. le ministre a bien lu les premières lettres qu'il a échangées avec M. de Freycinet relativement à l'incident du commandant Guignât, mais il a oublié de lire la lettre du 17 avril que lui a écrite M. de Freycinet.

M. Delgassé, ministre de& affaires étrangères, — Je ne pouvais pas avoir la prétention de lire à la tribane toute la correspondance échangée entre les deux départements. {Interruptions à droite,) J'ai lu les lettres visées dans les journaux, qui ont motivé l'interpellation de M. Vivian!.

M. Lasies. — M. le ministre a raison ; il était inutile qu'il lût toutes les lettres, car il devait bien se douter que j'étais prêt à lire celles qu'il n'aurait pas lues. {Très bien! très bien! à droite,)

M. le ministre a négligé de lire deux lettres importantes, qui prouvent que le dissentiment nié par M. le président du conseil existait parfaitement.

M. de Freycinet écrivait, le 17 avril, à son collègue des affaires étrangères :

« Je suis informé que M. Paléglogue a donné lecture devant la Cour de Cassation des trois dépèches échangées entre nos deux départements ^es 9, i2 et 27 février. Je vous serais très obligé de me dire si c'est par votre ordre et avec votre autorisation que cette lecture a été faite. Je vous serais également reconnaissant de me faire connaître si copie desdites dépèches a été laissée à la Cour. »

Le lendemain, M. le ministre des affaires étrangères adressait à son collègue de la guerre la lettre suivante, dans laquelle il niait tout :

« J'ai l'honneur de vous faire savoir, après avoir interrogé M. Paléologue et m'ètre fait replacer sous les yeux le compte écrit de sa déposition, qu'il n'a pas donné lecture à la Cour de cassation de ces trois dé-

^rY^yr"

pêches et n'a pas laissé copie à la Goor desdits documents. »

Voilà une négation formelle de M. le ministre des affaires étrangères.

Mais le ministre de la guerre avait le moyen de contrôler la véracité de sa plainte. Le 20 avril, ne vous at-il pas écrit pour vous informer qu'il avait envoyé M. le général Ghamoin et le capitaine Guignet auprès de M. le premier président Mazeau, et qu'ils avaient reçu de ce haut magistrat l'assurance que la lettre du 27 février, la plus importante des trois, avait été lue à la Cour par M. Paléologue et remise par lui entre les mains de M. le premier président, qui la lui a rendue.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Il n'apas

échappé à la Ghambre que je me suis expliqué sur ce poiqt.

Gomme M. Lasies adonné lecture de toutes les lettres de M. de Preycinet, notamment de celle du 20 avril, je le prie, — car son dossier doit être complet — de donner lecture de ma réponse du 20 avril.

M. Lasies. — Je vais la lire, mais je précise d'abord Tétat dé la question.

M. de Freycinet vous avait demandé si M. Paléologue n'avait pas communiqué, par votre ordre, une lettre à la Gour de Gassation ; vous l'aviez nié.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Je VOUS

répondrai.

M. Lasies. — Dans votre lettre du 18 avril, vous déclarez, après avoir interrogé M. Paléologue, qu'il n'a pas donné lecture à la Cour des trois dépèches des 9, 12 et 27 février, et qu'il ne lui en a pas laissé copie.

Le 20 avril, le ministre de la guerre insiste; et vous répondez le même jour au ministre de la guerre :

« Vous me dites que M. Paléologue a donné lecture, à la Gour de cassation, des trois dépèches des 9, 12 et 27 février, et qu'il en a laissé copie : je- vous ai répondu que cette double assertion était inexacte.

« Vous me mandez aujourd'hui que M. le général

Ghamoin et M. le capitaine Guignet, envoyés auprès de M. le premier président, ont reçu de lui l'assurance que notamment- la lettre du 27 février, la plus importante des trois, avait été lue à la Cour par M. Paléologne.

» Le mot « notamment » semble indiquer que vous croyez devoir maintenir la déclaration précitée en ce qui concerne la communication des trois lettres cidessus visées.

» M. Paléologue persiste à protester contre une déclaration ainsi formulée ; il n'a ni lu, ni laissé en copie les dépêches des 9 et 12 février.

» Quant à celle du 27 février, il reconnaît volontiers ravoir lue... »

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Je demande à lire le texte complet.

