DE MARIN SANUTO
Le II septembre, l'an du Seigneur i354, Martuo Faliero fut élu Doge de la république de Venise. Il était déjà chevalier, comte de Valdemarino dans les marches de Trévise , et possédait une grande fortune. L'élection achevée, on résolut dans le grand conseil d'envoyer a Marino Faliero, alors ambassadeur près Ja cour du saint père à Rome , une députation de douze membres.... le saint père, lui-même, ayant établi sa résidence à Avi gnon... Le jour où le Doge messer Marino Faliero arriva à Venise, il s'éleva un brouillard épais qui obscurcit le ciel , et il fut obligé de débarquer à la place Saint-Marc , entreles deux colonnes où l'on exécute les malfaiteurs ; circonstance qui parut à tous un présage funeste... Je ne dois pas omettre non plus ce que j'ai lu dans une chronique du temps... Lorsque messer Marino Faliero était nodestat et capitaine à Trévise, l'évêque se fit attendre un jour de procession. Furieux de ce retard , Marino Faliero frappa l'évêque à la joue, et le renversa presque par terre. C'est en punition de cette offense que
le ciel aveugla sa raison , et lui inspira un dessein qui le conduisit à la mort.
Marino Faliero était à peine Doge depuis neuf mois, que son ambition lui inspira le désir d'asservirVenise. Yoici comment le rapporte une ancienne chronique.
Quand arriva le jeudi auquel on a coutume de faire la course aux taureaux , cette course eut lieu comme d'habitude. Il était alors d'usage qu'après la course on se rendît dans le palais du duc, où l'on passait la soirée avec les dames. La danse se prolongeait jusqu'au son de la première cloche ; à la danse succédait une collation , et le duc faisait les dépenses de la fête lorsqu'il était marié : après le repas chacun retournait chez soi.
Il se trouva,à cette soirée un certain ser Micbele Sténo, jeune patricien épris d'une des filles delà duchesse. Il était au milieu des dames , quand par hasard il commit une inconvenance; le duc donna ordre aussitôt de le faire sortir. Ser Michel ne put endurer patiemment un aussi cruel affront. Quand la fête fut terminée , et que tout le monde fut sorti", guidé par son aveugle colère , il entra dans la salle d'audience , s'approcha du siège sur lequel s'asseyait le Doge, et y écrivit ces mots : Màrino Faliero, mari de la plus belle des femmes : un autre en jouit , et il ne la garde -pas moins. Le lendemain cette insulte devint publique. On cria au scandale, et le sénat indigné ordonna qu'il fût informé sur-le-champ. On promit des sommes considérables à celui qui révélerait le coupable, et enfin on parvint à découvrir que c'était Michel Sténo : le conseil des Quarante commanda de l'arrêter. Amené devant les juges , il avoua qu'il avait écrit ces mo^ dans son dépit d'être chassé de la fêle en présence de sa maîtresse. Le conseil en délibéra ; et prenant erf considération sa jeunesse , son amour , son égarement, il le con-
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DES CHRONIQUES ITALIENNES. m
damna à deux mois de prison, et le bannit pour un an de Venise. Cette sentence , trop douce au gré de la colère du Doge, ralluma toute sa fureur ; il crut que le conseil n'avait point agi comme l'exigeait le respect dû à sa dignité et à son rang. Michel Sténo, selon lui , méritait la mort ou au moins un bannissement perpétuel.
Cet événement décida du sort de Marino Faliero, qui était destiné à avoir la tête tranchée. Il ne faut plus qu'une cause fortuite pour réaliser ce qui est prédit et inévitable. Quelque temps après cette décision du sénat, un gentilhomme de la maison de Barbare, d'un naturel violent et emporté, alla à l'arsenal demander certaines choses au maître des galères. L'amiral de l'arsenal était présent. En entendant la demande il répondit : Non , cela n'est pas possible... Une querelle violente s'engagea entre le gentilhomme et l'amiral , le gentilhomme le frappa du poing dans l'œil. Par malheur il portait une bague au doigt, qui blessa son adversaire. L'amiral ensanglanté courut au palais du Doge pour se plaindre et demander justice. — Que voulez-vous que je fasse ? répondit le duc. Rappelez-vous l'inscription qu'on a gravée sur ma chaise , et la manière dont on a puni Michel Sténo , et jugez par là du respect que le conseil des Quarante a pour notre personne. —Seigneur, lui répondit alors l'amiral, si vous désirez devenir prince et vous délivrer de tous ces vils gentilshommes, je me sens assez de courage pour exécuter ce projet : prêtez-moi votre secours, et dans peu de tems vous serez maître de Venise, et vous pourrez vous venger. — Comment et par quel moyen ? lui répondit le duc. — C'est ainsi que la conversation s'engagea sur ce sujet.
