Préliminaires de Taudience
Les débats de Taffaire en révision se sont ouverts et ont commencé à se dérouler hier devant la Goarde cassation, toutes chambres réunies, dans un ordre parfait, je dirais presque dans un recueillement absolu. Les spectateurs privilégiés de cette importante fonction de justice que nos magistrats de la Cour de cassation vont avoir à remplir, semblaient avoir déposé, dès le seuil de la grand'chambre, leurs passions, leurs partis pris, leurs haines, leurs discordes. Journalistes, hommes politiques ont observé, dans ce temple de toutes les lois, celle, qui leur est peu coutumière, du silence. L'habituelle réunion féminine que nous voyons suivre l'afiFaire Dreyfus dans tous les prétoires, depuis son origine, a montré la même sagesse. En somme, tout ce monde était réuni là non point pour se communiquer leurs différentes manières de voir l'Affaire, mais pour entendre le mot suprême qui doit être dit sur la re vision par M. Ballot-Beaupré. Ce mot, ils l'attendaient tous avec anxiété. Il n'a pas encore été prononcé hier ; il le sera peut-être aujourd'hui. Ce mot a déjà demandé six heures d'audience ; il est probable qu'il en demandera encore autant. M. le rapporteur Ballot-Beaupré nous a prévenus qu'il l'avait divisé en trois syllabes.
La première nous dira les faits sur lesquels les partisans de la revision se basent pour la demander et comprendra, naturellement, l'analyse du très long rapport de l'avocat de madame Dreyfus, M* Mornard ; la seconde sera consacrée à examiner les raisons pour lesquelles les adversaires de la re vision la repoussent et comprendra les dépositions des officiers de Pétat-major et
de tous ceux qui se sont faits les défenseurs du jugement de 1894; la troisième, enfin, nous dévoilera l intime pensée de M. Ballot-Beaupré lui-même et nous dira le cas qu'il fait des arguments et des raisons, bonnes ou mauvaises, des uns et des autres. C'est alors que Téminent rapporteur conclura.
Les conseillers nous sont arrivés avec cette dignité et cette gravité dans la démarche qui distinguent les magistrats, quand Taudience est publique et qu'ils savent qu'un public choisi les regarde. La foule des magistrats, les quatre présidents en tête, ceux-ci reconnaissables aux collets d'hermine que rougit la goutte de sang de la Légion d'honneur; les conseillers de la chambre civile, de la chambre des requêtes et de la chambre criminelle en toilette des grands jours, c'est-à-dire en robe écarlate, tous mêlés, sans qu'une partie spéciale de cette salle leur soit affectée, sans division, sans distinction, sans étiquette, car leur vole tombera d'une égale valeur dans l'urne commune, se divisent en deux longues théories silencieuses qui gagnent les hauts côtés.
En face, nous avons le premier président Mazeau, quia, à sa droite, M. Ballot-Beaupré, président delà chambre civile et rapporteur; à sa gauche, M. Tanon, président de la chambre des requêtes, et M. Lœw, président de la chambre criminelle.
— Appelez l'affaire I
A cette invite de M. Mazeau, le greffier appelle :
— Aft'aire Dreyfus ! Rapporteur M. Ballot-Beaupré, avocat M® Mornard.
M. Ballot-Beaupré a la parole. Il la retiendra longtemps. Il en a la force. M. Ballot-Beaupré semble doué d'une santé florissante. C'est une forte tête, toute roode, d'expression énergiquement intelligente, au front proéminent, aux yeux perçants, au menton gras, aux lèvres roses qui laissent avec facilité couler une parole admirablement timbrée, nuancée, une parole qui ne se fatigue pas, qui ne se contente pas de se faire entendre»
mais qui se fait écouter* Elle était aussi claire, aussi agréable à Toreille, hier, à la fia de l'audieoce qu*aa commencement* Et M. Ballot-Beaupré, durant ces six heures de lecture, n'a pris qu'an grog.
