‹ Marino FalieroChapitre 77 sur 77 · EXTRAIT DE L'HISTOIRE DE VENISE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE L'HISTOIRE DE VENISE

Par M. le comte DARU.

On donna pour successeur à Dandolo Marin Falier, de l'une des plus anciennes maisons de Venise, qui avait déjà donné deux Doges à la république , Vital Falier eu 1082 , et Ordelafe, mort en combattant contre les Hongrois, en 1117. Après avoir occupé les principales dignités de la république , Marin Falier, déjà presque octogénaire , se trouvait en ambassade à Rome lorsqu'il apprit son élection. Le changement qui venait de s'opérer dans l'organisation du conseil ne portait

aucune nouvelle atteinte à l'autorité personnelle du Doge, déjà fort restreinte par les réglemens antérieurs/. L'élévation de Falier sur le trône ducal paraissait terminer glorieusement une longue carrière. Venise ne devait pas s'attendre à voir son prince à la tête d'une conjuration.

Nées ordinairement d'une ambition trompée, les conjurations sont dirigées contre les dépositaires du pouvoir, par ceux qui s'en voient exclus. Elles sont préparées par de longues haines, concertées entre des hommes qui ont des intérêts communs. On n'y trouve guère ni vieillards, parce qu'ils sont circonspects et timides, ni jeunes gens , parce qu'ils sont peu capables de dissimulation.

Celle que j'ai à raconter s'écarte de tous ces caractères. Elle fut entreprise par un homme qui, parvenu à la première dignité de saspatrie et à l'âge de quatrevingts ans, n'avait rien à regretter dans le passé, rien à attendre de l'avenir ; et ce vieillard était un Doge ému par un sujet frivole, s'alliant , pour exterminer la noblesse , à des inconnus , au premier mécontent que le hasard lui avait présenté.

Un autre Doge, trente ans auparavant, s'était fait un point d'honneur d'arracher au peuple le peu de pouvoir qui lui restait. Celui-ci conspira avec des hommes de la dernière classe contre les citoyens éminens; mais sa,ns intérêt, sans plan, sans moyens : tant la passion est aveugle , imprévoyante dans ses entreprises ! Les négociations qui suivirent le désastre de la flotte de Pisani avaient rempli les premiers raomens de l'administration du nouveau Doge, et il avait eu du moins la consolation de signer la trêve qui rendait le repos à sa patrie.

Il donnait un bal le jeudi gras à l'occasion d'une solennité: un jeune patricien, nommé Michel Sténo, membre de la quarantie criminelle, s'y permit, auprès d'une des dames qui accompagnaient la Dogaresse , quelques légèretés que la gaieté du bal et le mystère du masque rendaient peut-être excusables. Le Do^e , soit qu'il fût jaloux plus qu'il n'est permis de l'être à un vieillard, soit qu'il fut offensé de cet oubli du respect dû à sa cour, ordonna qu'on fît sortir l'insolent qui lui avait manqué. Falier était d'un caractère naturellement violent.

Le jeune homme , en se retirant , le cœur ulcéré de cet affront, passa par la salle du conseil, et écrivit sur le siège du Doge ces mots injurieux pour la Dogaresse et pour son époux : Marin Falier a une belle femme , mais elle n'est pas pour lui.

Le lendemain cette affiche fut un grand sujet de scandale. On informa contre l'auteur, et on eut peu de peine à le découvrir. Sténo , arrêté, avoua sa faute avec une ingénuité qui ne désarma point le prince, ni surtout l'époux offensé. Falier s'oublia jusqu'à manifester un ressentiment qui ne convenait ni à sa gravité , ni à la supériorité de son rang, ni à son âge.

Il ne demandait rien moins que de voir renvoyer cette affaire au conseil des Dix, comme un crime d'état ; mais on jugea autrement de son importance; on eut égard à l'âge du coupable , aux circonstances qui atténuaient sa faute, et on le condamna à deux mois de prison que devait suivre un an d'exil.

