IN MEMORIAM
LA PART DU PÈRE
LA PART DU PERE
— C'est la mère Lefrançois, madame, qui vient offrir du poisson.
Et le domestique attendait un ordre sur la porte.
La jeune femme répondis :
— J'y vais.
Ses yeux coururent jusqu'au bas de l'histoire romanesque qu'elle tenait, à la main, puis, elle se leva, élégante, fine dans la lumière du bow-window, et, un instant, ses regards traînèrent sur le paysage.
C'était un jour d'octobre, une aprèsmidi claire, sans soleil. Dans l'angle doux des valeuses, la mer vaguée et verte roulait au loin sous un ciel gris.
A droite, à gauche, sur la falaise, par-
dessus les haies de tamaris, les villas se dressaient, déjà doses, barricadées contre l'assaut de l'bivtf •
La jeune femme eut un frisson. Elle n'avait pas encore senti si fort la solitude où elle s'était attardée.
— Mon Dieu I songea-t-elle, comme cela devient triste ici !
Et avec une joie égoïste sa pensée se reportait vers ses malles à moitié bouclées, vers le prochain retour à Paris, devant cette marée de silence et de tristesse qu'elle sentait venir du fond de l'horizon.
Elle avait déposé son livre, elle descendit à la cuisine.
Une femme l'attendait là, tout debout, en jupons courts, pieds nus sur le pavé.
A la vue de la dame de Paris, deux enfants, jambes nues eux aussi, se cachèrent
dans la robe de leur mère ; un troisième,
un nourrisson, dormait contre le sein, sur le bras. ,
Le vent du large avait tanné tous ces vi-
LA PART DU PÈRE
sages, où brillaient les mêmes yeux, couleur de la vague. Les cheveux blonds semblaient plus clairs que la peau ; il y avait sur ces gueux comme l'odeur salée des lames, et ils semblaient porter du vent dans les plis de leurs guenilles.
La mère Lefrançois dit :
— Bonjour, not'dame.
Elle souriait d'un air humble. Ce sourire rayait sa peau lisse de fines rides, invisibles au repos et comme tracées à l'ongle, qui, tout d'un coup, lui donnaient son âge, ses trente-six ans las de grossesses sans relevailles, de courses longues, sous les charges trop lourdes, de misère au logis.
La châtelaine regarda les enfants et dit avec grâce :
— Bonjour, petits.
Puis s'adressant à la pêcheuse :
— Qu'est-ce que vous m'apportez, mère Lefrançois ?
Le panier était posé sur la table, débordant de varechs; dedans du menu poisson,
brillant comme de l'argenterie, un congre formidable, des barbes de bouquets.
La belle dame regarda tout ce fretin et fit la moue :
— Il n'est pas joli, votre poisson !
La bonne femme eut un geste d'excuse :
— C'est tout c'qu'on a pris à nuit, en six heures d'filet, la mè était dure.
La Parisienne se souvint qu'en effet, elle avait entendu le vent souffler. Et cette question se posa dans son esprit :
— Comment trouve-t-on des hommes pour faire des métiers pareils ? C'est leur faute, s'ils sont misérables ! Pourquoi ne pas se faire maçons ou jardiniers ?
Mais elle savait par expérience la fierté des gens de mer pour leurs barques. Et elle prononça :
— Mère Lefrançois, je pars à la fin de la semaine, vous viendrez demain chercher un paquet de vêtements que j'ai mis de côté pour vous. J'espère que, l'été prochain, je vous retrouverai tous bien
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portants, vos enfants grandis. Quel âge a-t-il, votre nourrisson ?
— Six mois, not' dame... Et il tire dru I Elle montrait sa mamelle que l'enfant
avait ressaisie.
L'élégante regarda ce sein, hâlé comme le visage, et qui semblait tari.
— Trois enfants ! dit-elle, c'est une rude charge , ma pauvre femme. Il faudrait tâcher de vous arrêter là...
... Dehors, c'est la nuit d'équinoxe, les vents lâchés, le hurlement sans fin sur la mer.
Depuis longtemps, la rafale qui s'engouffre par la cheminée a éteint le petit feu d'ajoncs. Au milieu de ces mugissements, dans l'obscurité opaque, la femme du pêcheur veille ses enfants endormis auprès de son lit.
L'homme est dehors pour la marée.
Dix fois déjà, elle a cru l'entendre à la porte. Dix fois sa tête est retombée dans les draps : ce n'est que le vent qui s'écrase, furieux, contre le volet.
Sa clameur a réveillé le nourrisson. Il crie : il veut le sein* La mère Lefrançois le prend dans le berceau, le cache dans sa gorge. Et tandis que son angoisse continue de veiller, elle lui verse ce lait inquiet des femmes de pêcheurs où les futurs hommes puisent, avec la vie, le rêve de la mer.
Tout d'un coup, la porte s'ouvre. C'est Lefrançois qui rentre. Il se bat avec. le volet pour empêcher l'ouragan de pénétrer, derrière lui, dans la chaumière.
Elle les connaît, la pauvre, ces retours silencieux, découragés, ces allées et venues brusques de l'homme qui se heurte de colère dans la chambre.
Lefrançois va au feu éteint, puis à la table, où l'attendent la miche et le pichet de cidre.
Il mange dans l'obscurité, toujours muet.
Et, dans son lit, la femme qui n'ose parler sent avec douleur cette boisson gelée descendre dans les entrailles du père.: Dire qu'on n'a pas seulement un coup d'eau-de-
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vie à lui verser après des nuits pareilles I Le repas est fini. Le pêcheur arrache ses bottes, sa vareuse. Pour lui faire sa place, la femme a remis le nourrisson dans le berceau.
Lui, debout devant le lit, entend ce mouvement et interroge :
— Tu dors pas, la Lisée ?
Elle découvre le drap, pour le recevoir :
— Viens t'en, m'n'homme ! Qu'jte réchauffe un brin...
Et quand il s'est glissé, perclus de froid, à côté d'elle, elle demande encore :
— Air t'ait dure la mè ?
Le pêcheur murmure entre ses dents qui claquent :
— J'crois qu'ail' m'en veut !
Elle devine sa douleur. Et comme elle fait pour consoler l'enfant, elle l'attire dans sa chaleur, contre son corps à elle. Lui que le vertige prend, il se défend, il voudrait la repousser...
— Pas de ça, la Lisée ! Ils sont d'jà trois enfants à taper suTpain.
Mais les bras l'enlacent toujours, et la voix résignée dit, près de son oreille :
— Bah ! m'n'homme ! y en pas pour trois, y en aura ben pour quat'...
...C'est une volupté après les fatigues mondaines de l'hiver de venir se retremper dans l'air marin, de marcher le long de la mer qui clapote, baise doucement les galets brûlants.
La villa a rouvert ses fenêtres, le soleil emplit toutes les chambres. Il dore les boiseries de sapin ciré, fleurit dans les jardins les parterres d'œillets, les espaliers de roses.
Sur le gravier craquant de l'allée, la Parisienne marche, abritée par son ombrelle claire, fringante dans sa toilette bleu-marine, heureuse de sentir sa taille si souple, sa chair raffermie par les premiers bains.
Par-dessus la haie de tamaris, dans le sentier, elle aperçoit une bonne femme qui
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monte ; le soleil de midi ruisselle sur sa tête, si ardent qu'il l'habille de gris comme la poussière de la route. Les pas se rapprochent et la chàtelaifce reconnaît la mère Lefrançois.
Sur le dos, courbée, la pêcheuse porte sa hotte de poissons. Ce n'est pourtant pas ce poids qui alourdit sa marche.
Elle était plus alerte autrefois sous les fardeaux. Et, à voir sa ceinture si chargée, la boîterie de ses pieds, la Parisienne songe avec un pli des sourcils mécontents :
— Comment ! Est-ce qu'elle serait encore enceinte ?
Maintenant la pêcheuse est toute proche ; timidement, elle salue de la tête :
— Vous v'ià de retour, not'dame, et en bonne santé à c'que j'vois ?
La jeune femme s'est fait un visage un peu sévère. Ces petites gens sont d'une insouciance impardonnable ! Ils découragent la charité.
Et montrant du doigt le tablier que sou-
lève le germe de la vie, la belle dame répond :
— Qu'est-ce que je vois, mère Lefrançois ?
vous attendez un nouvel enfant ?
La bonne femme ouvre les mains. Ses yeux clairs regardent bien en face; ils n'ont pas honte. Non, ce n'est pas pour le plaisir qu'elle a accepté ce surcroît de fardeau.
Et, les bras tombés, dans un geste qui ne se défend pas, qui accepte la réprimande comme la douleur, elle murmure:
— Qui qu'vous voulez, not'dame ! Mon pauvre homme, il n'a qu'ça et sa goulée de pain...
A quatre heures et demie, après la « grande soupe », il sortait du bastion et faisait quelques pas le long du boulevard Lannes, en descendant vers le Bois de Boulogne ; puis il montait sur les fortifications pour voir le coucher du soleil.
