SCÈNE IX
FALIERO, seul.
Où tend le noir dessein dont je suis le ministre ?
A ces accens joyeux se mêle un bruit sinistre ,
Pour eux. . . pour moi, peut-être! Ah! le danger n'est rien .
L'acte lui seul m'occupe : est-ce un mal? est-ce un bien?
Je suis chef de l'État ; j'en veux changer la face;
Élu par la noblesse , et mon bras la menace.
Les lois sont sous ma garde , et je détruis les lois.
56 MARINOFALIÊRO,
De quel droit cependant ? Les abus font mes droits.
Si le sort me trahit , de qui suis-je complice ?
De qui suis-je l'égal , si le sort m'est propice ?
De ceux dont nous heurtons la rame ou les filets ,
Quand ils dorment à l'ombre au seuil de nos palais.
De pêcheurs , d'artisans une troupe grossière
Va donc de ses lambeaux secouer la poussière,
Pour envahir nos bancs et gouverner l'État?
Voilà mes conseillers , ma cour et mon sénat î. ..
Mais de nos sénateurs les aïeux vénérables ,
Qui sont-ils? des pêcheurs rassemblés sur des sables.
Mes obscurs conjurés sont-ils moins à mes yeux?
Des nobles à venir j'en ferai les aïeux ,
Et si mon successeur reçoit d'eux un outrage ,
Il suivra mon exemple en brisant mon ouvrage.
C'est donc moi que je venge?... Objet sacré, c'est toi !
Eiéna , noble amie , as-tu reçu ma foi
Pour que ton protecteur te livre à qui t'offense?
Puisque leur lâcheté m'a remis ta défense ,
Je punirai l'affront... et, s'il est mérité?
Qui l'a dit? Au transport dont je suis agité
Je sens qu'elle devient ma première victime ;
Elle expire : elle est morte... Ah! ce doute est un crime.
La voici î qu'elle parle et dispose à son gré
Du sort et des projets de ce cœur déchiré!