‹ Marino FalieroChapitre 5 sur 77 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

FERNANDO

Quel prix d'un an d'absence où j'ai langui loin d'elle !

ELENA

Cette absence d'un an devait être éternelle ; Mais j'ai donné l'exemple , et ce n'est plus de moi Qu'un autre peut apprendre à respecter sa foi.

Ne vous accusez pas , quand je suis seul parjure.

ÉLÉNA.

Quelque reproche amer qui rouvre ma blessure, Pourquoi me l'épargner? Le plus cruel de tous N'est-il pas votre aspect, et me l'épargnez-vous? Où fuir? comment me vaincre? où trouver du courage Pour comprimer mon cœur , étouffer son langage , Pour me taire en voyant s'asseoir entre nous deux L'oncle par vous trahi , 1 époux... Mais je le veux; Je veux forcer mes traits à braver sa présence , À sourire , à tromper , à feindre l'innocence ; Ils mentiront en vain : si ma voix , si mon front, Si mes yeux sont muets , ces marbres parleront.

FERNANDO

Ah ! craignez seulement de vous trahir vous-même ! Vos remords sont ]es miens près d'un vieillard qui m'ai- Je me contrains pour lui , que la douleur tùrait , [me. Pour vous , que son trépas au tombeau conduirait. Mais tout à l'heure encor quelle angoisse mortelle Me causait de ses bras l'étreinte paternelle î Tout mon sang s'arrêtait, quand sa main a pressé Ce cœur qui le chérit et Fa tant offensé ! Ses pleurs brûlaient mon front qui rougissait de honte.

ÉLÉNA.

Et le tourment qu'il souffre à plaisir il l'affronte , 11 le cherche , et pourquoi ?

FERNANDO

Pour suspendre un moment, En changeant de douleurs , un plus affreux tourment. Ce n'est pas mon amour, n'en prenez point d'ombrage, Restez , ce n'est pas lui qui dompta mon courage j J'en aurais triomphé! mais c'est ce désespoir Que n'ont pu , dans l'exil , sentir ni concevoir Tous ces heureux bannis de qui l'humeur légère •A fait des étrangers sur la rive étrangère. C'est ce dégoût d'un sol que voudraient fuir nos pas ; C'est ce vague besoin des lieux où l'on n'est pas , Ce souvenir qui tue ; oui , cette fièvre lente , Qui fait rêver le ciel de la patrie absente. C'est ce mal du pays dont rien ne peut guérir, Dont tous les jours on meurt sans jamais en mourir 5 Venise !...

ÉLÉNA.

Hélas !

FERNANDO

0 bien qu'aucun bien ne peut rendre 0 patrie! ô doux nom que l'exil fait comprendre, Que murmurait ma voix, qu'étouffaient mes sanglots Quand Venise en fuyant disparut sous les flots ! Pardonnez , Eléna • peut-on vivre loin d'elle ? Si Ton a vu les feux dont son golfe étincelle , Connu ses bords charmans , respiré son air doux, Le ciel sur d'autres bords n'est plus le ciel pour nous. Que la froide Allemagne et que ses noirs orages Tristememt sur ma tête abaissaient leurs nuages ! Que son pâle soleil irritait mes ennuis ! Ses beaux jours sont moins beaux que nos plus sombre Je disais , tourmenté d'une pensée unique : [nuits. Soufflez encor pour moi , vents de l'Adriatique !

Archives de la Viiie^de Bruxelles Archief van de Siad Brussel

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