Là, le petit soldat s'asseyait sur un tertre. Il déposait son shako, dessanglait son ceinturon, et il regardait devant lui dans ses souvenirs.
A cette époque de moisson et de journées chaudes, le mal du pays lui revenait plus fort. Il étouffait dans les chambrées et dans les cabarets. Il avait besoin de voir devant soi l'espace, en souvenir de ses beaux champs de Picardie, où, en cette saison,
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on marchait dans For des blés versés sur la terre, entre des allées de gerbes dressées comme des sentinelles.
... Autour du soldat les talusdegazon étaient piétines par des bandes d'enfants en vacances. Ils jouaient là, jusqu'à la nuit. Des femmes roulaient des nouveau-nés dans de petites voitures. Elles s'asseyaient sous les sycomores avec des ouvrages à l'aiguille.
De temps en temps un orgue sanglotait au milieu de la chaussée; et, régulièrement, le chemin de fer de ceinture lançait avec un coup de sifflet un nuage de fumée.
Une fois, le petit soldat vit passer une servante qui ressemblait aux filles de son pays. Elle avait des cheveux blonds, presque roux, nattés derrière le dos, un tablier très blanc, et elle conduisait en laisse un caniche noir.
Le chien s'approcha du shako posé à terre. Le soldat le caressa et fit :
— Voilà un beau quin !
C'était une entrée en causerie. Cependant
il n'en dit pas davantage, et même il n'osa pas se lever pour marcher, de loin, sur les pas delà fille. Mais, en rentrant au bastion, il songea :
. — J'suis sûr qu'elle est d'chez nous..*
Le lendemain il se rassit au même endroit dans l'espérance de la revoir. Elle reparut avec le caniche. Et cette fois il s'enhardit, il fit quelques pas avec elle.
Comme la servante se retournait tout le temps, il demanda :
— D'quoi qu'vous avez peur ?
Elle répondit:
—C'est à cause de mes patronnes. Elles me chercheraient des raisons si elles me voyaient avec vous.
Alors il lui proposa de descendre dans le fossé pour continuer la promenade. Et, ayant hésité un instant, elle accepta.
Le petit soldat avait deviné juste. La fille était bien du Nord, comme lui, mais plus près de la frontière et des charbonnages.
Son père et sa mère avaient été tués dans un
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coup de mine. Des personnes charitables, s'étaient partagé les cinq orphelins. Elle avait été recueillie par les deux vieilles demoiselles chez qui elle servait. C'étaient des personnes tout habillées de noir, comme des religieuses. Elles visitaient les pauvres, les enfants dans les écoles, et portaient des bibles aux prisonniers.
— Jugez un peu si elles me voyaient avec vous !
Pourtant la fille prenait tant de plaisir à ces rendez-vous que, tous les jours, ils se retrouvaient au pied du même sycomore et descendaient dans le fossé. Le caniche courait devant eux, puis revenait, au galop, se jeter dans leurs jambes. Ils marchaient, côte à côte, en se tenant par la main. Ils ne se parlaient pas : s'étant raconté leur histoire, ils n'avaient plus rien à se dire. Ils allaient jusqu'à ce que le soleil fût tout à fait tombé derrière le Mont-Valérien. Alors, profitant de la nuit, ils s'embrassaient. Puis elle rappelait son chien et remontait bien vite.
Un soir il lui dit :
— Je n'ai plus que cent vingt jours à faire. Après je retournerai au pays ous'que l'travailne me manquera pas. Veux-tu nous marier ?
Il avait apporté un anneau d'argent. Il le lui mit au doigt. De l'autre bras il la serrait par la taille ; et il dut la soutenir, car elle se laissa aller, la tête sur son épaule.
Quand elle put parler, elle prononça :
— Moi... j'veux bien, de tout mon cœur...
mais il faut que mes patronnes permettent...
— Et si elles ne veulent point ?
— Y a pas d'crainte. T'agis honnêtement avec moi.
Le lendemain il laissa sa gamelle à moitié pleine pour courir plus vite au rendez-vous.
Il savait qu'il devrait l'attendre une grande heure ; mais tout de même, il ne pouvait pas se tenir.
Enfin elle parut. Elle avait un air joyeux :
— Voilà ! dit-elle, on fera prendre des
renseignements dans ton pays ; s'ils sont bons, on nous mariera; puis elles m'ont encore dit de te demander si tu étais protestant ? Il la regarda avec stupeur :
— Protestant ? Qui que c'est ça ?
— C'est de la religion.
— Tu veux dire huguenot ?
— Tout de même...
— Sûrement, je Tsuis pas. Qui qu^est huguenot ?
— Moi, j'ensuis...
— Et pourquoi que tu en es ?
— Elles m'ont élevée comme ça.
Longtemps ils se turent. Le petit soldat
regardait devant lui, la mine sérieuse, cherchant où cette question-là pourrait bien le conduire. A la fin, il demanda :
— Et quoi que ça peut faire que tusoyes huguenote ?
— Ça fait que j'nous marierons pas à l'église, ni par un curé.
Il resta atterré :
— C'est tes patronnes qui veulent ça ?
— Tiras avec moi au temple, chez le pasteur.
Mais il s'emporta :
— Qui que c'est ça le pasteur ? Un homme qu'a <i' s'éfants et qu'est habillé comme tout le monde ? Si j'aurions voulu nous mettre ensemble, j'aurions eu besoin du consentement de personne. C'est en vrai mariage que j'te demande. Des mariages de pasteur ! PVêtre ben qu'ça peut s'faire à Paris, mais chez nous on n'eonnaît pas ça.
J'serions tenus pour des adonnés et j'veux point qu' m'a femme soye regardée. Dis-leur z-y ça à tes patronnes. Faut qu'a soyent raisonnables.
La servante répondit :
— J'ieur demanderai.
Ils s'embrassèrent comme d'habitude, mais toute leur joie était tombée.
Le jour suivant il l'attendit plus longtemps que de coutume. Elle vint, mais tout essoufflée de sa course. Elle n'amenairpoint le chien avec elle et il vit qu'elle avait pleuré.
— Descendons vite, dit-elle en l'entraînant vers le fossé, on ne m'a donné qu'une demi-heure.
La nuit tombait déjà, une nuit de septembre qui faisait fumer le gazon, mouillait leurs pieds dans la rosée. Us allèrent quelque temps le long du mur de briques, noyés •dans son ombre sévère. Enfin, ils s'arrêtèrent, et il demanda sans la regarder :
— Que que t'as décidé ?
Un soupir souleva la poitrine de la servante, gonflant sa gorge, étranglant sa voix. En même temps, ses larmes jaillirent, et elle se laissa aller contre la poitrine du petit soldat.
Elle murmura:
— Ça n'se peut pas...
D'abord il n'eut pas le courage de répondre. Ils écoutaient le vent qui commençait de se lever, le roulement des voitures sur le pavé, les abois des chiens dans le faubourg, et le sanglot de leurs cœurs appuyés l'un sur l'autre .
Puis le chemin de fer passa, traînant derrière soi, sur les rails, une plainte déchirante, étouffée par les freins.
Le petit soldat dit:
— T'y tiens donc b'en à c'te religionlà ?
La fille sanglota :
— C'est pasmoi... c'est elles!
Us souffraient, ils ne se révoltaient pas.
Us sentaient au-dessus d'eux une force formidable et obscure, une puissance à qui l'on ne résistait point. Et, dans cette angoisse, leurs visages se levèrent.
Un croissant de lune montait dans le ciel avec les premières étoiles. La douceur de la nuit augmentait leur souffrance.
Soudain elle fit :
— L'heure est passée. Faut que j rentre.
Ensemble ils remontèrent jusque sur le
fossé.
Là elle lui tendit les joues. Il l'embrassa et dit : ,
— Adku.
Elle répéta :
— Adieu.
Elle lui rendit son baiser, puis ils s'en allèrent, chacun de leur côté, sans tourner la tête.
— A té, Magloire !
Le matelot saute dans la vague qui roule avec fracas, et, tout dégouttant d'eau, il charge le câble sur son épaule, pour haler la petite barque.
Alors, le vieux patron de pêche, le pè Martin, enjambe le bastingage. Soulevant lentement ses bottes goudronnées, il gravit jusqu'au cabestan les banquettes de galets.
Les deux hommes enfoncent dans les crans des barres de bois ; puis, sans parler, ils tournent dans la petite piste. La corde se tend. La barque, hors de l'eau, s'incline sur une joue. Et, ainsi, sans saccade, d'un effort continu, avec un râclement dur, elle escalade la plage.
Quand le canot est hors des atteintes de la marée, les deux pêcheurs s'arrêtent, et Magloire dit :
— Pè Martin, j'pouvons-t-y point monter au carreau avant de décharger le pes- ■son ?