Le duc appela son neveu , ser Bertuccio Faliero , qui habitait avec lui dans le palais , et il lui fit part du com-
plot; ils envoyèrent aussi chercher Philippe Calendaro, marin d'une grande réputation , et Bertuccio Israello , homme très adroit et rusé. Après une courte délibération, ils convinrent de s'associer plusieurs autres personnes ; les conjurés se réunirent ainsi pendant plusieurs nuits dans le palais du Doge. Les personnes qui furent initiées successivement dans le secret étaient Niccolo Fagiudo, Giovanni da Corfu, Stefano Fagiano, Iriccolo dalle Bende, Niccolo Blondo, et Stefano Trevisano. On convint que seize ou dix-sept chefs stationneraient dans les différens quartiers de la ville , mais que leur troupe ne devait pas connaître leur destination; le jour marqué ils devaient exciter çà et là quelque tumulte pour que le Doge eût un prétexte pour faire sonner la cloche de Saint-Marc, car cette cloche ne peut jamais sonner que par son ordre ; aussitôt les différens chefs et leur Lande devaient se diriger sur Saint-Marc, par les rues qui débouchent sur la place , et , au moment,où les nobles et les principaux habitans seraient arrivés pour connaître la cause de ce tumulte, les conspirateurs les auraient taillés en pièces, pour proclamer ensuite Marino Faliero seigneur de Venise. Ce plan arrêté, on en fixa l'exécution au mercredi i5 avril 1 355 ; et le complot fut conduit avec tant de mystère, que personne n'en eut le plus léger soupçon.
Mais le ciel , qui veille sur cette glorieuse cité , et qui , satisfait de la piété et de la droiture de ses habitans, leur a toujours prêté son'secours, se servit d'un nommé Belr tramo , de Bergame , pour découvrir la conspiration de la manière suivante. Ce Beltramo, qui était au service de Niccolo Lioni de Santo Stefano, connaissait en partie ce qui devait avoir lieu : il alla chez Niccolo Lioni , et lui raconta tout ce qu'il avait appris. Ser Niccolo , en
l'entendant, resta comme mort d'étonnement et de terreur ; Beltramo, lui ayant tout révélé, le conjura de garderie secret , ajoutant que, s'il lui avait fait cet aveu , c'était afin qu'il ne sortît pas de chez lui le jour désigné, et pour lui sauver la vie. Beltramo allait se retirer, mais ser Niccolo ordonua à ses gens de le saisir et de le garder soigneusement. Il courut aussitôt chez messer Giovanni Gradenigo Nasoni , qui depuis fut nommé Doge, et qui habitait aussi à Santo Stefano, etlui raconta tout ce qu'il venait d'apprendre ; cette révélation lui parut de la plus haute importance, et elle l'était en effet: ils allèrent ensemble chez ser Marco Cornaro, qui habitait à San Felice, et , après lui avoir tout appris , ils retournèrent tous trois chez Niccolo Lioni pour interroger Beltramo ; apr.ès l'avoir questionné , et avoir appris de lui tout ce qu'il savait , ils le laissèrent encore enfermé : puis ils se rendirent dans la sacristie de San Salvatore, et envoyèrent leurs gens convoquer les conseillers , les avogadori, les chefs du conseil des Dix et ceux du grand conseil.