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — J'ai SOUS IcS yCUX la

lettre portant la signature de M. Delcassé : Toriginal fait foi. Voici ce que je lis ;

« Quant à celle du 27 février, il reconhatt volontiers ravoir partiellement lue et commentée devant la Gour. » (Exclamations à Vextrême gauche et à gauche.)

M. Lasies. — Le ministre n'en est que plus coupable. {Très bien! très bien! à droite et sur divers bancs au centre,)

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — J'ai dit

— et je tiendrai parole jusqu'au bout — que tous les documents cités seraient cités intégralement. Voici le passage intégral de ma lettre da 20 avril :

a Quant à celle du 27 février, il reconnaît volontiers l'avoir partiellement lue et commentée devant la Cour, afin de lui prouver que ce n'était point par surprise que les dires du capitaine Guignet se trouvaient déférés, selon mes instructions, à l'appréciation de cette assemblée judiciaire.

9 Je ne saurais le désavouer d'avoir ainsi agi.

» M. Paléologue m'a derechef affirmé n'avoir laissé sur le bureau de la Gour aucune des trois copies que, d'après vos renseignements, il y aurait déposées.

LBS FRASOUKS DU CAPITAINE CUIGNET 347

>^ Je ne saurais non plus lui faire un grief de ne s'être pas opposé à ce que M. le premier président Mazeau prit connaissance par lui-même du document qui venait d'être partiellement lu et commenté devant la

Cour. »

ô. — Péroraison deLasies. — Divagations. — Clôture de la discussion.

M. Lasies. — On croyait que M. Paléologue avait lu la pièce tout entière. M. le ministre de la guerre et M. le ministre des affaires étrangères viennent de dire qu'il ne Ta lue que partiellement et qu'il l'a commentée.

Eh bien, je prétends que M. Paléologue a lu une pièce réellement tronquée à la Cour de Cassation, et qu'il a fait cela sur votre ordre. {Applaudissements à droite, — Bruit à Vextrême gauche et à gauche,)

Il reste donc acquis que M. de Freycinet s'en est ailé parce qu'il donnait raison à M. le commandant Guignet...

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Cela n'a aucun rapport.

M. Lasies. — ... et parce que M. le ministre des affaires étrangères ne voulait pas donner tort à M. Paléologue.

Entre M. Paléologue et M. de Freycinet, M. le président du conseil n'a pas hésité : il a sacrifié son ministre de la guerre. [Applaudissements à droite, )

En sacrifiant M. de Freycinet, monsieur le président du conseil, vous avez glissé sur une pente toute naturelle.

Depuis que M. Fournière, levant sur vous ses mains bénissantes, vous a imposé le baptême républicain, il semble que vous ayez pour politique de donner satisfaction au côté gauche de cette Chambre en poignardant dans le dos vos anciens amis. {Applaudissements adroite.)

Vous avez prouvé que vous marchiez dans cette voie lorsque vous avez accepté un ordre du jour qui était

presque une insulte pour M. Méline, votre prédécesseur au pouvoir.

Je m'étonne que des applaudissements chaleureux aient accueilli la nouvelle que le commandant Gaignet venait d'être frappé d'une peine disciplinaire très sévère, après être venu très loyalement déclarer qu'il était l'auteur de la communication. Cette communication était, je le reconnais, un peu gênante pour le Gouvernement qui, après avoir dit qu'il n'y avait aucun dissentiment dans le cabinet, a été obligé d'avouer que ce dissentiment existait réellement.

Vous trouvez que M. Gaignet a commis une faute grave en communiquant ces pièces. Mais vous avez approuvé et applaudi ceux qui ont communiqué le dossier de Tenquête au Figaro. {Applaudissements à droite.) n

Voilà où Ton en arrive avec un Gouvernement incapable d'enrayer la marche vers l'anarchie!

Les officiers ne sont pas défendus. Ils en sont réduits à se défendre par les moyens qu'ils trouvent! (Applaudissements à droite, — Bruit à gauche,)

jPour la plupart d'entre vous, qui défendez l'innocence de Dreyfus, elle n'est qu'un prétexte. Vous cherchez, en réalité, à assouvir votre haine de l'armée. {Vives interruptions à V extrême gauche et à gauche. — Applaudissements à droite.)

Vous avez la haine de l'armée! {Interruptions prolongées et réclamations à Vextrême gauche et à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Je ne puis pas laisser dire ici que des députés français ont la haine de l'armée. {Vifs applaudissements.)^ alors qu'au contraire, tous, nous mêlons dans nos cœurs l'armée et la patrie. {Applaudissements prolongés à gauche et au centre.)