Sans se retourner le vieux répond :
— Que que tu vas fè au carreau ? Couri' «près un jupon ? T'auras toujou's Ttemps pour c'te bésogne-là î Décharge ton pesson, premièrement.
Magloire obéit à regret. Il a le cœur pris pour une fille de Saint-Jouin , une repasseuse, qui met une fleur dans ses cheveux et qui cause avec tous les beaux garçons. Quand Magloire n'est pas à la mer, il vient s'accouder à la fenêtre de sa bonne amie, et il regarde le petit fer qui glisse...
Qu'est-ce qui le tient là ? La douceur de cette maison tiède, ou le bâillement delà camisole qui, quand la fille se penche, laisse voir la chair d'une poitrine rose comme de la fleur de pommier ? Sans que jamais Ma-
gloire ait pris dans ses mains durcies par l'aviron, cette taille qui se cambre, toute la vie du matelot tient dans le cadre de cette fenêtre. Et parfois, quand le garçon est à la mer, la jalousie lui crève le cœur comme un hameçon. Il songe qu'un autre homme peut-être est accoudé à la fenêtre de la repasserie. La fille lui rit. Il aperçoit dans le bâillement de la camisole la gorge en fleur...
— Guette un peu, Magloire ! La v'ià ta Lisée! Même qu'allYen vient avec un douanier qu'a l'air b'en complaisant...
Lentement, le matelot détourne la tête.
A l'entrée du « cran », il aperçoit le couple. Lisée apporte un panier de linge, pour le battre, au pied des falaises, dans les sources. Magloire ne lui en veut pas d'avoir permis au douanier de l'aider ; mais, tout de même, cela le fâche qu'un autre ait rendu ce service à Lisée. Et, sans se déranger, il feint de continuer sa besogne*
Est-ce que Lisée devinerait ce qui se passe
3o MARINS KT SOLDATS
dans le cœur de son bon ami ? Elle est bien empressée de crier de loin :
— C'est-y vous, pè Martin ? C'est y tè, Magloire ?... Avez-vous fait belle pêche ?
Il semble à Magloire que Lisée est encore plus rose que de coutume et le douanier la regarde d'un air avantageux. Aussi le matelot ne répond point aux politesses de Lisée. Il charge une hotte sur son épaule, et, lui aussi, pour laver ses hameçons, il se dirige vers les sources.
Tous les quatre ils marchent sur le galet, le pè Martin goguenard, le douanier bombant sa tunique, la fille embarrassée, Magloire les yeux fixés sur ses bottes. L'écho du roc répercute jusqu'à l'assourdissement le bruit des pas sur le galet qui s'écroule.
Tout en haut de la falaise, sur le fond du ciel, les oiseaux de mer tournent par grands vols. Ils battent de l'aile autour de leurs nids.
Pour sortir du silence qui la gêne, Lisée ditau douanier :
LE PARI 3l
— C'est pas vous, Justin, qu'iriez me dénicher les cormorans qu' j'apercevons là là-haut ?
Les trois hommes lèvent les yeux. A une vingtaine de mètres au-dessus de la plage, sur une saillie de rochers, une couvée d'oiseaux noirs piaillaient dans un bouquet d'ajoncs. Des cous très longs et raides portent en avant des becs jaunes. Chaque fois que les parents reviennent de la mer, avec un grand frémissement d'ailes qui les suspend au-dessus du nid, les petits poussent des cris sauvages.
Le douanier dit :
— Point besoin de monter vous les quérir. J'aurons p'us tôt fait d' vous en descend'e un avec mon fusil.
Déjà l'homme porte la main à sa cartouchière. Mais Magloire l'arrête. Il demande en ricanant :
— Pour sûr, douanier, qu' t'oserais point grimper là-haut ?
Les yeux du matelot brillent comme du
mica. Il a pris le bras du douanier. Il serre trop fort.
L'homme se dégage et riposte :
— Montes' y donc, matelot...
— C'est-y que tu m'en défies ?
Pour la première fois depuis leur rencontre, Magloire pose son regard sur les yeux de Lisée. La petite repasseuse est tout ensemble fière et effrayée de cette querelle d'hommes. Elle tire Magloire par sa manche :
— Vrai que t'irais me les chercher, Magloire, les p'tits cormorans ?
— J'y vas.
— Merci... Ça me suffit que tu veuilles b'en y aller... mais n'y monte pas... c'est trop dangereux.
Magloire secoue la tête.
— Fallait pas demander après.
— Mais quoi que j'en ferions, Magloire, de ces cormorans ?
Le matelot regarde à terre, puis il relève les paupières, et prononce avec ironie :
— Tu les donneras à Justin,
Il va vers la falaise. Déjà il met la main dans une fente du rocher pour commencer son escalade.
Une voix l'appelle :
— Magloire !
Il se retourne :
— Quoi que c'est encore ?
— Tes-t-y fou, ou t'as-t-y ton bon sens ?
C'est le pè Martin qui se fâche. Les bras croisés, le menton tremblant de colère, il crie :
— Descends ! Et plus vite que ça !
Mais Magloire ne lâche pas prise. Il dit posément :
— Pè Martin, tout ce qu'est du bateau j'suis dans votre obéissance. Mais pour c' qu'est des cormorans, j' fais à mon plaisir.
— Tu vas te casser le cou !
Lisée est devenue toute pâle. Elle joint les mains. Elle supplie...
— Descends, Magioire». •
Il n'a pas seulement l'air de l'entendre.
Il grimpe le long de la paroi de rochers.
Il est déjà à dix mètres au-dessus du sol. Alors le pè Martin crie encore une fois :
— Magioire, t'o'stines-tu ?
D'en haut la voix répond :
— J'm'o'stine.
— Eh ! ben ! mè, j'te regardons point.
Le vieux tourne le dos, il s'asseoit sur le
galet, la face vers la mer.
Contre la paroi du rocher, Magioire reste un instant accroché comme une chauvesouris. Il reprend haleine. D'en bas, Lisée et Justin ont les yeux levés : le douanier ricane toujours, la fille tremble. Allons, il a rattrapé son souffle, le voilà qui se remet en mouvement. Dans le roc lisse, le tâtonnement de ses mains découvre d'invisibles fissures. Ses doigts s'y glissent, s'y agrippent, comme des crochets. Alors il tire sur ses bras robustes; ses épaules s'élèvent, sa poi-
trine, tout son corps. Une nouvelle marche est franchie. Au début, il poussait chaque fois un cri de triomphe. Sans doute ses forces diminuent, car ses repos se prolongent et il monte muet.
Maintenant, il n'est plus qu'à peu de mètres du nid. Les cormorans sont installés sur une table de pierre qui surplombe le vide, et le roc est à pic tout autour d'eux.
— Assez! Ça suffit! T'as gagné! crient les voix sur la plage.
Est-ce qu'il n'entend point? Est-ce qu'il aurait la folie de se risquer au delà ? Audessous du nid il marche, tout debout, le long.de la paroi de roc," comme sur la crête d'un mur. La saillie a bien juste la largeur d'un de ses pieds. Que veut-il faire ? S'accrocher à ces touffes de joncs marins qui, de loin en loin, ont poussé dans le roc? Il ne va pas susprendre sa vie à ces racines pourries ?
— Magloire ! Pas ça*.. Ah !
Au cri d'horreur de Lisée, le père Marlin s'est retourné.
— Crédié !
Les racines ont lâché. Le long de la paroi l'homme glisse, avec des pierres qui roulent. Il va se rattraper à ce buisson de ronces... Il Ta manqué... il glisse plus vite. . Il a déjà l'air d'un mort... Pouf ! pouf »... C'est comme un sac de terre mouillée qui saute, qui rebondit sur les marches de roc... Voilà la dernière. Après cela le corps sautera dans le vide... Oh!... La tête et les bras pendent à la renverse...
C'est déjà fini!...
— Magloire ! Magloire!
La fille a fait un mouvement pour se précipiter vers le corps et pour le recevoir.
Cette bouillie de chairs aplaties sur le galet n'a même plus l'épaisseur d'un homme.
Lisée appuie ses mains sur son visage. Elle se détourne. Elle s'enfuit.
Le pè Martin et le douanier restent seuls en face l'un de l'autre*
Justin se penche vers le mort; mais le vieux lui saisit le bras.
— Touchez point !
Lui, il se baisse, et avec des mains qui tremblent, il retourne sur le dos cette forme écrasée.
— Pauv'gas !...
Puis il jette un regard du côté par où la fille s'est enfuie, et il murmure :
— Pourtant ça vaut peut-être mieux pour lui, une fin comme ça ! Il s'aurait marié avec une sans cœur et il aurait pas été heureux...