Lorsque tous furent réunis , on leur fit part de ce qu'on venait d'apprendre : à ce récit, ils restèrent tous glacés d'étonnement et d'horreur ; on résolut d'envoyer ' chercher Beltramo : ils l'examinèrent, et se convainquirent de la vérité de ce qu'il disait. Aussitôt , malgré le trouble qui agitait l'assemblée, on arrêta les mesures à prendre ; on envoya chercher les chefs des Quarante , les officiers de nuit ( signori di notte) , les capi di sestiere , et les cinque délia pace, avec ordre de joindre à leurs gens quelques hommes courageux et éprouvés , qui devaient aller chez les chefs de la conspiration et s'assurer de leurs personnes ; on s'assura aussi du chef de l'arsenal pour prévenir toute entreprise de la part
m des conspirateurs; à l'entrée de la nuit l'assemblée se réunit dans le palais; elleen fit fermer toutes les portes et envoya ordre au gardien de la tour d'empêcher qu'où ne sonnât la cloche. Tout fut exécuté ponctuellement. Déjà l'on s'était emparé delà personnedes conspirateurs, et ils avaient été conduits au palais. Le conseil des Dix, voyant que le Doge était du nombre, résolut de s'associer vingt citoyens des plus recommandables pour délibérer sur le parti qu'il fallait adopter , sans toutefois leur donner voix délibérative.
Les conseillers appelés furent : ser Giovanni Mocenigo, du sestioro de San Marco; ser Almoro Veniero de Santa Marina , du sestiero du Caslello ; ser Tommaso Viadro , du sestiero de Canaregio ; serGiovanni Sanudo, du sestiero de Santa Croce ; ser Pietro Trevisano , du sestiero de San Paolo ; ser Pantaleone Barbo il Grando, du sestiero d'Ossoduro : les avogadori de la république furent Zufredo Morosini et ser Orio Pasqualigo ; ces personnes n'eurent pas voix délibérative. Ceux du conseil des Dix furent ser Giovanni Marcello , ser Tommaso Sanudo, et ser Michcletto Dolfino , chefs de ce conseil ; ser Luca da Legge et ser Pietro da Mosto , inquisiteurs du conseil; ser Marco Polani , ser Marino Veniero, ser Lando Lombardo, et ser Nicoletto Trevisano de Saut Angelo.
Dans la même nuit , et une heure avant que le jour eût paru , l'assemblée nomma une junte composée de vingt nobles de Venise, choisis parmi les plus sages, les plus âgés et les plus considérés. Ils furent appelés à donner leur avis, mais ils n'eurent pas voix délibérative : on en exclut toutes les personnes de la famille de Faliero ; Niccolo Faliero et un autre Niccolo Faliero de San Tommaso furent chassés du conseil commeparens
du Doge. Cette résolution de créer une junte fut généralement approuvée; elle se composa despersonnes suivantes : ser Marco Giustiniani , procuratore; ser Andréa Érizzo , procuratore; ser Liosmando Giustiniani, procuratore ; ser Andréa Gontarini , ser Simone Dandolo , ser Niccolo Volpe, ser Giovanni Loredano , ser Marco Diedo , ser Giovanni Graiienigo , ser Andréa Cornaro , cavalière ; ser Marco Soranzo, ser BJnieri da Mosto, ser Gazano Marcello , ser Marino Morosini , ser Stefano Belegno, ser Niccolo Lioni , ser Filippo Orio, ser Marco Trevisano , ser Jacopo Bragadino , ser Giovanni Foscarini.
Ces vingt personnes lurent appelées dans le conseil des Dix ; alors ou envoya chercher le Doge Marino Faliero ; il était dans ce moment dans son palais avec des personnes de lapJus haute distinction qui toules ignoraient ce qui se passait.
En même temps Bertuccio Israello , l'un des chefs de la conspiration, et qui était chargé de guider les conjurés dans Santa Croce , fut arrêté, chargé de fers et conduit devant le conseil. Zanello del Brin , Nicoletto di B.osa , Nicoletto Alherto , et le guardiaga , furent pris également, ainsi que plusieurs marins et plusieurs citoyens de divers rangs : on les interrogea, et dès lors l'existence du complot ne fut plus douteuse.
Le 16 avril le conseil des Dix rendit un jugement qui condamna Filippo Calendaro et Bertuccio Israello à être pendus aux pilliers du balcon du calais, cemêmehalcon du haut duquel les Doges ont coutume d'assister aux courses de taureaux ; et ils furent exécutés avec un haillon dans la bouche.