M. Lasies. — Si vous n'avez pas la haine de l'armée, vous avez la haine de l'autorité qu'elle représente... (Bruit.)

M. Camille Pelletan. — Taisez-vous! Vous n'avei

IRLJIi lipipL

pas le droit de parler ainsi. Ce langage est intolérable. [Applaudissements à Vextrême gauche et à gauche,)

M. Lasies. — Voulez- vous me dire alors pourquoi vous ne protestez pas quand vos amis et alliés écrivent que le clou de TExposition de 1900 sera une maison de tolérance tenue par des officiers français?... Qui de vous a protesté? (Bruit.)

M. LE PRÉSIDENT. — Jc VOUS prie, monsieur Lasies, de ne pas apporter à la tribune de semblables allégations.

M. Lasies. — U faut les apporter, monsieur le président. Il faut que le pays sache la vérité. {Applaudissements à droite, — Bruit à Vextrême gauche et à gauche.)

Avez-vous protesté lorsqu'un atitre écrivain a déclaré qu'il y avait des trognons de choux pour recevoir le commandant Marchand et un mur qui l'attendait !... {Bruit prolongé à Vextrême gauche et à. gauche, — Applaudissements à droite.)

M. LE PRÉSIDENT. — J'invitc Torateur à rentrer dans la question.

M. Charles Bos.j — Et vous, monsieur Lasies, n'avez-vous pas outragé l'armée, quand vous avez essayé de soulever un régiment contre la République de complicité avec Déroulède? {Interruptions à droite, — ^ Bruit.)

M. Lasies. — On ne penserait pas à soulever les régiments contre la République si la République faisait respecter son armée, et elle ne la fait pas respecter. {Vives interruptions à gauche. — Bruit.)

M. le président — Si vous continuez à sortir de la question, je serai obligé de consulter la Chambre.

M. Lasies. — Je suis monté à la tribune sans m'y être préparé et je prie la Chambre de m'excuser si j'emploie des expressions trop vives. {Mouvements divers.) Je répondais à la manifestation par laquelle la Chambre a accueilli la sévère mesure prise contre un officier qui s'est lui-même reconnu coupable de la cotn-

munication d'un document. Que diriez-vous de cet autre officier, chef d*escadron d'artillerie^ qui, parait-il, écrit dans une revue allemande, publiée à Lausanne, des articles infâmes contre l'armée française? (Interruptions. — Bruit.]

M. LE MimsTRE DE LA GUERRE. ^ Le fait dont voas parlez n*a pas encore été porté officiellement à ma connaissance. Je n'en ai entendu parler que dans une conversation.

Ce que je tiens à dire, avant de laisser M. Lasies aller plus loin, c'est que je ne puis pas admettre qu'il ait seul dans cette enceinte le devoir de faire respecter l'armée. J'ai ce devoir, dont je sens toute l'importance et la grandeur. Je me suis attaché, dès mes premiers actes, à maintenir avant tctfit la discipline, et c'est pourquoi j'ai cru devoir réprimer sévèrement une faute grave, compromettante pour l'armée et pour l'esprit militaire. {Vifs applaudissements à gauche et sur un grand nombre de bancs.)

M. Lasies. — Je remercie M. le ministre de sa déclaration; j'espère qu'il sévira aussi très sévèrement contre cet officier. (Interruptions.)

M. LE PRÉSIDENT. — Je prie encore une fois l'orateur de rentrer dans le sujet de son interpellation.

M. Lasies. — Je suis persuadé que M. le ministre de la guerre, qui est un homme de devoir, saura faire respecter l'armée. {Exclamations a Vextrême gauùhe. — Applaudissements à droite et au centre.) Son rôle sera difficile, car il aura à lutter contre ceux qui veulent détruire le principe militaire. {Réclamations à Vextrême ^auc/ie.) Gomment I dans vos journaux, ne dites-voas pas chaque jour qu'il faut lutter contre les prétoriens?

M. LE président. — Les prétoriens n'ont rien à voir avec l'armée nationale. {Applaudissements.)

M. Lasies. — C'est de ce côté (la gauche) qu'on appelle ainsi l'armée française. {Interruptions. — BruiL

M. LE président. — Votre interpellation porte sur le? révélations relatives à la démission du précédent mi-

Distre de la guerre. Je vous iavite, pour la dernière fois, à vous renfermer dans ce sujet.