— Patriotisme !... Réveil du patriotisme !... des gros mots tout cela !... — dit Mauclerc en se renversant dans soncrokingchair. — Moi qui vous parle, je me crois aussi bon Français que vous tous ; Je jour où il faudra marcher, je prendrai un fusil, j'irai de l'avant, comme les autres, je ne chercherai pas à échapper au devoir ; mais, laissez-moi vous le dire, cette patrie dont on parle dans les livres, dans les proclamations, dans les programmes politiques, c'est une abstraction philosophique, une vérité géographique, une entité. Les vraies bornes de ma patrie à moi ne sont pas la Méditerranée et la Manche, l'Océan et les Alpes.
Ma patrie est autrement étroite. Ce n'est
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même pas une ville provinciale, même pas un village, c'est un grand jardin, avec une maison enterrée sous les vignes vierges, un mur de lierre, une terrasse de tilleuls d'où Ton aperçoit la mer et les départs de navires. C'est aussi, tout près de cetfte maison, un autre jardin, celui-là encore plus petit, entouré d'une grille. Une colonne troftquée se lève au milieu de ce parterre de fleurs.
Elle est chargée de noms, de larmes et de dates. Tout mon attachement à la terre, tous mes amours tiennent entre ces buissons fleuris. La place du berceau et de la tombe : la voilà la patrie.
Et comme l'un de nous levait le doigt pour répondre, Mauclerc ajouta vivement :
— Je sais ce que vous allez dire. Toute l'éducation qu'on nous a donnée va justement à nous apprendre comment on s'élève de cette idée particulière à l'idée générale. Aussi bien, en vertu de cette habitude d'esprit, je consens à élargir ma tendresse, à risquer ma vie pour la maison, pour la tombe
des autres quand, à l'autre bout du pays, elles seront menacées de violation ; mais ce faisant, je céderai non plus à un sentiment, à un raisonnement de civilisé qui ne peut pas entrer dans la cervelle des simples. Chez ceux-là l'amour de la patrie n'existera jamais que sous sa forme élémentaire : l'amour du clocher qu'on voit pardessus les pommiers et qui appelle aux messes du dimanche. Vous ne ferez pas comprendre à un paysan normand qu'il est lésé dans son honneur parce qu'on bombarde sur le Rhin une flèche gothique. Il vous répondra que, n'ayant jamais entendu sonner ces cloches-là, il n'a que faire de les aller secourir. Tout le monde a recueilli, pendant la guerre, des preuves de cette indifférence paysanne. Nos soldats inspiraient fort peu de pitié aux gens de campagne, qui les voyaient passer pieds nus, le ventre vide. On cachait d'eux les barriques et les jambons comme on le faisait au temps de la vieille France dans la crainte des bandistes qui pi 1-
laient le pays entre deux guerres. Et vraiment les mobiles affamés ne mettaient pas beaucoup plus de scrupule que ces pittoresques traîneursde rapière à s'emparer violemment de ce qu'on ne leur donnait pas de bonne grâce. Je ne leur en fais pas un crime. Moi, tout le premier, j'at le souvenir d'avoir déjeuné sur une grande route de Normandie, aux dépens d'un brave homme qui me regardait mâcher, sans plaisir.
C'était au moment de la signature de la paix. J'avais fait la campagne sous le général Faidherbe. Il ne nous avait pas laissé moisir dans les casernes. On était bien las, à bout de forces. La pensée de retourner dans son pays, de s'asseoir, atténuait dans tous les coeurs la tristesse de la défaite.
Le matin même du licenciement, je partis d'Amiens à pied, pour Rouen, avec des vêtements civils, — les miens ou d'autres — on n'y regardait pas de si près ! Le pis de l'affaire, c'est que je n'avais pas retrouvé la plus petite pièce blanche dans mes gous-
sets. Et la route était longue à dévider qui se déroulait devant mon bâton de voyage !
Par chance, j'avais deux compagnons de chemin : un menuisier du Petit-Quevilly et un contremaître des filatures de Maromme. Un Parisien celui-là, bien de son pays; un bagout de tous les diables, une gaieté qui le soutenait comme de l'avoine.
Il nous en repassait un peu. C'était charitable de sa part, car nos trois escarcelles sonnaient la même misère: de quoi manger du pain avec du fromage jusqu'au bout de la route — encore à la condition de forcer les étapes. Toutes les trois lieues on rencontrait des auberges de rouliers, un cheval blanc en zinc, balancé au bout d'un bras de fer. Chaque fois on s'approchait de la porte, bien polis, bien aimables. On portait la main à son chapeau, on demandait :
— Salut, patron ! Y a-t-il une assiette de soupe pour des militaires qui regagnent leur chez eux ?
D'ordinaire, on ne nous répondait seulement pas. L'homme regardait nos souliers poussiéreux, notre défroque, nos bâtons ; il secouait durement la tête. Souvent il se levait pour boucher la porte avec ses épaule s. Parfois, les femmes nous injuriaient :
— Ça, des pioupious ! Voulez-vous passer vot'chemin, prop'es à rien ! feignants ! voleurs !
Au début, nous nous fâchions. Le menuisier du Petit-Quevilly, qui avait conservé une veste d'artilleur, montrait ses boutons d'or. Mais, dès le deuxième jour, on s'était résigné. On ne s'arrêtait même plus pour frapper aux carreaux des auberges.
En arrivant à Malaunay, nous eûmes l'explication de cette ladrerie. De chaque côté de la route, pendant sept kilomètres, alignés comme des poteaux télégraphiques, les Prussiens défilaient sur un seul rang.
C'était pour eux que les aubergistes gardaient leurs vivres.
Je vois d'ici le décor:
A perte de vue, la grande route de Malaunay, plate, déserte, nous trois marchant au milieu de la voie, entre la double haie de baïonnettes. Il m'en spuvient, ils défilaient ces hommes casque's, sans chansons, sans musique, silencieux. Ils ne prenaient pas garde à nous. Leurs yeux bleus semblaient regarder très loin. Ils n'avaient pas l'air de vainqueurs.
Cela nous angoissait de sentir ces Allemands à côté de nous, mornes, comme des gens de troupe qui escortent un corbillard, Du coup notre envie de chanter nous était restée dans la gorge. Instinctivement on s'était mis à marcher, comme dans le rang.
On marquait le pas, sans débandade, par dignité et par amour-propre. Même on ne causait plus. Seulement, toutes les dix minutes, le Parisien disait :
— Je casserais bien une croûte...
Et le menuisier répondait, invariablement :
— Dame ! J'avons gagné la soif!
Tout d'un coup, il s'écria :
— Guettez voir !
— Quoi donc?
— Guettez un peu... tout droit d'vant nous.,. N'y a un homme qui march' avec un panier su'la route...
— Un panier! riposta le mécanicien. Que qu'y a dedans ?
— Faudrait voir ! dit le natif du Petit- Quevilly.
On allongea le pas.
Nous marchions depuis le lever du jour, et le soleil marquait tout près de neuf heures. Mais la pensée que l'homme portait peut-être des vivres à la ville ranimait nos courages. Nous le gagnâmes vivement.
Déjà on distinguait son costume : sa blouse bleue, toute neuve, gonflée par le vent des plateaux, son pantalon de drap gris. Il marchait, le corps jeté sur la droite, en équilibre de son panier, comme un gars qui porte une charge trop lourde.
Nous n'étions plus qu'à une vingtaine
de mètres de l'homme à la blouse. Le Parisien disposait ses mains en conque sonore devant sa bouche, et il se disposait à lancer un des triomphants : « Piiiii... ouit! » avec lesquels, au temps jadis, il faisait retourner les bourgeois, à la sortie des théâtres, quand le menuisier le tira par sa manche.
— Quitte-moi faire !
Il passa son doigt sur ses lèvres et nous fit signe d'approcher sans bruit.
Quand on fut sur les talons de l'homme au panier, il s'élança, d'un bond, puis, formidablement, lui tapa sur l'épaule.
Le compagnon poussa un cri et se retourna tout d'une pièce. Il avait l'air terrifié. Il porta sa main à sa casquette avec une mine d'obséquiosité sournoise que je n'oublierai de ma vie. Evidemment il croyait que c'était un Prussien qui l'attaquait. Mais dès qu'il eut considéré notre accoutrement et nos mines, son échine déjà courbée se redressa. Il dit d'un ton arrogant :
— Fait'-z-excus'. J'vous connaissons point.
— Et que quYas là-dedans ? fit le menuisier qui, déjà, avait porté la main sur le panier, recouvert d'une serviette.
Lestement, l'homme changea sa charge de bras. Il prononça :
— Ça n'té regarde point à cY heure !
Mais en même temps il poussa une clameur déchirante :
— Ah ! bougri 1
C'était le Parisien qui venait d'attaquer le panier de l'autre bord. Il avait glissé sa main sous la serviette. Il criait:
— Chic ! Chic ! Une couvée !
Et au-dessus de sa tête, dans ses doigts écartés il élevait deux œufs gris perle, transparents.
A cette vue, le paysan affolé disposa son panier par terre.
— Quitte-les, bougri I Quitte-les !
