Marines
Voici les poésies d'un ouvrier, non pas d'un ouvrier sur le livret de l'éditeur, mais d'un véritable et tout jeune ouvrier maçon , qui a pour lui une bonne santé, deux bons bras , une inspiration du ciel , et deux francs soixante-quinze centimes par journée.
Ne vous le figurez pas déserteur de sa condition et de ses camarades, se donnant les allures d'un homme de lettres, cachant l'enfant du peuple sous un habit, les mains du travailleur sous des gants, et songeant à se faire lilhographier en ce costume , sur la première page de ses œuvres.
(/est un de ces ouvriers qui ôtent leur veste, même
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pour écrire leurs vers, et qui se trouvent emprisonnés, presque malheureux, dans une redingote.
L'artiste qui a jeté pour lui les dessins de ce volume sur la pierre, l'y a placé quelque part, à son insu probablement, dans un moment de caprice du pinceau, et le caprice a été heureux : regardez-le !
Eh bien ! si là-dessous il y a une ame qui, spontanément, s'empreint des nuances les plus délicates comme des tons les plus vigoureux du sentiment et de la pensée ; qui devine , au besoin , comme par révélation , le monde intellectuel ; et s'élance , et s'élève, d'elle-même , jusqu'à cette seconde création qu'on nomme la poésie : s'il en est ainsi, il faut reconnaître un mystère d'organisation qui rehausse notre nature , et devant lequel la règle commune doit s'incliner.
Tel est , je le crois , Poney , dont les vers que je publie ne sont qu'un début.
La poésie des ouvriers est à l'ordre du jour comme question sociale. Je demande, dans l'intérêt de ce volume , qu'on veuille bien n'y voir qu'une question do poésie. Car, autrement, pour quelques-uns qui acceuilleraient avec sympathie mon poëte-ma«;on , je
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craindrais que d'autres ne le renvoyassent à sa truelle avec la formule obligée, qui arriverait ici comme d elle-même : « Soyez plutôt maçon »
« 3Ion brave jeune homme, pourrait-on bien lui « dire, vous avez de bons bras : travaillez rondement « toute votre journée; ne pensez pas, cela nuit à l.i « besogne; le soir, couchez-vous de bonne heure et ' dormez vite, le travail du corps exige du repos; et «le lendemain, au premier coup de cloche, debout, « pour recommencer. »
«Les objets, les événements, les sensations sou- « lèvent en vous "quelque chose d'immatériel qui de- * mande à s'épandre au dehors : il y a dans votre tête « une ébullition , un trop plein d'images et de pensées « qui déborde : gardez-vous bien de céder à ces mou- « vements ! Eles-vous grammairien, érudit, savant? " avez-vous pâli sur les livres, disséqué notre langue, « nos modèles , enfin vous êtes-vous rompu au métier » d'écrivain? »
Voilà ce qu'on lui dirait, peut-être, au point de vue social. 5Iais au point de vue de la poésie, c'est tout autre chose.
La nature n'y met pas tant de façons. Elle jette une ame de poëte dans un berceau , et que ce berceau soit fait d'osier ou de palissandre, qu'il soit dressé dans
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une échoppe ou dans une maison dorée, que \c iwcd qui le balance pour endormir l'enCaMt, presse sa base mobile sous un gros sabot ou sous un pelil soulier de salin , le poêle surgira.
Pour la pensée poétique, pas plus que pour la pensée religieuse et chrétienne , il n'est vrai que la société soit cumposée de trois classes de nature diverse : une haute, à qui serait dû le monopole de la splendeur el de la puissance publique ; une moyenne , qui aurait celui des travaux de l'intelligence; et une basse , à qui il ne resterait pour lot que le labeur des mains.
Unité;, c'est le premier, n'est le grand, c'est le dernier mol de l'humanité !
Il y a plus : litislinct poétique est éminemment populaire.
il faut à la poésie de la naïveté, de la foi, même crédule , de l'ardeur jusqu'à la passion , de l'esprit de dévouement et de sacrifice.-
Voilà pourquoi elle appartient éminemment aux époques et aux natures primitives.