M. Lasies. — Je termine. Tandis que, lundi dernier, le Goavernement niait qu'il y eût eu dissentiment entre les membres du cabinet, il est prouvé aujourd'hui que, ÙH. de Freycinet s'en eist allé, c'est à cause du désaccord qui existait entre lui et M. Delcassé. {Très bien! très bien! à droite, — Bruit,)

M. le président du conseil. — Non, non, non, absolameni non I {Applaudissements à gauche,)

M. le président. — J'ai reçu Tordre du jour suivant, signé de^ MM. Gabriel Denis, Babaud-Lacroze et Garnier :

« La Chambre, approuvant Tattitude et les déclarations du Gouvernement, passe à Tordre du jour. j>

M. Aucot. — Nous demandons Tordre du jour pur et simple.

7. — Ordres du jour. — Intervention de Mahy. — « Le ministre de la Guerre n'a pas été soutenu par le Président du Conseil. — J'adjure la majorité de ne pas se laisser conduire à l'abîme. »

M. de Mahy. — Je sollicite un moment d'attention, surtout de ce côté de la Chambre (Textrème gauche), parce que, sans que j*aie Tintention de froisser mes collègues, peut-être trouveront-ils dans mes paroles une certaine liberté qui ne leur plairait pas.

J'éprouve en ce moment le même chagrin que dans la séance à la suite de laquelle M. le ministre de la guerre a donné sa démission. Ce jour-là, nous avons vu une minorité intelligente, audacieuse, sachant ce qu'elle veut, tenir en échec la majorité, le Gouvernement, le président de la Chambre lui-même, et aboutir par son altitude, par un bruit persistant, à une véritable violation de la tribune. Si bien que M. le ministre de la guerre, n'ayant pas été soutenu par M. le président du conseil... (Applaudissements sur divers bancs, — Réclamations et bruit.)

M. Charles Dupuy, président du conseil. — La parole que vous venez de prononcer n'est certainement

pas réfléchie. II vous aurait suffl de vous rappeler les termes dont s'est servi M. de Freycinet à l'égard du président du conseil pour vous épargner cette insinuation. {Très bien! très bien!)

M. DE Mahy. — Ma parole est réfléchie, et ce que je dis est la vérité même. Je dis qu'il est odieux de laisser partir un ministre appartenant à la majorité, pour le remplacer par un honime, très honorable sans doute, et qui a tout mon respect, mais qui appartient à la minorité. [Bruit.)

Nous avons eu le spectacle d'une minorité imposant sa volonté à tous. Je dis que c'est là une violation de toutes les règles du régime parlementaire ; je ne puis donc m'associer à un ordre du jour de ' confiance. Le Gouvernement ne nous a pas donné d'explications suffisantes. On a puni, avec raison, certaines indiscrétions; mais le Gouvernement n'a pas trouvé un mot pour blâmer, pour ceux qui ont commis les premières indiscrétions, [Très bien! très bien! sur divers bancs.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Ccs indiscrétions ont été déférées aux tribunaux.

M. DE Mahy. — M. le président du conseil se trompe. Il a traduit devant les juges celui qui a profité de Tindiscrétion, mais non celui qui l'a commise.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Si VOUS le conuaissez, nommez-le moi.

M. DE Mahy. — Vous n'avez pas traduit devant les tribunaux ceux qui ont livré les pièces.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je ne les connais pas.

M. DE Mahy. — Il faut les connaître! Le nombre n'est pas si grand de ceux qui ont pu commettre l'indiscrétion. Vous n'avez pas eu un traitement égal pour tous. Je ne voterai donc pas Tordre du jour proposé, et je demande à la Chambre de voter l'ordre du jour par et simple. (Très bien! très bien! sur divers bancs. — Bruit.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je ne veux pas rechercher à quelles pensées ou arrière-pensées obéissent

ceux qui ne veulent pas voter Tordre du jour de confiance; mais, la question se trouvant ainsi posée, la Chambre doit comprendre que le Gouvernement repousse l'ordre du jour pur et simple, et lui demande de voter Tordre du jour de confiance. {Très biev ! très bien!)

Le Gouvernement a fait un acte qui mérite d'être approuvé ou d'être blâmé. (Très bien/ très bien/) Il estime que cet acte est honorable pour ceux qui l'ont accompli, et qu'il montrera à l'armée, mieux que tous les discours, le respect qu'on a pour elle lorsque, en dépit des tristesses qu'entraîne une mesure pareille^ on fait malgré tout régner la discipline {Très bien! très bien /)

M. DE Mahy. — Je n'ai pas d'arrière-pensée. Ce que j'ai à dire, je le dis nettement. J'ai regretté et je regrette de voir le Gouvernement et la majorité de la Chambre... c'est de la dernière gravité : {Interruptions à gauche et à Vextrême gauche.) : si la majorité ne se ressaisit pas, tout est fini. {Nouveau bruit à gauche. — Applaudissements à droite.)

