‹ MarinesChapitre 2 sur 76 · XII · texte numérisé non relu

XII

J'enlends ie bruit des cannes , Le Rouleur marche a grands pas ; La conduite générale Ne l'ealendez-Touspas?

OU bien encore cette strophe :

Les arbres sont fleuris, Le gazon en croissance; Les oiseaux rcunis Cbanlenl et Tont leurs nids.

malgré l'imperfection de la forme , qui disparaîtra si Ton veut bien prendre ces paroles pour une mauvaise traduction d'une langue inconnue , il me semble qu'il y a là quelque chose de marqué au coin de la poésie.

Mais aujourd'hui que tout s'étend et se généralise, que la lecture et les journaux, s'infiltrant jusque dans les plus petites veines sociales, opèrent partout une sorte d'initiation littéraire au jour le jour, ces natures poétiques cachées dans le peuple commencent à se sentir. La forme qui leur paraissait jadis inabordable pour «n\, qu'ils considéraient comme le privilège exclusif d'une autre classe, sentiment dont leurs Xoëls,auv

<Uhi\ langues diverses pour les auges et pour les bergers, ne sont qu'un naïf symbole, cette forme semble se mettre à leur portée. Elles s'y hasardent ; elles s'y font jour. Quelques encouragementsles enhardissent. Voilà comment nous voyons surgir tant de poésies de prolétaires.

Déjà les femmes les avaient précédés; et c'était le même phénomène : les deux réservoirs de poésie , laissant couler quelques filets de leur eau. Avec cette différence pour les femmes, qu'initiées à l'avance, sinon à la profondeur scientifique, du moins à la grâce et à la finesse du langage, elles n'ont eu qu'à prendre confiance en elles-mêmes : dès leur début, elles nous ont jeté des fleurs.

Au contraire, pour les ouvriers, voici ce qui est arrivé.

Gênés, emprisonnés dans la forme sous laquelle ils se risquaient, privés de leur mouvement et de leur allure native , ils s'y sont trouvés réduits à l'impuissance , et sont tombés plus d'une fois, il faut le reconnaître, de la poésie dans la médiocre versification ; ou bien , pour s'initier à cette forme inconnue, ils ont recouru au calque : nos modèles les ont dominés, et ils sont tombés encore de l'originalité dans la copie. Cependant, laissez passer ce qui n'est qu'inexpé-

rience, laissez choir ce qui n'a pas d'avenir : il ne s'asit pas de leur donner de l'orgueil, mais du courage. Laissez-leur, avec Montaigne, allonger, au besoin, une courte syllabe. ÎVe dussiez-yous rencontrer que quelques créations telles que la Jeune Fille abandonnée , de Lebretou ; la Petite Navette, de Magn ; l'Ange et l'Enfant, de Reboul, qui a tant d'autres beautés, n'auriez-vous pas de petits trésors? Je ne parle pas d'Hégesippe Moreau, dont les lettres ont à regretter la mort prématurée, autant, peut-être, que celle d'André Chénier. Bo,n et faible jeune homme, né avec toutes les qualités de cœur qui rendent aimant et aimé, qui font la vie douce et pure, il se laissa dévier, entraîner dans des égarements qui n'étaient pas faits pour lui, et il s'est éteint dans un hôpital. Je supplie qu'on fasse disparaître du volume recueilli pour ainsi dire sur sou lit de mort, quelques pages qui le salissent; car sa place est marquée dans notre histoire littéraire.

Ce que j'aime encore dans celte apparition des poésies d'ouvriers, c'est le lieu d'où elles sont datées, Nous n'avons, nous autres, qu'un seul lieu, Paris, grand foyer absorbant où tout vient se jeter, grand

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