La poésie est la nourrice du génie humain. Elle l'éveille et l'amuse par ses chants ; elle excite sa curiosité, elle préside à la naissance de ses sentiments , au pre-
mier emploi de ses forces , par ses coules , par ses fables et par son merveilleux. Pois , quand il a grandi et qu'il s'est instruit, prenez-la par le cœur, elle reste son amie fidèle.
. // mondo fanciuUo fu di nazioni poetiche. »
Le monde enfant fut le monde des peuples poêles , a dit Vico , exprimant en historien la même pensée. Chez toutes les nations, de l'Orient ou de l'Occident, du Nord ou du Midi , le plus grand poêle est toujours celui qui apparaît à leur origine ; et quand une langue nouvelle est venue au monde , soit aux âges antiques, soit en notre moyen âge, les premiers écrivains qui lont illustrée ont toujours été les poêles.
Après l'époque religieuse et poétique , quand arrive la philosophie, quand viennent les sciences , exactes ou inexactes, dont elle est grosse et qu'elle enfante les unes après les autres, la poésie se transforme et s'attiédit. Elle fait comme la aroûte du globe : elle perd graduellement sa chaleur. C'est précisément en l'absence du raisonnement , qu'elle naît sublime dès son début; et la poétique, la critique, l'art colligé en principes, qui viennent ensuite, ne peuvent plus atteindre à ce premier essor. • A certaine mesure basse, dit Montaigne, ou la peut juger par les préceptes ci
par art; mais la bonne, la suprême, la divine est au-dessus des règles et de la raison. »
Qu'arrivera-t-il donc de nous, société de raisonneurs et de spéculateurs? Tandis que la réflexion, la controverse, la logique froide et sévère, tuant la naïveté, les croyances, les élans passionnés, tariront dans l'esprit ces sources de poésie, un autre phénomène social en Tiendra dessécher jusqu'au moindre filet d^ns le cœur. Le confortable nous saisira et nous sensualisera de tout côlé. Nous dirons avec le mathématicien: Qu'est-ce que cela prouve? et avec le spéculateur: Qu'est-ce que cela rapporte?
A parties âmes d'élite, les individualités, qui, dans tous les rangs, échappent à ces influences pétrifiantes et gardent toujours de leur chaleur vitale , où sont les masses sociales chez lesquelles se maintiennent le plus les conditions des âges poétiques? Où est, pour ainsi dire, le réservoir, la source profonde et intarissable de la poésie ?
Il y en a deux.
La poésie, si elle était chassée du cabinet de l'érudit par le froid de son atmosphère, ou de la maison du riche par le culte exclusif de la fortune, se réfugierait dans le cœur de la femme ou dans la foule du peuple.
Des diverses qualités qui font grande la poésie, la première et la plus haute , c'est la popularité.
Et je dirais volontiers, imitant une parole sacrée : Voix du peuple ou voix de femme : Voix de poëte.
La pensée poétique est donc comme en réserve dans le peuple. Elle s'y couve, elle s'y nourrit, elle s'y transmet.
Ce qui manque au peuple pour la révéler, c'est le signe extérieur, c'esi la forme. Mais qu'il ait «ne forme à lui, un Yêlement pour son esprit de poésie, cet esprit derient sensible et se produit au dehors. Ainsi, pour ne parler que de la France^ tous trouverez une poésie populaire toujours rivante dans la Bretagne, dernière terre de refuge d'une vieille langue gallique perdue partout ailleurs, dans la Provence et dans nos pays du midi, qui conservent à eux un idiome de formation intermédiaire, auquel il n'a manqué que la fortune pour être langue nationale.
Il y a deux ans, dans un de ces villages du midi, subsistait encore une banalité de moulins, asservissement féodal échappé à nos révolutions. Le petit village avait thésaurisé, épargné ses revenus, coupé ses bois, amassé enfin une somme nécessaire au rachat.
Quelques retards administratifs suspendaient sa libération : avec un peu d'aide, auquel je fus heureux de contribuer, ces retards sont levés : le dernier vestige de servitude est effacé. Grande fête populaire, fête d'enthousiasme au pays. Et là, sur la petite place publique, plusieurs de ces paysans, arrivant de leur bergerie, descendant de leur montagne, autour du grand feu de joie, apportaient, en leur langue, des chants poétiques, que l'événement leur avait inspirés, et dont quelques - uns étaient remarquables assurément.