Si la majorité ne profite pas de Toccasion pour se ressaisir... (Nouvelles interruptions à gauche.) Je me renferme d'habitude dans ma spécialité, les questions coloniales ; mais aujourd'hui je suis épouvanté de ce qui se passe.

Si la majorité ne se ressaisit pas aujourd'hui, c'en est fait de son influence dans la Chambre et dans le pays. (Interruptions sur les mêmes bancs à gauche,)

J'adjure la majorité de se reprendre. Ce qui se passe actuellement, cette mainmise de la politique de l'extrême gauche sur la majorité et sur le ministère vous entraînera plus loin que vous ne pensez. (Interruptions et bruit à gauche.)

Dans le pays également, nous voyons une minorité, celle-là factieuse, bouleverser le pays.

Elle essaye de vous pousser à la révolution, et vous y arriverez. Vous y serez entraînés. Si dans cette

Digiti:

Chambre nous abandonnons l'influence politique aux partis extrêmes, dans le pays aussi cette minorité factieuse remportera.

Je vous en avertis, je puis vous donner cet avis, car je suis peut-être le plus ancien républicain de cette Chambre. A Tépoque où la République était chaque jour menacée, partout, dans la commission de permanence notamment, nous avons contribué à fonder cette République, votée à une voix de majorité.

Vous me pardonnerez cette inquiétude, lorsque je vois le Gouvernement compromettre lui-même la République par sa faiblesse. {Bruit à gauche et à Vaxtrême gauche. — Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite,)

8. — Déclaration de Jourde : « Je voterai l'ordre du jour de coaflance ». — Déclaration de Thierry : « Je ne voterai pas Tordre du jour de confiance. » — Adoption de Tordre du jour de confiance.

M. JouRDE — J'ai assisté à toutes les discussions sur l'affaire Dreyfus, sans jamais y prendre -part. J'éprouve aujourd'hui le besoin d'expliquer mon vote.

Je voterai Tordre du jour de confiance. {Très bien! très bien! à gauche.)^ parce que je crois que le pays de France a assez des discussions sur <îette affaire. (Très bien/ très bien ! à gauche*)

Le pays, en effet ne peut manquer de voir ce qui se passe sous prétexte de l'affaire Dreyfus.

L'honorable M. de Mahy, parlant de je ne sais quelle majorité, a dit que le Gouvernement devenait prisonnier de l'extrême gauche. {Oui/ oui I à droite,)

Je félicite notre honorable collègue de sa perspicacité; quant à moi, je n'aperçois aucune trace ni de Parlement ni de Gouvernement depuis cette affaire Dreyfus. {Ti'ès bien! très bien! à gauche. — Bruit.)

Ce que j'aperçois, et je crois que je ne suis pas le seul, c'est que nos collègues de droite n'attaquent pas les institutions républicaines de la même manière qu'autrefois. Aujourd'hui, ils se servent de l'affaire

Dreyfus; demain, ce sera une autre affaire. {Très bien ! très bien à gauche. — Interruptions à droite.)

C'est leur droit; ils espèrent qu'au moment où ces agissements auront déconsidéré la République, il se lèvera un prétendant, un sauveur. (Très bien /très bien! à gauche.) Ils font fausse route.

En face de moi, je vois un parti qui agit moins franchement ; il se sert de l'affaire Dreyfus' pour signifier aux ministres qui siègent sur ces bancs qu'il y a assez longtemps qu'ils y sont. {Très bien! très bien! à gauche.)

C'est parce que je ne veux pas faire le jeu des ennemis de la République ni celui de la politique de M. Mé^ line que je voterai l'ordre du jour de confiance. {Très bien! très bien! à gauche. — La clôture I) M. J. Thierry. — Je viens expliquer mon vote. J'ai pour le Gouvernement qui siège sur ces bancs, et poar plusieurs de ses membres les plus éminents, des sentiments d'ardente sympathie et de profonde déférence.

C'est donc avec un inexprimable regret que je ne voterai pas l'ordre du jour de confiance, parce que, d'après moi, savoir si le commandant Guignet a été justement frappé par le très honorable ministre de la guerre, ce n'est pas le fond du débat. {Applaudissements sur divers bancs.)