Il levait son bras menaçant ; mais le menuisier le saisit solidement à bras-le-corps r et lui mettant le poing sous le nez :
PATRIOTISME 5l
— Crie pas ! ou j'fricasse ta couvée sur la route !
Le paysan jeta un regard désespéré du côté des Prussiens qui défilaient toujours.
Ils allaient devant eux, sans prendre garde à la scène : sûrement, ils n'interviendraient pas. Alors son courage l'abandonna et r brusquement, il fondit en larmes :
Quelle omelette, mes amis !
— ' Pleurniche pas, Gogo ! glapissait le Parisien accroupi et tout en cassant ses œufs, au bord du panier ; nous n'en sifflerons pas plus d'une douzaine par tête !
La vérité, c'est que nous en avalâmes un demi-cent.
Debout au milieu de la route, le paysan ne résistait plus. Il gémissait comme un chien à l'attache. Sa blouse neuve, détrempée par les larmes, avait déteint sur sa figure. Il répétait :
— Hou... hou... hou 1... Ça durera-t-y longtemps ces vies-là !
Le menuisier du Petit-Quevilly retrous-
sait ses moustaches engluées d'albumine.
Irrité de ces pleurnicheries avec sa rudesse d'ouvrier républicain, antiplébiscitaire, il prononça :
— Viaupe pas tant, bougre de « oui » !
C'est d'ta faute tout c'qu'arrive ! •
Interloqué, l'homme s'arrêta de pleurer.
Il demanda :
— Et quoi qu'est d' not' faut 1 à c' t' heure ?
— Pourquoi qu'tu les as appelés? fit l'ouvrier en montrant du doigt les Allemands qui défilaient.
L'homme se recueillit une seconde, cherchant sa riposte. Il considérait la veste d'artilleur du menuisier. Tout d'un coup, sa figure bleuie s'éclaira d'un sourire narquois :
— Et tè? fit-il en raillant, pourquoi qu'tu les as quittés entrer ?
Le François I er , sous vapeur, bourdonne le long du quai de Trouville. On dirait un bon vieux cheval de famille qifon a monté d'avoine un jour de noce, et qui piaffe.
Aussi bien le capitaine et son équipage ontils revêtu leurs vareuses et leurs vestons neufs. Les galons d'or reluisent, et aussi les cuivres des deux ponts, la peinture blanche du roof, le parquet de la passerelle, cirée comme une boîte à cigares. Et cela fait sur le gris du ciel et de la mer des taches d'aquarelle, très douces, vibrantes et fondues!
Aujourd'hui le François I er va transporter au Havre un ministre qui vient visiter les travaux du port. Et le capitaine Cheminel aune revanche à prendre. On a raconte
qu'il avait une façon sournoise de présenter à la lame le flanc de son bateau, tout exprès pour décrocher les entrailles des Parisiens de train de plaisir. A Trouville et au Havre cette manœuvre est connue. Elle a un nom.
Elle s'appelle : « Le coup du capitaine Cheminel. » Les passagers débarquent en si mauvais état que la seule odeur des cuisines les met en fuite. Cela ne fait pas le compte des hôteliers : ils se sont plaints. Et le capitaine qui veut rentrer en grâce auprès de sa compagnie s'est juré que ce Parisien ministre ne passerait pas par l'épreuve du petit baquet.
Pour assister à la sortie du bateau, les baigneurs ont envahi Testacade. C'est une foule très fashionabie de messieurs vêtus de flanelle blanche et de dames abritées par des ombrelles claires. Ces gens ont des chapeaux de paille et des bottines de cuir jaune. Beaucoup portent comme une guitare une raquette de lawn-tennis sous le bras. Et tous, les femmes sous un nuage de poudre,
les hommes avec leurs moustaches relevées à la russe, ils ont sur le visage un air de satisfaction, la certitude qu'ils embellissent le paysage, qu'ils concourent à la grâce d'un ensemble élégant.
Comme la marée vient de ramener les barques, les pêcheurs encombrent le quai, avec leurs charges de poisson. Ils les portent dans des mannes profondes d'où le varech déborde. Ils les tiennent à deux, chacun par une anse ; l'autre main soutient un second panier, posé sur l'épaule, en équilibre. Ils coudoient les baigneurs sans les regarder, sans les voir. Une seule songerie loge sous leurs bérets : Y aura-t-il beaucoup de poisson ce matin sur le « carreau », et cela ferat-il baisser la criée ?
Ils entrent dans la halle. D'un tour de poignet robuste, ils se déchargent. Et ils restent là, devant les mannes, les bras ballants, regardant presque avec tendresse ce tas d'écaillés d'argent, qui, dans leurs mains, va se changer en monnaie de cuivre.
Un paysan est entré, derrière eux, dans la halle : un petit homme sec et tordu comme une branche de pommier. Des favoris en pattes de lapin embroussaillent ses joues ravinées, et son menton rasé découvre une bouche fendue au sabre, tout ensemble madrée et niaise. Le bonhomme a une blouse bleue toute neuve et un parapluie déteint. Il s'avance avec circonspection. Le buste en avant, il se penche sur les paniers.
Un matelot l'avise et l'interpelle :
— Quoi quVest, joli cœur ? C'est'y qu'tu veux m'acheter mon pesson ? .
Le bonhomme se redresse un peu craintif :
— J' r'gardoas seulement. C'est-y point not drèt ?
Le colosse le jauge d'un air de pitié, et il ricane dans son collier de barbe :
— Ça Test, joli cœur ! Mais tout d'même, n'mets point ton nez tant si tellement près de mon pesson... tu vas Tfaire puantir.
Toute la halle e'clate d'un rire formidable. Des voix crient :
— D'mande Ti d'z argent, Médri : tu vois pas qu'avec ses yeux i' t'a b'en mangé la moitié d'ta manne ?
Le paysan est inquiet. Il sent bien qu'il «'est fourvoyé chez ces gens d'une race différente de la sienne. Entre la vareuse et la blouse, ça ne pourra jamais marcher : le matelot tient le paysan pour un grippe-sou et il le méprise ; l'homme du champ se reyenge en songeant qu'à labourer la mer les « péqueux » ne feront jamais fortune.
Mais, tout de même, en bon Normand^ le paysan ne veut pas s'en aller sur sa défaite.
Il demande :
— Pour que faire qu'y a tant de monde au départ du bateau ?
Nonchalamment le pêcheur tourne la tête vers le quai. Un triple rang de badauds cache le petit vapeur, encombre les abords de la passerelle.
Une poissarde crie :
— C'est un minist'e qui s'en va avec le Pè Cheminel...
Le matelot attrape le mot au vol. Il se tourne vers l'homme en blouse et il dit gravement :
— Un minist'e, joli cœur ! T serais que d' toi, j'irais l'i souhaiter le bonjour...
C'est pé'têtre b'en ton cousin... V sera aise d' t'voir.
La réponse du paysan se perd dans le brouhaha de la criée, des mannes qu'on bouscule, des lots qui montent en enchère. Et le bonhomme profite de l'inattention générale pour s'esquiver.
Sur le quai, il joue des coudes. Lentement, par petites poussées, il se glisse au premier rang.
Il voudrait le voir, ce ministre ; il demande à ses voisins qu'on le lui désigne. Il ne peut croire que ce soit ce monsieur, en chapeau rond, en veston court, qui cause là, familièrement, avec le Père Cheminel.
SUR LE QUAI 6l
Il trouve que ce ministre a piètre figure à côté du commandant de gendarmerie, un homme superbe, en grand uniforme, avec une croix d'honneur et un large ruban rouge, cousu sur la poitrine. Il est persuadé qu'on l'a trompé. Les mains derrière le dos, l'œil et l'oreille aux aguets, il tend la tête hors de sa blouse, comme un mouton entre les claies d'un parc.
Le François I tr lance des beuglements plaintifs, pour inviter les barques à s'écarter du chenal. Une volute de fumée, que la brise pousse vers la mer, raie le paysage d'un trait de fusain. Par-dessus le glas de la cloche qui sonne le départ à la volée, on entend les commandements du capitaine Cheminel :
— A bâbord!... A tribord!... Lâchez tout !
A ce moment on se pousse sur le quai.
Ce sont les haleurs qui remontent la passerelle brusquement.
Les badauds du premier rang s'accrochent
à leurs voisins. Au moment où le bateau secoue ses palettes et s'écarte en faisant mousser la mer, un cri s'élève sur le quai.
Vingt voix le répètent :
— Un homme à Feau ! Un homme à l'eau !
Dans la flaque d'écume que le vapeur a laissée derrière lui, sur la mer, il y a un paquet bleu qui barbote.
L'homme ne sait pas nager. Une seconde il s'est maintenu par le gonflement de sa blouse, par l'écart instinctif de ses bras.
Des trognons de choux, dés épluchures de légumes, entraînés dans le cercle de ses mouvements, flottent autour de sa chute. Il a bu un grand coup. Il voudrait crier, il ne peut pas. Il va disparaître.
