Physionomie de divers témoins
M. Arthur Meyer s'avance, très solennel, accompagné de M. Boni de Gastellane, toujours très chic. Il semble de très bonne humeur, et ses favoris frétillent d'aise quand M. Maurice Barrés, tout de noir habillé, l'aborde, la mine grave. Bientôt arrivent M. de Dion, très animé, et le colonel Monteil, chapeau mou et veston. On se montre M. François Goppée, la mine terreuse et l'air las. Quelques cris de : « Vive Goppée I » Grands saints, congratulations réciproques.
Puis voici les témoins cités à la requête du ministère public : MM. les généraux Roget et Florentin, en civil tous deux; le capitaine d'état-major Meunier, le colonel Gauchotte, du 4® de ligne ; le chef de bataillon de Sérignan, le lieutenant Lefèvre, le capitaine adjudant-major Duruisseau, du 8®; le cavalier Louis Juin, du 18® chas* seurs; MM?' Jarre et Hornbostel, avocats à la coar d'appel, etc. Madame Gyp est en toilette extrêmement printanière; des messieurs d'un certain âge viennent lui baiser la main.
La galerie de Harlay s'emplit bientôt d'un bourdonnement de ruche; on fume, malgré les défenses placardées au mur, et l'on se croirait plutôt dans la salle d'attente de quelque grande gare que dans le sanctuaire où s'appliquent les lois.
Les curieux regardent, tout en se promenant... Par instants, des nouvelles arrivent de la Gourde cassation ou de la Gour d'assises :
« — M. Ballot-Beaupré aborde l'examen du mémoire Mornard.
— Déroulède a fini de parler. Sa voix parait cassée... »
Un instant dispersés, les groupes se reforment et con-
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tinuent à déambaler dans rimmense salle. Les antirevisionnistes font bonne contenance; les dreyfusards ont Tair rassurés ; ils sont môme gais. Un instant, M. Jules Gaérin apparaît, sourit à des amis et s*en va. La haute silhouette de M. Millevoye domine les promeneurs, et, comme à un signal, tous les anUdreyfusards se rassemblent autour de lui. Du geste, l'homme sans fin indique les deux tribunaux, Tun à gauche, l'autre au premier à gauche, et demande des nouvelles. On lui en donne et il hoche la tète.
Mais voici un monsieur très afiFairé, qui porte un papier. C'est la pétition Quesnay de Beaurepaire que le secrétaire de l'ancien magistrat fait signer à tous ceux qu'on croit des amis. M. Millevoye se courbe en deux pour lire. 11 signe et il recommence à parler.
M. Goppée, très fatigué, demande alors à s'asseoir. L'état-major antirevisionniste va s'asseoir sur un des bancs de pierre de la galerie. Joie de Tassistance. La compagnie de la garde républicaine, disséminée dans le Palais, a oublié devant le siège de pierre son tambour et son clairon. Et devant ces instruments chers à Bellone, assis en des poses méditatives, M. Goppée et ses amis ont Tair de tenir un conseil de guerre familier au bivouac. Quelqu'un fait cette réflexion amusante :
<( — On dirait qu'ils posent devant le dessinateur d'une imagerie d'Epinal. »
Tout est décidément au calme, au calme plat.
Le prince Henri d'Orléans, M. Grosjean, juge d'instruction à Versailles — le sous-Quesnay^ chuchote-t-on sur son passage — arrivent et repartent, au milieu de l'indifférence générale... Les agents bâillent, les officiers de paix s'étirent, et, pour tuer le temps, des gardeâ républicains se donnent d'amicales bourrades... Est-ce un entraînement pour la journée de mercredi, qu'on dit devoir être très agitée?
M. François Goppée va de groupe en groupe, ou, plus exactement des groupes se forment autour de lui aux différents endroits de la galerie où il lui plaît de porter
ses pas. Quelqu'un lui montre un numéro de la Comédie politique^ journal satirique qui se publie à Lyon, et qui contient toute une page de dessins outrageants pour l'armée.
— C'est tout bonnement ignoble! », fait racadémicien avec une moue de dégoût.
Au dehors, tout est paisible. Le nombre des curieax qui stationnent sur la place Dauphine s'est légèrement accru, mais, vraiment, il n'y a pas foule.
Un petit incident produit un peu d'animation, sur le quai de l'Horloge. Vers quatre heures, un pochard veut à toute force pénétrer dans le Palais par la porte des magistrats de la Cour de cassation. Il est témoin dans une affaire, il montre sa citation, et comme on ne veut pas le laisser entrer, dans l'état où il est, il déclare qu'il n'y a plus de justice en France. Voilà notre homme conduit au commissariat de police voisin. On lui lave la tête et on le relâche. Les agents empêchent de stationner sur les ponts ; sur le boulevard du Palais, les curieux sont également invités à circuler. Tout se passe très paisiblement, à la bonne franquette. Des camelots vendent le Drapeau, organe de la Ligue des Patriotes.
Mais revenons à la galerie de l'Horloge ; décidément, c'est là qu'est le mouvement.