‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 63 sur 78 · Physionomie de l'audience de la Cour d'assises · texte numérisé non relu

Physionomie de l'audience de la Cour d'assises

Pendant qu'à quelques mètres de là, s'ouvraient, dans le silence et dans le recueillement, les débats de la revision Dreyfus, devant cette Cour de cassation, où les procès les plus passionnants revêtent, selon des us et coutumes immuables, la forme de la plus extrême politesse et se déroulent dans la plus noble ordonnance, l'affaire Déroulède-Habert prenait tout de suite, devant la cour d'assises, une tournure de réunion publique, où, je dois le dire, la République parlementaire, à laquelle le président de la Ligue des Patriotes a voué une haine mortelle, s'est trouvée quelque peu malmenée.

La réunion publique qui se donnait, hier, dans les locaux gouvernementaux du Palais, était présidée par M. Tardif, conseiller à la Cour d'appel, lequel avait, ainsi que les autres membres du bureau, je veux dire par là ses assesseurs, revêtu ces sortes d'atours sans les* quels les suppôts de Thémis ne sauraient rendre de bonne justice*

La salle était bondée. On avait promis au peuple une séance exceptionnelle où les principaux leaders du parti des mécontents, j'ai nommé MM. Déroulède et Marcel Habert, devaient expliquer leur conduite dans cette journée solennelle des funérailles du président de la République, Faure. Aussi les amis des deux orateurs s'écrasaient-ils aux portes, dès la première heure, et la porte ayant été ouverte, la salle, en une seconde, fat envahie, bondée à en faire éclater les parois. On grimpa sur les chaises, on monta sur les bancs, on* s'agrippa aux poêles, où des groupes vinrent s'installer, en un équilibre dont la stabilité reste encore à expliquer.

Les femmes elles-mêmes, les femmes ne craignaient point les désagréments qui accompagnent d'ordinaire ces rendez-vous tumultueux et, par des prodiges de patience et d'adresse, se casaient de telle sorte qu'elles pussent voir et, aussi, qu'elles pussent être vues, ce qui, dans toutes circonstances, est un point que des femmes, vraiment femmes, ne sauraient négliger. Et celles-là

étaient de vraies femmes; point de ces viragos qui apportent, dans les conflits populaires, une parole cynique et un accoutrement déplaisant, mais bien de ces femmes qui, avant de suivre la politique dans la rae, Tont élaborée dans leurs salons. Tout ce monde ne semblait pas du même avis, cela put se juger à différentes manifestations contradictoires , et cependant, la vérité me force à avouer qu'il marqua un plaisir égal à entendre le principal orateur.

C'est que, quoique Ton puisse penser de celui-ci et de sa façon de comprendre la République, il a une manière à lui de vous exposer ses convictions et ses espoirs qui en fait immédiatement une figure des plus sympathiques. Sa générosité indéniable, son absence de calcul visant un intérêt personnel, sa bonne foi et son amour certain d'un idéal, d'ailleurs mal défîni, font que Ton ne s'efforce pas de résister à Tentrainement de son geste et de sa parole et que, au contraire, on aime à se laisser séduire. Et ceci fait encore que, même pas celui qui apporterait, en une telle réunion, des opinions diamétralement opposées à celles du président de la Ligue des patriotes, ne saurait lui en vouloir, à moins d'être un méchant homme.

«. — Déclaration de Déroulède.

C'est dans cette atmosphère surchauffée de sympathie enthousiaste que M. Tardif, sur Testrade, donna la parole à M. Paul Déroulède.

Celui-ci qui, comme chacun sait, s'est retiré pendant trois longs inois dans la solitude la plus absolue, pour préparer ce discours attendu, nous apparaît sous la silhouette coutumière, habillé du long manteau, à défaut de la longue redingote. Ces trois mois de recueillement ne lui ont rien fait perdre delà chaleur de son argument ni de l'envergure de sa phrase.

— Oui, monsieur le président, s'écrie M. Paul Déroulède, je vais dire aux jurés pourquoi j'ai agi, pourquoi j'ai voulu sauver la France, et je vais le dire simplement, sincèrement.

Oui, j'ai saisi par la bride le cheval d'un général, et, avec mon ami Habert, nous ayons demandé à ce général de marcher sur l'Elysée. Nous n'avons pas réussi, et le soir, nous étions à la Conciergerie.

Si j'ai voulu pousser un général à commettre un acte de révolte contre ceux qui nous gouvernent^ je n'ai jamais Youlu pousser des soldats à l'insurrection, les inciter à la désobéissance.

Et alors M. Paul Déroulède explique comment il a eu ridée de se rendre place de la Nation, idée qu^il a puisée dans l'ardent amour qu'il professe pour la France, et c'est à cause de cet amour que le jury lui pardonnera Pacte de patriotisme qu'il a commis.

Gomment est-il devenu patriote?

Mon patriotisme, continue M. Paul Déroulède; remonte à 1870^ à Gambetta, auquel déjà je «demandais la révision de la Constitution. Combien de fois je lui ai exposé mes idées, à ce grand tribun, à ce grand patriote, qui me répondait avec mélancolie : <x Les députés n'en ont pas assez fait; le pays ne comprendrait pas. » Malheureusement, Gambetta mourait bientôt, trop tôt I

Alors commença une politique néfaste, politique qui ne fut pas faite par des députés, mais par des interrupteurs. On renversa les ministères, on gaspilla les finances, jusqu'au moment où se produisit le mouvement boulangiste.

Nous avons pensé alors que le général Boulanger serait le démolisseur de cette Constitution, et nous avons tout fait, tout mis en œuvre pour l'aider et l'amener au succès.

Son erreur a été, malheureusement, de se prêter à nous sans se donner.

Mais ce n'est plus & moi qu'il appartient aujourd'hui de jeter la pierre à cet homme, qui a été un des meilleurs serviteurs de la République.

Il ne se rendait pas compte, cet admirable soldat, de tout ce qui pouvait se tramer derrière lui ; il croyait que les choses pourraient aller toutes seules, le plus simplement du monde. Il échoua.

Qu'avoQs-uous vu ensuite, au cours de ces dernières années ? La France a vu surgir deux nouveaux fléaux : la misérable affaire de Panama et la hideuse affaire Dreyfus, et si le Panama a été un symptôme de décomposition sociale^

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