Une satisfaction si ménagée parut au Doge une nouvelle injure. Il éclata en plaintes* qui furent inutiles. Malheureusement le jour même il vit venir à son audience le chef des patrons de l'arsenal , qui , furieux

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et le visage ensanglanté, venait demander justice d'un patricien qui s'était oublié jusqu'à le frapper. « Cora- « ment veux-tu'que je te fasse justice? lui répondit le « Doge, je ne puis pas l'obtenir pour moi-même. Ah ! « dit le patron dans sa colère, il ne tiendrait qu'à nous « de punir ces insolens. » Le Doge , loin de réprimander le plébéien qui .se permettait une telle menace, le questionna à l'écart, lui témoigna de l'intérêt, de la bienveillance même, enfin l'encouragea à tel point, que cet nomme, attroupant quelques-uns de ses matelots, se montra dans les rues avec des armes , annonçant hautement la résolution de se venger du noble qui l'avait offensé.

Celui-ci se tint renfermé cbez lui et écrivit au Doge, pour réclamer la sûreté qui lui était due. Le patron fut mandé devant la seigneurie ; le prince le réprimanda sévèrement, le menaça de le faire pendre, s'il s'avisait d'attrouper la multitude, ou de se permettre des invectives contre un patricien , et le renvoya en lui ordonnant, s'il avait quelques plaintes à former, de les porter devant les tribunaux.

La nuit étant venue , un émissaire alla trouver cet homme , qui se nommait Israël Bertuccio , l'amena au palais, et l'introduisit mystérieusement dans un cabinet où était le prince avec son neveu Berluce Falier.

Là, l'irascible vieillard écouta avec complaisance tous les emportemens et tous les projets de vengeance du patron, lui demanda ce qu'il pensait des dispositions des hommes de sa classe , quelle était son influence sur eux, combien il pourrait en ameuter, quels étaient ceux dont on espérait se servir le plus utilement. Bertuccio indiqua un sculpteur, d'autres disent un ouvrier de l'arsenal nommé Philippe Calendaro ; on le fit venir

à l'instant même, c\ l ui prouve à quel excès d'imprudence la colère peut entraîner. Un Doge de quatre-vingts ans passa une partie de la nuit en conférence avec deux hommes du peuple, qu'il ne connaissait pas la veille , discutantles moyens d'exterminer la noblesse vénitienne.

Il était difficile qu'on soupçonnât un pareil complot : les conférences pouvaient s*e multiplier sans être remarquées; cependant il n'y en eut pas un grand nombre ; car les conjurés se jugèrent, au bout de quelques jours, en état de mettre à exécution cette grande entreprise. Il fut convenu qu'on choisirait seize chefs, parmi les populaires les plus accrédités; qu'on les engagerait à prêter main-forte, pour un coup de main d'où dépendait le salut de la république; qu'ils se distribueraient les différens quartiers de la ville, et que chacun s'assurerait de soixante hommes intrépides et bien armés. Ainsi c'était un millier d'hommes qui devait renverser le gouvernement d'une ville si puissante; cela prouve qu'il n'y avait pas alors de forces militaires dans Venise. On arrêta que le signal serait donné au point du jour par la cloche de Saint-Marc : à ce sigual les conjurés devaient se réunir, en criant que la flotte génoise arrivait à la vue de Venise, courir vers la place du palais, et massacrer tous les nobles à mesure qu'ils arriveraient au conseil. Quand tous les préparatifs furent terminés , on arrêta que l'exécution aurait lieu le i5 d'avril.

La plupart de ceux qu'on avait engagés dans cette affaire ignoraient quel en était l'objet, le plan , le chef, et quelle devait en être l'issue. On avait été forcé d'initier plus avant ceux qui devaient diriger les autres. Un Bergamasque, nommé Bertrand, pelletier de sa profession, voulut préserver un noble, à qui il était dévoué , du sort réservé à tous ses pareils. Il alla trouver, le i4 avril

au soir, le patricien Nicolas Lioni , et le conjura de ne pas sortir de chez lui le lendemain, quelque chose qui pût arriver. Ce gentilhomme , averti parcelle espèce de révélation , d'un danger qui devait menacer beaucoup d'autres personnes, pressa le conjuré de questions , et n'en obtint que des réponses mystérieuses, accompagnées de la prière de garder le plus profond silence* Alors Lioni se détermina à se rendre maître de Bertrand jusqu'à ce que celui-ci eût dit tout son secret; il le fit retenir, et lui déclara que la liberté ne lui serait rendue qu'après qu'il aurait pleinement expliqué le motif du conseil qu'il avajt donné.