Dans nos ports de la Méditerranée, chaque atelier de voilure, de mâture, de corderie, souvent a son poëte, qui ne manque ni de verve ni d'origirialité.
Dans nos campagnes, nous avons des Noëls où les anges parlent toujours en français et les bergers en provençal, qui fourmillent de traits naifs.
Enfin, je ne sais si j'oserai le dire, mais dans le recueil des ouvriers , quand je rencontre cette chanson de départ :
(Jhers Compagnons honnêtes, l.e printemps Tient de naître :
Le Routeur nous a dit yuil nous fallait partir.
{îoiiffre? Celle Iraînée d'atomes tourbillonnant au soleil, est-ce une myriade d'êtres inconnus? Sont-ce nos joies, nos gloires, nos plaisirs, s'agitanl et brillant de loin, quand un rayon d'illusion les éclaire? vus de près, de la poussière, rien !
Il y a de quoi se perdre dans ses rêveries , ou grandes ou petiles, au bord de la mer, au souffle du vent, au brillant du soleil. Et combien de fois Poney ne s'y estil pas perdu?
Voulez-vous faire un poêle? Ne lui épargnez pas la peine de la méditation; mellez-le en face des grandes scènes de la création, et dites-vous: Tout vient d'en haut.
Cependant, quelle que soit la force native de l'inspiralion, une certaine instruction acquise est indispensable au poêle : ne fût-ce que celle de la langue poétique , qu'il doit apprendre à régler et à manier, comme le musicien , d'abord, accorde un instrument, s'eserce à y promener les doigls ou l'archet, pour en faire sortir ensuite les chants mélodieux qui se pressaient dans son ame.
A lire les poésies de Poucy , il semble même que 1 inslruclion ne s'y borne pas à ce seul point; quelques
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reflets d'histoire et de sciences diverses, des rellols de littérature antique et moderne y apparaissent. C'est qu'il faut à ces âmes inspirées bien peu de chose, une simple lecture, une impression, pour acquérir vivement et largement.
Les chœurs d'Athalie, achetée pour deux sous sur un étalage du port, révélèrent pour la première fois à Poney, comme une découverte, qu'il existait des vers de toutes mesures. Un vieux bouquin, dégarni d'une partie de ses pages, lui donna les règles matérielles de notre poétique. Il marcha ainsi pendant quelque temps, lorsque lui advint, pour cinquante centimes par mois, un enseignement varié et multiforme, véritable enseignement d'artiste et d'enfant du peuple, qui lui a tenu lieu, m'a-t-il dit bien souvent, de cours d'histoire, de sciences naturelles, de géographie, de beaux-arts, de curiosités, de morale, de tout eiifln : tout cela dans le Magasin Pittoresque, œuvre populaire et moralisatrice, pour laquelle il annonce bien haut sa reconnaissance et dont il se proclame lélève.
En effet, si Poney, sous le rapport de l'inspiration poétique, est l'élève de la mer; quant aux connaissances acquises qui composent son bagage scientifique, il est tout bonnement celui du Magasin Pittoresque.
Une ordonnance médicale a fait découvrir, par
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liasaid, il y a deux ans à peine, ses inslincls cl ses tentatives ignorées de poète : une ordonnance que, dans une maladie de son père, le docteur allait écrire sur le premier papier venu, offert par la bonne mère Poney comme un chiffon, un barbouillage de «on fils Charles : c'étaient les inspirations du jeune maçon. Elles frappèrent le docteur. Dès ce moment Poney était lancé : il venait de tomber dans les mains d'un homme de cœur autant que de goût. Ce fut alors que la Bible, que les principaux des grands poètes classiques et quelques-uns d'entre les modernes furent mis tour à tour dans ses mains. Un monde nouveau se révélait à lui.
Quand je vins, à quelque temps de là, dans un de mes voyages au pays, comme dit simplement et cordialement le peuple, des vers me furent montrés : je reconnus le poêle , mais rien n'était à imprimer.