2. — Ëxorde du rapport de Ballot-Beaupré. — De 1S94 à W9, Le procès de 1894. — L'accusatioQ et le bordereau.
Au milieu d'un silence religieux, M. le président rap^ porteur Ballot-Beaupré commence, d*aae voix très ferme, la lecture de son rapport :
Monsieur le premier président, Messieurs, Le 19 décembre 1894, Alfred Dreyfus, âgé de trente-cinq ans, capitaine breveté au 14^ régiment d'artillerie, stagiaire àTétat-major de Tarmée, comparaissait devant le premier conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris comme accusé d'avoir, en 1894, livré à une puissance étrangère ou à ses agents un certain nombre de documents secrets ou confidentiels intéressant la défense nationale, et d'avoir ainsi eatreteou des intelligences avec une puissance ou avec nei agents pour lui procurer les moyens de commettre des hos* tilitès ou d'entreprendre la guerre contre la France, délit prévu par l'article 76 du Gode pénal.
Voici quelles étaient, d'après le dossier judiciaire, les charges relevées par l'accusation;
Entre le 20 et le 25 septembre 1894, la section de statistique ou celle des renseignements du ministère de la guerre était mise en possession d'an document dont l'envoi au destinataire qui l'avait reçu constituait un acte de haute trahison. C'était une lettre missive, non datée, écrite sur papier pelure et ainsi conçue
M, Ballot'Beaupré donne lecture du bordereau.
Les énonciations du bordereau que nous venons de lire firent penser que son auteur était un officier d'artillerie attaché À l'état-major del'armée, particulièrement un stagiaire, ayant déjà passé par les différents bureaux. Mais on n'avait de soupçon, jusque-là» contre aucune personne déterminée, pas plus Dreyfus que tout autre.
Dreyfus était sorti de TÉcole de guerre en novembre 1892 avec la mention «très bien> et le numéro 9 sur 81. Pendant le premier semestre 1893 il travailla au premier bureau
dont le chef, le colonel de Germiny, avait dit de lui : « officier très intelligent, rédige très bieii!, a déjà des connaissances fort étendues, est en mesure de trancher toutes les questions avec ses idées personnelles ; veut et doit arriver. »
Au contraire, il avait été, pendant le second semestre de 1893, apprécié défavorablement par le chef du i^ bureau, le colonel Fabre, qui lui avait donné cette note : « Officier incomplet, très intelligent et très bien doué, mais prétentieux et ne remplissant pa,s au point de vue du caractère, de la conscience et de la manière de servir, les conditions nécessaires pour être employé à l'état-major de l'armée. »
Pour le premier semestre 4894, le chef du deuxième bureau, colonel de Sancy, avait été bien moins sévère : Officier très intelligent saisissant toutes les affaires, travaillant facilement et peut-être un peu trop sûr de lui, sait très bien l'allemand et a utilisé consciencieusement son stage au deuxième bureau.
Enfin il se trouvait, depuis le 4«' janvier 4894, au troisième bureau du colonel Boucher, lorsque le bordereau fut saisi ; on montra la pièce aux chefs des quatre bureaux et on leur demanda s'ils reconnaissaient l'écriture.
Le rapporteur rappelle ensuite en grands détails comment le colonel Fabre, ayant cru reconnaître récriture de Dreyfus, qu'il avait eu, Tannée précédente, sous ses ordres comme stagiaire, communiqua ses soupçons aa général Gonse, lequel à son tour en parla au général de Boisdeffre; comment des experts furent commis, dont les conclusions contradictoires ne tranchèrent rien ; comment enfin le généralMercier, ministre de la guerre, délégua, le 14 octobre 1894, le colonel du Paty de Clam, pour procéder, en qualité d'officier de police judiciaire, à l'instruction à suivre contre Alfred Dreyfus, inculpe de haute trahison.
On connaît dès lors toutes les phases de l'afifaire jusqu'au jugement rendu par le conseil de guerre.
De toutes les pièces relatives à cette période que lit M. Ballot-Beaupré, il suffit de reproduire les deux suivantes :