Le conjuré, qu'une bonne intention avait conduit auprès du patricien , sentit qu'il en avait déjà trop dit , et qu'il ne lui nestaitplus qu'à se faire un mérite d'une révélation entière. Il ne savait probablement pas tout, mais ce qu'il révéla suffit pour faire voir à Lioni qu'il n'y avait pas un moment à perdre.

Celui-ci courut chez le Doge pour lui communiquer 5a découverte et ses craintes. Falier feignit d'abord de l'étonnement ; puis il voulut paraître avoir déjà connaissance de cette conspiration, et la juger peu digne de l'importance qu'on y attachait. Ces contradictions étonnèrent Lioni ; il alla consulter un autre patricien, Jean Gradenigo; tous deux se transportèrent ensuite chez Marc Cornaro ; et enfin ils vinrent ensemble interroger Bertrand , qui était toujours retenu dans la maison de Lioni.

Bertrand ne pouvait dire jusqu'où s'étendaient les liaisons et les projets des conjurés; mais il ne pouvait ignorer que le patrou Bërtuccio et Philippe Calendaro y avaient une part considérable , puisque c'était par eux qu'il avait été entraîné dans le complot.

Les trois patriciens que je viens de nommer convoquèrent aussitôt, non dans le palais ducal, mais au couvent de Saint-Sauveur, les conseillers de la seigneurie, les membres du conseil des Dix, les avogadors, les chefs de la quaranlie criminelle, les .zeigneurs de nuit, les chefs des six quartiers de la ville , et les cinq juges de paix.

Cette assemblée envoya sur-le-champ arrêter Bertuccio et Galendaro. Ils furent appliqués l'un et l'autre â la torture. A mesure qu'ils nommaient quelque complice , on donnait des ordres pour s'assurer de sa personne. Lorsqu'ils révélèrent que la cloche de Saint-Marc devait donner le signal , on envoya une garde dans le cloclier pour empêcher de sonner. Il était naturel que les coupables cherchassent à atténuer leur faute eu nommant leur chef : on apprit avec étonnement que le Doge était à la tête de la conjuration.

Cette nuit même Berfcuccio et Calendaro furent pendus devant les fenêtres du palais; des gardes furent placés à toutes les issues de l'appartement du Doge. Huit des conjurés qui s'étaient échappés vers Chiozza , furent arrêtés et exécutés après leur interrogatoire.

La journée du i5 fut employée à l'instruction du procès du Doge. Le conseil des Dix, dont une pareille cause relevait si haut l'importance , demanda que vingt patriciens lui fussent adjoints pour le jugement d'un aussi grand coupable. Cette assemblée, qu'on nomma la Giunta, fit comparaître le Doge, qui, revêtu des marques de sa dignité, vint, dans la nuit du i5 au 16 avril, subir son interrogatoire et sa confrontation. Il avoua tout.

Le x6, on procéda à son jugement; toutes les voix se réunirent pour son supplice.

Le 17, à la pointe du jour, les portes du palais furent fermées; on amena Marin Falier au haut de l'escalier des Géans, où les Doges reçoivent la couronne; on lui ôta le bonnet ducal en pre'sence du conseil des Dix. Un moment après, le chef de ce conseil parut sur le grand balcon du palais, tenant a la main une épée sanglante, et s'écria : « Justice a été faite du traître. » Les portes furent ouvertes , et le peuple, en se précipitant dans le palais, trouva la tête du prince roulant sur les degrés.

Dans la salle du grand-conseil, où sont tous les portraits des Doges , un cadre voilé d'un crêpe , fut mis à l'endroit que devait occuper celui-ci, avec cette inscription , Place de Marin ~F aller, décapité.

Pendant quelque temps on continua les recherches contre ceux qui avaient trempé dans la conjuration. Il y en eut plus de quatre cents de condamnés à la mort, à la prison ou à l'exil. Le pelletier Bertrand réclamait la récompense qu'il croyait due à sa révélation; il eut l'insolence de demander un palais et un comté que Marin Falier possédait, une pension de douze cents ducats, et enfin l'entrée du grand-conseil , c'est-à-dire le patriciat pour lui et sa postérité.

De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de mille ducats réversible à ses enfans, et il en témoigna si haut son mécontentement, qu'on fut obligé de l'exiler à, son tour; mais telle était l'idée qu'on avait de cette nature de services , et telle était la politique du gouvernement pour les encourager, que le conseil fut sur le point d'admettre ce dénonciateur au nombre des patriciens.

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