Et dix mois après, à un second voyage, les poésies que voici dans ce recueil. Et pendant le temps quej'ai mis à les publier, bien d'autres encore, qui sont toutes prêles à faire un second volume ; car la puissance de fécondité est prodigieuse dans cette jeune imagination : le secret, le grand secret à lui apprendre maintenant, c'est celui d'être difficile.
J'ai vu l'époque où toute sa bibliothèque ne se com-
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posait encore (jue de ces deux ou trois débris do volumes, à deux sous lexeniplaire , aux(]uels il doit sa pieniière iitilialioii ; et, à coté d'eux, le Ma()(ishi Piltoresque, fruit des cparj^nes de l'ouvrier, cartonné religieusement chacjue année. Mai» aujourd'hui c'est une riche bibliothèque, choisie de main de maître, et <ju'il peut appeler sa bibliothèque d'honneur. Dans cette pclilc mansarde, au milieu de la famille piolélaire tout ébahie, arrivent, un soir, des ballots de livres, des trésors de poésie et d'instruction , tout ce qu'un poêle du jour pourrait désirer le plus, et, avec eux, une lettre du ministre de l'instruction publique, qui félicite l'ouvrier maçon «de consacrer ses instants de «loisir à composer de beaux vers, et qui lui envoie «un témoignaj-e de l'intérêt que lui a inspiré son « talent. »
Certes, à part l'émotion que dut produire dans une pauvre et simple famille du peuple, au fond d'un département, à deux cent vingt lieues de Paris, une lettre d'un ministre d'étal, venant tout à coup, à l'improviste, comme la Providence, chercher et encourager leflls de l'ouvrier : à part cette vive émotion que les lettres de Poney mont dépeinte na'ivement; à part le ministre et tout ce qui tient au pouvoir : il y avait dans le suffrage obtenu par les essais poétiques du jeune ouvrier,
i\c quoi lui donner de lorgueil lilléraiie; car ce suffraji^e était sij?né, Villemain. «J'ai cherché, ni'écrivail-il, a\ec aulaul de finesse d'esprit que de senliuHMil, à propos de la main qui les lui avait données, j'ai cherché, dans toutes ces richesses ouvertes devant moi, un Cours (le Ulléraiure que j'aurais préféré à l>ien délies : sans doute il est au-Jessus de ma portée , car je ne l'y ai pas trouvé. »
Le {jeiirc qui domine dans les poésies de Poney est celui de la descriplion, surtout de la description «grandiose. Son principal talent est un talent de vive peinture et de puissante imagination. Il voit de grandes scènes maritimes, son esprit les anime, et il nous les peint.
Ce genre, Isolé, fatiguerait hienlôt : décrire, étonner, ce n'est pas émouvoir, captiver. Le poêle, s'il veut qu'on cherche son livre, qu on le i)renne et qu'on le reprenne encore, doit aller au cœur.
Un autre défaut de ce genre , c'est qu'il entraîne facilement aux éclats sonores mais vides, à l'exagération du verbe ou de la pensée, à l'emploi de ces paroles bruyantes , que Ronsard apiielle des paroles
piaffées, probablement parce qu'elles retentissent et jettent de la poussière, comme le sabot du cheval qui piaffe dans l'arène.
Voilà les écueils que je signale à mon jeune poëte. Si quelquefois il les a touchés de près, le plus souvent il a su les laisser à dislance, il a su être grand par la pensée sans cesser d'être simple par l'expression : témoin, entre autres, cette marine où les flots s'adressent en chœur au rocher qu'ils minent depuis des siècles.
Parfois, au milieu des descriptions les plus élevées, il a heureusement jeté de ces traits venus du cœur, de ces traits naïfs ou gracieux, qui montrent que les couleurs pures et naturelles ue manquent pas à sa palette. Ainsi, on aime à voir, au milieu des strophes dithyrambiques à M. Arago, cette scène d'intérieur de famille, et cette mère demandant naïvement, en son transport de joie :
« C'est donc beaucoup , un dépulé .' »
Ainsi, au milieu des souvenirs de grande gloire et des derniers moments de détresse du vaisseau en démolition , on aime quand , tout à coup , arrive au poëte la pensée de son père, de son père qui pleure de la chute, ô colosse! parce que,
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„ souTent , pauvre mousse ,
v< Sur 1111 fragile pont . il a grallé la mousse K Aliachce à les flancs. «
Je citerai encore la pièce du grand chêne , dans laquelle il marie si poéliquement , d'une strophe à l'autre , ses élans d'admiration pour l'arbre géant et d'amour pour la jeune fille ; et la marine du rocher et de la yole , qui , depuis le commencement jusqu'à la fin, offre une fraîcheur d'imagination gracieuse.