A l'instant où l'eau va emplir sa bouche, il se sent harponné aux reins. Un grappin Taccroche à la ceinture et brusquement le soulève. Il saisit à deux mains la hampe de la gaffe. Quatre hommes vigoureux sont à l'autre bout. D'un seul effort, ils l'enlèvent.
Le voilà en l'air, accroché comme un singe à un bâton. Il a perdu sa casquette. L'eau coule de ses cheveux colle's par mèches.
Elle ruisselle de ses favoris en pattes de lapin. Elle pleure par les manches delà blouse et les jambes du pantalon. Encore une violente secousse, et l'homme est sur le quai.
Le cri de la foule a retenti jusque dans la poissonnerie. Une seconde, il a arrêté l'enchère. Les matelots sont sortis, tout prêts à se porter au secours; les femmes se sont fait place, leurs bras nus croisés sur leurs camisoles flottantes. On étale, à leurs pieds, le paquet lamentable, dégouttant d'eau, que la gaffe vient d'arracher à la vase. Elles le regardent d'un air indifférent, et une d'elles demande :
— Où qu'il est l'homme ?
' — Eh ben ! dit le maître gafHer, vous le veyez point ? V rend son eau...
La poissarde jette un coup d'oeil de mépris à cette blouse bleue, aplatie sur le pavé, comme sous un battoir de blanchisseuse^ et
d'une voix où éclate le mécontentement d'avoir quitté sa criée, pour une si médiocre affaire, elle lance :
— Ça?... Mais c'est point un homme, c'est un paysan !
...Je descendais avec Max et un « goum »
de Chaâmba, la région des Gours.
On marchait depuis le matin dans des champs de drine, bleus comme la mer. Un « ibel » de chameaux, à demi sauvages, se refaisait dans cette prairie des fatigues de l'hiver et des caravanes. Debout sur des monticules de sable, avec des morceaux de ciel encadrés entre leurs grandes pattes, ils regardaient notre petite troupe de loin.
Quelques-uns portaient dans leurs fortes mâchoires des ossements ramassés sur la route. Ils les balançaient d'un air grave; tous avaient le muffle humide et nosmehara tiraient sur les rênes, allongeaient le cou vers cette odeur d'eau.
N ous n'avions qu'à marcher dans les traces de T « ibel » pour découvrir le puits. On 1* atteignit vers six heures du soir.
Un gourbi de feuilles était bâti tout auprès. A notre approche, deux hommes en sortirent, et aussitôt ils accoururent pour nous baiser les mains.
C'étaient deux tout jeunes gens, un chaâmbi, et un métis soudanien. Ils vivaient nus dans des loques, d'un blanc jaune, presque doré. Et, malgrél'ardeurdusoleil, ils étaient seulement coiffés de petites calottes rouges, qui couvraient bien juste les trois quarts de leurs crânes rasés. Le chaâmbi s'appelait Brahim ; le fils de négresse Ben Aich. Ils nous contèrent qu'ils gardaient ces chameaux pour un riche propriétaire de Ouargla. La place était bonne. L'été écartait les voleurs. Ils passaient leur temps à boire du lait dans le gourbi, à dormir, et à jouer de la flûte.
Max leur dit :
— Je donnerai deux paquets de tabac à
celui de vous qui fera boire nos mehara et nosdjemel.
Alors Brahim répondit :
— Moi, je les fais boire !
Et en patois il lança une plaisanterie à Ben Aich qui avait mal compris nos paroles.
Le fils de négresse sembla tout déconfit.
Il s'approcha de nous, baisa nos mains pour la seconde fois et dit avec une voix qui priait:
— Moi, j'abreuverai tes mehara et tout ton goum pour un seul paquet.
Ma foi, quand on est en route, et qu'on voit venir la fin de ses provisions, on ne se sent pasd'humeurà faire des largesses. Nous avions mis Tabreuvage en adjudication : Ben Aich se chargeait du travail à meilleur compte que Brahim, nous criâmes au Chaàmbi:
— Va t'asseoir! C'est le nègre qui travaillera pour nous.
Brahim avait déjà relevé ses loques et retroussé les pans de, sa ceinture. Il ne
répondit pas, mais il rentra dans le gourbi, s'assit en tailleur, et se remit à souffler dans sa flûte.
L'abreuvage des chameaux est un travail long et pénible. D'ordinaire, la nappe gît à une grande profondeur et, comme le puits manque de poulie, il faut hisser l'eau à force de bras dans un sac de cuir, le « delou».
Le delou monte et descend bien une quarantaine de fois avant que la petite auge de cailloux s'emplisse. Les mehara font cercle autour du puiseur ; ils poussent des rugissements qui l'assourdissent; ils courent auprès des colonnettes du puits comme autour d'un phare de fantastiques oiseaux de mer.
Us sont si pressés de boire qu'ils tètent dans l'auge la boue humide.
Nous avions déballé nos cantines, tous nos bagages, étendu les couvertures sur le sable pour la nuit. Depuis deux heures Ben Aich ne cessait de puiser et Brahim de jouer de la flûte. Les méhara eux-mêmes avaient
fini de s'ébrouer; ils rôdaient maintenant autour du campement, à grandes enjambées.
Seul, un petit djemel, que les ruades de ses puissants camarades avaient éloigné de l'abreuvoir, continuait de barboter dans l'auge, et Ben Aich, essoufflé, avait dit :
— Encore un seau, et ce sera le dernier.
Il se penchait sur la margelle, les reins plus haut que la tête, attiré vers la nappe d'eau par le poids du « delou ».
A ce moment-là Brahim déposa sa flûte.
Il sortit du gourbi et s'approcha de son camarade. De loin, nous le regardions. Nous pensions qu'il venait à son aide... Mais quand il fut debout derrière Ben Aich, Brahim leva le bras.
Ce fut l'affaire d'une seconde :... un éclair de couteau... un cri... et le Soudanien s'affaissa sur la margelle comme un paquet de loques.
Tout le monde s'était levé en rumeur.
Nos sokrars coururent sur Brahim, le saisirent par les épaules. Il se laissa prendre
sans résistance. Seulement il dégagea l'un de ses bras, qu'il étendit vers l'assassiné pour le maudire, l'injurier encore :
— Nègre, fils de nègre, chien ! esclave !
Ben Aich ne pouvait pas répondre. Le couteau avait pénétré au milieu de ses omoplates, il était sorti par devant, entre les côtes, et il avait cassé sa pointe sur la margelle du puits. C'était une arme touareg, large de dos, très effilée et dont la poignée de cuivre figurait une griffe.
Au moment où nous l'arrachions de la plaie, Ben Aich fit encore un léger mouvement, le dernier.
Notre première pensée fut d'adosser le meurtrier au puits et de le fusiller. Il ne résistait pas, résigné à mourir et visiblement satisfait de sa vengeance.
A la réflexion, nous résolûmes de le conduire jusqu'à Ouargla pour le remettre aux mains du bureau arabe. Notre passage avait été signalé par des nomades. On n'aurait pas manqué de dire, si Ton avait retrouvé les
deux corps auprès du puits, que nous avions tué les chameliers pour nous emparer de 1' « ibel ». Ces histoires-là trouvent un crédit facile auprès des pèlerins d'Insalah. C'est un prétexte à représailles qui n'en finissent plus. Dans l'intérêt de la civilisation et de notre prestige, il valait mieux entraver le joueur de couteau, et l'amener, tout vif, aux autorités militaires. On lui lia les pieds et les mains. On le jeta dans un coin et Ton s'étendit sur les couvertures pour dormir jusqu'au lever delà lune.
Comme nous n'avions pas de méhara pour monter le prisonnier, nous résolûmes qu'on le remettrait aux mains des sokrars et qu'il voyagerait à pied, derrière les bêtes de bât, avec les cantines et les gens de popote. Nous leur expliquâmes qu'ils répondaient sur leur tête de la garde de Brahim; et le campement ayant été levé au milieu de la nuit, nous prîmes les devants au grand trot.
Notre étape finissait vers neuf heures du
matin, à cause de l'ardeur du soleil. D'ordinaire, la cantine nous rejoignait vers onze heures. On préparait le café, on réchauffait avant la sieste quelque ragoût de gazelle ou de lièvre tués sur la route.
A une heure, la cantine n'était pas encore en vue. Elle arriva beaucoup plus tard, alors que nous avions perdu tout espoir de manger ce jour-là,, et que le tourment de la soif nous empêchait de dormir.
Max saisit le chef de cantine à la barbe et se mita le secouer comme une sonnette.
— Canaille l bandit ! qu'est-ce que tu as fait en route ?
L'homme se prit à gémir.
— C'est la faute de Brahim ! Je l'avais attaché derrière mon djemel ; mais il ne voulait pas marcher; il se couchait parterre; il se laissait traîner sur les pierres ; et tu m'avais dit de te l'amener vivant.