Pour la loyauté de mon vote, je tiens à le dire solennellement, je ne puis laisser croire aux électeurs français, dont j'ai l'honneur d'être le représentant, que j'ai voté l'ordre du jour de confiance, parce que les explications de M. le ministre des affaires étrangères m'ont paru suffisamment claires et satisfactoires. (Applaudissements sur divers bancs.)

M. LE PRÉSIDENT. — Jc mcts aux voix l'ordre du jour pur et simple.

A la majorité de 417 voix contre 115, sur 532 votants, l'ordre du jour pur et simple n'est pas adopté. (Applaudissernents à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Je mcts aux voix Tordre do jour déposé par MM. Gabriel Denis, Limouzain-Laplanche, Babaud-Lacroze et Garnier.

A la majorité de 389 voix contre 64, sur 453 votants, cet ordre du jour est adopté.

Le prophète avait dit à son peuple, le 21 mars 1899 : « Personne ne se passionne plus guère pour le dénouement de l'affaire Dreyfus. » La violence du débat parlementaire du 12 mai ne confirme guère cette prophétie. Elle comporte d'ailleurs un enseignement précis.

Le 10 février, la majorité en faveur de la loi de dessaisissement est 332 contre 216. Le 12 mai, la majorité du 10 février se disloque. Le tronçon antisémite est isolé : il forme la minorité ; 115, au premier scrutin; 64, au second.

Le 10 février, 216 républicains forment la minorité contre l'antisémitisme, auquel la loi de dessaisissement est chère. Le 12 mai, ces 216formentle gros de la majorité: 173 des partisans de la loi de dessaisissement les ont ralliés.

Bref 389 députés répudient le mensonge antisémite. La conjonction s'opère entre les républicains de droite et les républicains de gauche. L'œuvre du temps s'accomplit. Elle est favorable à la vérité. Après une rentrée sans tapage, la Chambre fait une semaine d'excellente besogne.

Le 13 mai, Rochefort publie « La Grande Trahison. »

1. — Ballot-Beaupré avait commencé son rapport dans un sens antirevisionniste.

Ils en sont tous : l'Elysée, le ministère, le Sénat et la Chambre. Le Figaro va publier dans quelques jours ane déclaration officielle de Schwartzkoppen, et c'est Dupuy, l'homme à poigne ou à foire d'empoijgne, qui la lui communiquera. Le conseiller Ballot-Beaupré avait corn*

mencé son rapport dans un sens nettement antirevisionniste : le traître actuellement président d'un conseil de traîtres a fini, à force d'obsessions et môme de menaces, par obtenir que le rapporteur modifiât du tout au tout ses conclusions, maintenant complètement favorables à la révision et peut-être à l'annulation pure et simple du procès du chenapan.

Et savez-vous comment le ministre s'y est pris pour convaincre le conseiller? Il lui a affirmé, le misérable, que la reconnaissance de la non culpabilité de Dreyfus était une « question nationale » ; que si la revision était repoussée, l'empereur d'Allemagne en personne entrerait en scène, circonvenu qu'il était par tout son étatmajor qui, en échange des services rendus par le trdtre, lai avait promis de l'arracher à son lie.

Oui, voilà l'argument encore plus absurde qu^ignominieux dont se sert Dupuy auprès de la Cour suprême. Il promène tous les jours devant elle le spectre d'une Douvelle guerre dont il n'hésiterait pas à la rendre responsable! Chantage idiot, le jeune Guillaume étant iafiniment trop avisé pour aller bénévolement se couvrir de ridicule aux yeux de l'Europe en nous cherchant querelle à propos d'un crapuleux espion, dont mieux que personne il connaît l'infamie, puisqu'il la payait de ses deniers.

Ceux qu'on n'a pu encore acheter, on les effraye par la perspective d'un confiit européen, et les magistrats, troublés par cet appel à la peur, vont tomber dans le piège que l'imposteur Dupuy leur a tendu, de complicité avec le Delcassé dont le front et les joues ont cessé de rougir.

La déposition que l'employé Paléologue a dirigée» par ordre, contre M. de Freycinet a été concertée, du premier au dernier mot, entre le ministre des affaires étrangères et celui de l'intérieur, dont le but était de se débarrasser du sixième ministre de la guerre qui refusât de croire à l'innocence du youpin de Tîle du Diable.

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