D'autres fois c'est la pensée morale , c'est la méditation rêveuse qui viennent relever la description poétique , soit que dans le fond de mer qu'il cherche à pénétrer, il aperçoive l'image du fond du cœur humain, soit que dans une barque abandonnée sur le sable par le reflux de la mer, il voie le soir de l'homme, que le flot d'or des illusions a délaissé, et qui reste à sec sur la grève des réalités; ou bien encore, soit que monté sur les toils, à l'aspect des flots de fumée de toutes couleurs qui s'élèvent ensemble et se confondent dans le ciel , il se mette à rêver aux haines qui divisent les cœurs des citoyens.
Le sentiment religieux est vivement et profonde* ment accentué dans les œuvres de Poney, Ce jeune
homme a compris par lame, et sincèromeiil , qu il n'y a pas de plus belle poésie que la reli<,noii. Son lever et son couchant du soleil, ses pensées de nuit, sa promenade poétique sur le quai de Toulon, sa harpe du rivage, sont vivifiés par ce sentimenl. Il y puise une belle inspiration lorsqu'une vague, a[>rès avoir longtemps porté et promené en ses flancs, dans l'étendue des mers, un Christ, le dépose doucement sur le rivage, et que le poêle lui demande d'où lui vient ce saint et mystérieux fardeau.
Ce que j'aime en lui par-dessus tout, c'est la pure et simple, mais invariable moralité de sa vie comme de ses vers. On dirait qu'il a conçu par intuition cette haute et suprême destinée de la poésie, qui est de pousser l'homme toujours et en tout vers l'amour du beau et du bien. Dans tous ses vers d'intérieur, que je pourrais nommer des chants d'atelier ou de chantier , qu'il adresse aux ouvriers ses camarades, et qui courent dans toutes les bouches, il n'en est pas un qui ne respire une bonne et franche direction morale. Il sent l'influence du poëte sur ces masses qui lui sont dévouées, et, tout jeune qu'il soit, il l'utilise pour le bien. Dans ceux que lui inspire un sentiment plus passionné, dont lentrainement, à son à,'e et sous le ciel du paysjju il habite, est vif et brûlant, il y a toujours un voile de
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pudique l»laiirl;eui el uncsua\ilé virginale qui ajouleut au charme poélique. Celle à qui il les adresse est une jeune orpheline, ouvrière vivant comme lui du laheur de ses mains, qui , la première, le soir, à l'issue des travaux, à la veillée de famille, écoule les poésies qui viennent d'éclore, leur donne le premier sourire ou le premier avertissement du cœur, et qui est au poêle, pour me servir de ses propres expressions , « un angegaidien, un doux conseil et une sainte « maîtresse. »
Je sais bien que pour moi , je voudrais trouver plus souvent répandu, infillré, jusque dans les moindres fibres de son oeuvre^ cet épancbement suave et onctueux de l'anie, invisible, indicible, qui vient on ne sait comment, qui se communique à tout et à tous, qui amollit, qui attire et gagne l'ame des autres. Mais, pour en avoir fait jusqu'à ce jour un moindre usage, mon jeune poêle n'est pas dépourvu de celle faculté de senlimenl. Et sans en relever les traits épars dans plusieurs de ses compositions, je donnerai en exemple son élégie à cette jeune femme, poêle, mais poêle qui se cache dans les oliviers, sous Vhumblc et dernier asile où la main du sort la jetée.