De fait le chamelier était fort abîmé: le visage et les genoux tout saignants, les chevilles si entamées qu'il fallut couper son en-
LE MEURTRIER jb
trave et lui donner un gardien. Pour le principe on plaça lechefcantinier en sentinelle. Mais il ne pouvait monter indéfiniment la garde, étant lui-même accablé par la route. Et nous songions avec inquiétude qu'il faudrait prendre notre tour de veillée, voler quelques heures à notre misérable repos de la nuit.
On a beau nourrir dans son âme l'amour de la justice, il ne résiste pas longtemps à des étapes de quatre-vingts kilomètres, sur le dos d'un dromadaire, par des chaleurs qui dépassent cinquante degrés. Dès le second jour, nous commencions à nous demander, tout bas, si les mânes de Ben Aich méritaient qu'on leur sacrifiât les délices du café et l'intégrité de notre sieste nocturne.
— Si seulement cet animal de Chaâmbi pouvait crever d'insolation ! murmura Max en quittant son lit pour prendre la garde du prisonnier.
Il était convenu qu'il viendrait me réveiller pour lui succéder jusqu'au lever du
j6 MARINS ET SOLDATS
camp, et je m'étais rendormi bien vite, n'espérant aucune discrétion de sa part. Je fus donc tout surpris, à l'aurore, en ouvrant les yeux, d'apercevoir mon compagnon roulé comme moi dans sa couverture.
Tout le « goum » dormait encore, mais le Chaâmbi n'était plus là.
Je demandai :
— Et Brahim ?
Max s'étirait les bras. Il répondit avec une superbe indifférence:
— Brahim? Il a décampé ! Il a profité de ce que je le gardais en ronflant, et il a bien fait.
Même Max ajouta cyniquement :
— Je ne lui adresse qu'un reproche : il ne m'a pas réclamé le paquet de tabac de Ben Aich.
Je causais avec le capitaine de la Louisiane, tous deux accotés à l'appui de la passerelle. Nous regardions l'équipage faire, pour le départ, la toilette du navire. Derrièrenous une voix prononça respectueusement :
— Cap'taine...
Le capitaine Touffetse retourna. Et nous vîmes le maître d'équipage qui s'avançait, suivi, à quelques pas, par un enfant. Le petit se tenait immobile, les sourcils froncés, son béret de laine à la main.
Le capitaine sortit sa pipe de sa barbe. Il toisa le garçon d'un air mécontent et dit avec brusquerie:
— Ah ! c'est votre jeune homme ?
Puis s'adressant à l'enfant qui n'avait pas bronché, il demanda :
— Quel âge as-tu ?
Le maître d'équipage répéta la question :
— Comb'en qu'tas ?
L'enfant répondit :
— J'ons dix ans.
Touffet haussa les épaules avec un air de dire :
« Que voulez-vous que nous fassions de ce moutard-là ? »
Mais le maître d'équipage prit le capitaine dans un coin, et, pendant une minute, ils discutèrent.
J'entendis Touffet qui disait :
— Ses papiers sont-ils en règle ?
— Oui, moncap'taine.
— lia le consentement de sa mère et de son tuteur ?
— Il l'a.
— Et on n'a pas fait d'observation à l'inscription maritime ?
— On n'en a point fait...
— ... Eh bien, gardez-le !
Alors le second fit un signe de tête au petit, qui remit son béret sur sa tête. Et, sans avoir prononcé une parole, il descendit les marches de la passerelle.
— C'est une vraie charité que de se charger de cet enfant-là, me dit le capitaine en rallumant sa pipe ; mais sa famille a eu vraiment du malheur. C'est le fils du patron Soudric qui a sombré dans la dernière bourrasque. Avez-vous entendu parler de cette histoire-là ?
Et comme je faisais non de la tête, ToufFet alla chercher dans sa cabine un journal de la semaine précédente.
Il mêle tendit, et je lus :
« Sinistre maritime. — La pauvre et courageuse population de pêcheurs du cap Antifer vient d'être douloureusement éprouvée.
» Une barque de pêche, montée par le patron Soudric, son fils aîné, âgé de douze
ans, et un vieux matelot infirme d'une jambe, a sombré en pleine mer.
» Soudric laisse sa femme enceinte, avec quatre autres enfants, dont le plus âgé a dix ans.
» Cette famille n'avait d'autre ressource que le travail du père. A force d'économie il avait payé par moitié la masure qu'il habite. La veuve perd son mari, son fils aîné, son bateau, tous ses moyens d'existence. Peutêtre sera-t-elle obligée d'abandonner bientôt son abri, faute d'acquitter la fin de sa dette. »
Je rendis le journal au capitaine.
Ainsi ce petit Soudric que je venais de voir, ce petit Soudric qui était a trop petit », c'était l'aîné maintenant, le chef de la famille, le seul protecteur en ce monde des trois autres petits Soudric et de ce cinquième malheureux qui allait venir.
La mère avait essuyé ses larmes. Bien vite dans la vareuse du père — une vieille vareuse encore mouillée, qui séchait sur la
haie devant la maison, — elle avait taillé une veste pour le petit homme qu'elle envoyait à la mer, gagner le pain des autres.
C'était tout simple. Il n'avait pas l'air d'un héros, je vous jure, cet enfant, qui, immobile, son béret à la main, attendait le verdict du capitaine.
Je murmurai.
— Pauvres gens !
Touffet hocha la tête :
— Ce n'est pas une histoire unique, allez î La plupart des mousses sont, comme Soudric, des orphelins qui s'embarquent pour faire vivre la mère et les autres enfants.
Visitez le Commissaire de l'Inscription et demandez-lui de vous montrer son livre. Pour dix mousses qui s'engagent sur les navires marchands, il y a huit enfants de veuves. Les autres sont fils de pêcheurs. Ils montent la barque de leurs pères. Si cette chaloupe sombre, on nous envoie les tout petits. Beaucoup d'entre nous ont passé parla. On sait ce que c'est : on accepte
les mousses, même quand on n'a pas besoin d'eux. Et tenez, moi, c'est comme ça que j'ai commencé.
Il s'interrompit pour crier un ordre, jurer, commander une manœuvre, puis il revint s'accouder à côté de moi.
— Mon père est resté sur le banc de Terre-Neuve, avec mon grand-père et mes deux oncles, — un seul coup de mer qui a fait quatre veuves. Nous demeurions un tas d'orphelins dans la famille, car nos mères étaient jeunes, et les marins aiment bien à laisser leurs femmes grosses. C'est pas par défiance, mais ça occupe les ménagères pendant la campagne, et le baptême est une occasion de faire une fête au retour. En attendant, nous restions là, quinze ou seize, affamés comme des cormorans. On m'a tiré de l'école, on m'a embarqué avec mes trois cousins. J'avais bien juste dix ans, — comme cet enfant-là. Et vous pouvez juger que je n'étais pas bon à grand'chose ! On m'occupait tout de même, à la cuisine. Je servais
les marins, je lavais le pont, je grimpais dans les mâts. C'est comme ça que j'ai atteint mes quinze ans, mon noviciat et puis mes dix-huit ans. Ah ! cette fois, j'avais Tâge de l'Inscription définitive. C'était la vraie noce, le mariage avec la mer. Vous ne pouvez pas deviner comme le cœur nous bat, quand nous allons, accompagnés de nos parents, chez le commissaire maritime de notre quartier. Il nous lit — comme fait le maire à un marié — les lois, les règlements qui déterminent les obligations et les droits des marins inscrits. Et on n'y échappe point à ce mariage-là. Il n'y a pas de divorce. On sent bien que la mer vous prend pour toujours, qu'il faudra l'aimer, uniquement, vivre contre elle, comme des amoureux dans le beau temps, comme des amants damnés dans l'orage ; — on sent bien qu'elle sera la maîtresse dans le ménage, qu'il faudra profiter de son sourire et filer doux quand elle sera fâchée ; — on sait bien que; quand on se met avec la mer,
c'est comme si on entrait dans le couvent, qu'elle est cloîtrée, qu'elle laisse les parents, les femmes, sur le seuil, qu'elle vous veut avec votre tête et votre cœur libres, toutes vos forces, pour s'occuper d'elle; — on sait bien qu'elle s'arrangera pour vous engouffrer dans son lit ;qu'à ce moment-là, elle voudra être toute seule à vous bourdonner aux oreilles, qu'elle ne tole'rera ni bras tendus, ni regards autour de votre chevet; — mais c'est égal ! un garçon qui a tâté d'elle, avec qui elle a causé la nuit, pendant les quarts, dans ce petit clapot qu'elle fait à l'avant du navire, un garçon qu'elle a souffleté de son vent, baisé de son embrun, — ce garçon-là lui appartient.il l'a dans la chair. Il frissonne rien qu'à s'approcher d'elle. Il souffre comme d'un obstacle, d'un étouffement, des maisons, des murs, des arbres, de tout ce qui l'empêche de contempler devant soi le soleil couchant sur la mer illimitée...