Le lendemain on condamna les personnes suivantes: — JMiccolo ZuccuolO; Nictdetto Blondo, Nicolelto Doro,
Marco Giuda , Tacomello Dagolino ; Nicoletto Fedele , le fils de Filippo Calendaro ; Marco Torello, ditlsraello ; Stefano Trevisano , le changeur de Santa Margherita ; et Antonio dalle Bende ; ils furent tous pris à Chiozza , * car ils avaient tenté de s'échapper. En exécution de la sentence du conseil des Dix, ils furent pendus les jours suivans , les uns seuls , les autres deux par deux , aux colonnes du palais, en commençant au pilier rouge, et ainsi de suite tout le long du canal. Les autres prisonniers furent acquittés par ce motif que , quoiqu'ils eussent été compris dans la conspiration , cependant ils n'y avaient pas pris part. Plusieurs des chefs leur avaient dit qu'il s'agissait du service de l'Etat, et de s'assurer de quelques criminels , sans leur rien apprendre de plus. Nicoletto Àlherto, le guardiaga et Bartolommeo Ciricolo et son fils , ainsi que plusieurs autres qui n'étaient pas coupables , furent acquittés.
Le vendredi 16 avril le conseil des- Dix rendit un jugement qui condamna le Doge Marino Faliero à avoir la tête tranchée, et ordonna que l'exécution aurait lieu sur le palier de l'escalier de pierre où les Doges prêtent leur serment en entrant en charge. Le lendemain les portes du palais étant fermées, le Doge fut exécuté environ vers le midi. Son bonnet de Doge lui fut été lorsqu'il arriva au palier de l'escalier ; l'exécution achevée , on dit qu'un membre du conseil des Dix s'avança vers les colonnes extérieures du palais qui donnent sur la place Saint-Marc , et qu'il montra au peuple l'épée toute sanglante, en prononçant ces mots à haute voix : « Le traître a subi son jugement.» Aussitôt les portes s'ouvrirent , et le peuple se précipita dans le palais pour voir les restes de l'infortuné Marino.
Il est à remarquer que le conseiller ser Giovanni
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Sanudo n'assista pas à ce jugement ; mais qu'il était retenu chez lui pur maladie ; ainsi il n'y eut que quatorze yotans ; savoir, cinq conseillers et les neuf membres du conseil des I)ix. Toutes les terres et tous les châteaux du Doge, ainsi que ceux.de tous les conjurés, furent confisqués an profit de la république. Le conseil des Dix accorda seulement au Doge, à titre de grâce , la permission de disposer de deux mille ducats. On décida en outre que tous les conseillers et les avogadori , les membres du conseil des Dix, et ceux de la junte qui avaient concouru à la condamnation du Doge et des autres conjurés, auraient le privilège de porler jour et nuit des armes dans Venise et depuis Grado jusqu'à Cavazere , et d'avoir deux valets pareillement armés, pourvu que les valets habitassentdans leur maison; ceux qui n'avaient pas deux valets à leur service pouvaient transférer ce privilège à leurs fils ou à leurs frères, mais à deux d'entre eux seulement. La même permission fut aussi accordée aux quatre notaires de la chancellerie ou cour suprême , qui reçurent les dépositions ; ces notaires étaient Amedio Nicoietto di Lorino , Sleffanello et Pietro de Compostelli, secrétaires des signori di notte.
Après l'exécution des conjurés et du Doge , la république jouit d'une paix profonde ; une ancienue chronique rapporte que le corps du Doge fut placé dans une barque avec huit torches allumées , et conduit à son tombeau, dans l'église de San Giovanni e Paolo, où il fut enseveli. Celte tombe est maintenant placée au milieu de la petite église de Santa Maria délia pace , qu'a faît bâtir l'évêque Gabriel de Bergame : c'est un cercueil de pierre sur lequel sont gravés ces mots : Hicjacet DominusiMarinus Faletro dux. Son portrait ne se trouve pas dans la salle du grand conseil; mais à
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la place «ju'il devrait occuper, on lit celte inscription : Hic est locus Mariai Falctro , decapilati pro criminibus. On croit que sa maison fut donnée à l'église de Sant' Apostolo : c'est ce grand bâtiment qui s'élève près du. pont; mais cette opinion est mal fondée, à moins que ses descendant ne l'aient rachetée depuis ,Vcar cette maison appartient toujours à la farmlle FaJiero. Je ne puis m'empêcher de rapporter ici que plusieurs voulaient graver à la place destinée au portrait du Doge l'inscription suivante : Marinas Faletro dax ; temeritas me cepit, pœnas lai ; decapitatas pro critninibus . On avait aussi composé ce distique pour inscrire sur sa tombe :
Dux Veneturn jacet hic , palriam qui prodere tenlans , Sceptru , decus , censum perdidit , atque caput.