Poney a un défaut : il fume. Qui lui jettera la pierre
aujourd liui? D'ailleurs, la pipe n'a-l-elle pas sa place (Ihonneur dans la liltéralure contemporaine? Y a-t-il un poète à flottante et vaporeuse inspiration, sans cet instrument donneur de fumée? Y a-t-il un bon et savant philosophe allemand, sans ce foyer auxiliaire de de la pensée, autour duquel viennent se grouper les disciples, les amis et la famille? Et qui voudrait de nos jours peindre allégoriquement la rêverie poétique, ne serait-il pas obligé de le faire sous la forme d'une pipe ? « Je ne puis composer sans fumer, m'écrit Poney, le tabac est pour moi le berceau de la poésie. Quand ma pipe s'échauffe, ma tète aussi, et je deviens spirilualiste du moment que mes yeux suivent la fumée bleuâtre qui vole dans l'air. Quand je suis bien inspiré, chaque boufl'ée de tabac est un vers, et la fin de la pièce est au culot de la pipe. » Ces mots ont quelque chose d'étrange pour moi qui suis un profane, mais on m'assure qu'ils sont beaux. 11 paraît que l'ange gardien qui lui donne ses conseils, n'est pas exempt de préjugés sur ce chapitre , et lui fait la guerre quelquefois. Cette pièce où , pour l'appaiser, il lui fait suivre dans l'air les images mobiles de la vapeur qu'elle veut proscrire, il lui montre et l'anneau de mariage et la couronne de fiancée et tout un avenir riant dans un nuage, est d'une originale et délicate facture. Il en
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est de même de la méditation indécise et tant soit peu fantastique;, qu'il adresse à la fumée de sa pipe.
Sans doute , dans tout cela^, il est bien des choses qui appelleraient le grattoir et la sandaraque. Quelquefois je me prends à avoir peur pour lui. Je regrette des chutes peu heureuses, des rimes qui se ressentent du sol où elles sont nées , des allures juvéniles et inexpérimentées, quelques-unes de ces phrases ou de ces locutions, héritage public, que répudie sévèrement le bon écrivain.
Puis, quand je quitte les épreuves, que le volume ra'arrive en son habit de départ et de fête, que je me mets à le lire, non plus en critique, mais en lecteur qui y cherche son plaisir, je trouve des beautés, j'admire, je n'ose plus louer mon jeune maçon ;, je me dis qu'il faut avoir de la modestie pour lui, et tout rassuré;, donnant le dernier congé au livre, je m écrie : il réussira !
Dans les villes d'Italie^, me racontait un jour un de nos jeunes et populaires compositeurs , l'auteur de ces gracieux motifs qui ont pénétré partout, chantant le fil de la vierge et l'hirondelle du prisonnier (\), dans les villes d'Italie, dès qu'un talent s'est révélé, s'est acquis quelque distinction, ses concitoyens s'en glorifient;
ils le ievorHli(|iiotit on honneur pour le berceair natal, cl si son nom est prononcé quelque part, ils se liâtorjl de dire : •< E il no^tro conritidin't ! » Toulon, où est né Poney, a montré quil y a encore din<; nos cilés méridionales de celte chr>leur artistique. Pour aider le jeune maçon à donner au jour son œuvre poéli(iue^ en moins dune semaine plus de qualro cents noms, sans distinction de rang, de fortune, ni d'opinions, se sont trouvés réunis. La cilé a compris que parmi ses pauvres enfants, elle recelait une ame délite qui allait lui donner un poêle.
Je n'ai plus qu'un dernier conseil à inscrire. Si ce beau litre de poêle vous est confirmé par la voix de tous. Poney, ne cessez pas d'être ouvrier-maçon. Son- ^e?. que dans voire truelle est votre ^agne-pain , votre repos, votre dijrnilé d'esprit, et aussi votre véritable inspiration. Restez poêle du peuple, venu de lui et dévoué à lui. ]Mais surtout, évitez que ce préjug:é vuljjaire et malheureux ne se répande autour de vous: « la poésie lui fait négliger la besogne ; » car le travail se retirerait de vous. Soyez toujours un des bons ouvriers, un des ouvriers actifs, zélés, adroits, du pays; et écrivez-moi souvent, comme cet hiver: « Nous avons beaucoup de toitures à faire ou à raccommoder en ce moment, et la poésie attendra que I en aie liai avec le travail. » Ortolan.