Touffet avait ouvert ses bras d'un geste
qui écartait la cohue des navires, ouvrait la porte des bassins, poussait son navire au large, dans ce cercle d'horizon désert, où le navire vogue isolé, avec le vent dans ses voiles.
Et j'étais tout prêt de songer :
« Ces marins sont heureux », quand mon regard tomba sur le quai, sur le fils de Soudric.
Il descendait la passerelle, portant deux seaux en bois, pliant sous la charge trop lourde.
Et, au milieu de son petit dos, courbé par l'effort, une pièce d'un bleu sombre, — la pièce que sa mère avait cousue la veille du départ — s'étalait, voyante et neuve, sur le fond de la vareuse paternelle.
Les guirlandes de lierre, les branches de houx chargées de baies rouges tapissent les murs delà maison des marins. Il traîne encore dans les vastes salles obscures comme un sanglot du petit orgue qu'une miss anglaise est venue jouer, le matin. Debout sur quatre rangs, les têtes découvertes, un peu inclinées, les marins ont psalmodié les hymnes de Noël. Dans leurs chants ils ont revu le pays natal, les écoles du dimanche, les vieux et les jeunes filles qui les attendent. Puis le pasteur a parlé sur un verset de la Bible. Il a dit que ceux qui vivent au milieu du péril doivent porter Christ dans leurs cœurs. Il a cité une foule de textes oubliés, mais qui soudain ont apparu dans les mémoires avec Péclat d'un vol de mouettes.
Du haut en bas delà maison des marins, les paroles de l'Ecriture sont peintes. Les lettres d'or et de carmin étoilent la blancheur de la chaux. Car ceux qui ont ouvert cette maison de refuge pour les matelots débarqués ont voulu les sauver des mains qui les dépouillent, des alcools qui les rendent fous, des baisers qui les pourrissent. Et ce miracle n'est possible qu'avec le secours de Christ.
Le jour de neige qui tombe de haut sur les carreaux verdâtres combat à peine les ténèbres du vaste hall. Dans l'ombre, l'embrasement intermittent des pipes décèle seul la présence des hommes.
Autour des tables, ils boivent du thé avec du citron. Ils jouent aux dames, au trictrac, aux échecs, assis en vis-à-vis, par couples.
Ils ne parlent point, ils ne se pressent pas. De temps en temps un geste réfléchi avance une pièce sur les cases noires. L'attaqueur lève les yeux, rapidement, sur son partenaire ; puis dans l'ombre et la fumée
ARNE q3
les longues immobilités recommencent.
Près du poêle un violon aux cordes de métal joue des airs de Suède. Deux Norvégiens, Esaïas et Nils, dansent sur ces rondes.
Deux beaux garçons de six pieds, deux poitrines larges dans les tricots bleus où sont écrits en laine rouge les noms différents de leurs navires. Les cous d'Esaïas et de Nils restent blancs sous le hâle. Leurs joues rougissent au feu comme des joues de jeunes filles. Leurs yeux ont la couleur de la mer du Nord où les banquises se reflètent.
Bottés jusqu'aux genoux, l'un vers l'autre, ils avancent, ils reculent, ils se rapprochent, ils se touchent les épaules du bout des doigts. Ils tournent en se tenant par la taille. Ils ont moins l'air de se divertir que d'accomplir un grave devoir.
Au changement de rythme, Esaïas frappe
dans ses mains et chante :
Ma bien-aimée, sur ses patins, Est légère comme une flèche.
Et la flèche était bien tirée, Et je l'ai reçue dans le cœur.
La voix d'Esaïas est pure comme la neige, si profonde que, malgré les paroles d'amour, elle semble chanter un cantique. Après le couplet le marin heurte le sol de ses bottes, il scande la ritournelle du violon :
Ma bien-aimée, sur ses patins, Est légère comme le vadkar.
Mais le vadkar abandonne son nid, Et ma bien-aimée garde mon amour.
Nils s'est arrêté de danser. Il ne claque plus dans les mains pour accompagner Esaïas. Mais le marin n'y prend pas garde et il continue :
Ma bien-aimée, sur ses patins,
Est blanche comme le brouillard.
Mais le brouillard se déchire sur les sapins,
Et ma bien-aimée s'endort dans mes bras.
A ce mot-là, Nils pose lourdement sa main sur le bras d'Esaïas. Il ne lui laisse pas achever son couplet.
— Ecoute un peu, Esalas l Où as-tu entendu pour la première fois cette chanson?
— A Malmoë, avant mon départ...
— De qui Tas-tu apprise ?
— D'une fille qui m'aime...
— Ta fiancée ?
— Ma maîtresse...
— Est-elle de la même paroisse que toi ?
— Elle est de Lund et moi d'Helsingborg. Mais la Chanson des Patins vient du lan de Landskrona. C'est un garçon de ce pays qui Ta enseignée à la fille. Ils avaient échangé des anneaux; — mais le matelot est parti pour les mers du Sud... il ne donnait pas de ses nouvelles. Je l'ai remplacé.
Nils est devenu blanc comme un bonhomme en neige. Il prononce entre ses dents:
— La fille dont tu parles n'est-elle pas au service du pasteur Lind ?
— Justement!...
— Elle s'appelle Ame ?
— Tu la connais ?
— Voici sa bague...
Nils murmure ces troits mots à voix basse.
Ses yeux sont devenus encore plus clairs.
Ils guettent les pensées d'Esaïas derrière les prunelles.
— Veux-tu, dit Nils, que nous sortions pour nous expliquer?
Le visage du marin est demeuré immobile, figé. C'est une colère pâle, une de ces colères septentrionales qui frappent sans gestes, sans cris, et qui laissent un mort sur la neige.
Esaïas suit Nils hors du cabaret, dans la ruelle.
Elle est déserte, blanche comme les couteaux.
Au moment de frapper, Nils se laisse aller contre la muraille.
Il crie :
— Arrête !... Je ne t'en veux pas, Esaïas...
Je ne me battrai pas avec toi... c'est pas de ta faute... tu ne savais pas... tu ne pouvais pas deviner... Deux amis ne doivent pas se tuer pour une fille, une sale fille qui lève ses jupes avec tout le monde et dont je me soucie... tiens... comme de ça.
Il arrache de son doigt la bague d'argent.
Il l'envoie rouler, loin de lui, dans la neige. Puis il éclate en sanglots.
Fraternellement, Esaïas le prend par le coude. Il l'entraîne. Il le conduit vers les maisons d'alcool qui, dans ces ruelles étroites, font les yeux doux aux marins.
... Voilà une grande salle toute pleine de lumière. Les murs sont lambrissés de bouteillescouvertes d'étiquettes vernies, pleines jusqu'au goulot de poisons coloriés. Au fond, des piles de tonnelets s'alignent. Le gin, l'aquavit et le genièvre coulent dans les verres avec un bruit léger de métal. Combien les marins en veulent-ils pour leur belle monnaie ? On ne les vole pas : c'est bien de l'or et de l'argent liquide qu'on leur verse.
Et l'éclat, le reflet tremblant des boissons monte dans les yeux qu'il rend plus clairs; il étouffe dans les gosiers les voix qui demandent à boire, d'heure en heure plus rauques ; il alourdit le pas des marins, il fait trébucher ceux que le roulis ne renverse pas. . .
... De nouveau, Nils et Esaïas sont redescendus dans la rue. La neige tombe sur eux en gros flocons. Ils s'arrêtent à tous les deux pas. Ils haranguent les passants, ils font des gestes devant les maisons.
Et les voici qui se heurtent au seuil d'une porte béante. Ils vacillent sur leurs bottes. Ils pouffent de rire.
— Oh ! oh ! si on entrait là ?... Dis donc, Nils, tu as lu ?
L'inscription, en plusieurs langues, peinte sur le verre dépoli de la lanterne, dit que : « Ici on parle suédois. » Cela les décide.
Le salon est très beau : des glaces, des banquettes rouges. Les femmes sont habillées avec des maillots roses et des velours violets. Oh! oh! très jolies les dames... mais où est celle qui parle suédois?
Oui, elle a bien les cheveux blonds et les yeux bleus du pays.
— Es-tu de Malmoë ?... Tu n'es pas de Malmoë... Ça ne fait rien. Comment t'appelles-tu, la belle ?
— Tu vas monter avec moi !
— Avec moi !
— Hein ?
Nils a remis la main sur son couteau. On dirait qu'il a encore grandi ; ses yeux flambent. La fille lui saisit le bras. Et, d'une voix qui concilie :
— Voyons, je monterai avec vous deux, l'un après l'autre.
Mais Nils n'écoute plus. Il marche sur Esaïas, qui ricane.
— Au secours !
... Les femmes, le garçon, la patronne accourent tous à la fois, — trop tard. Esaïas est tombé à la renverse sur la banquette de velours rouge, avec le couteau de Nils au milieu de sa vareuse...