DE SAILLANT
Tout le monde l'aimait : ses hommes, ses camarades, ses chefs, encore qu'il fût un peu mauvaise tête et prompt aux coups « quand il avait bu trop vert».
On disait que ses parents étaient, dans leur pays des gens très bien, parce qu'il avait toujours de l'argent dans ses poches et qu'il régalait sans compter. En trois ans, il avait conquis son galon de brigadier aux spahis. Et, le dimanche, il faisait de la fantaisie dans les bazars, chez les Ouled-Naïls.
Elles aimaient ses cheveux blonds, son œil bleu, un peu stupéfié, vide à de certaines heures, comme si la pensée tout à coup s'éteignait.
Ce soir-là, il avait gaiement dîné au mess.
avec ses camarades. On devait montera cheval le lendemain, à l'aurore, pour aller camper, dans les plaines, au bas. des Plateaux.
Dans l'ennui morne du Sud, ces mouvements de troupes étaient une occasion de fête.
Donc, il avait fait déboucher du Champagne pour arroser le départ. Et l'on était resté très tard à causer, les coudes sur la table, entre les bouteilles vides.
Ce fut donc une stupeur, à la pointe de l'aurore, lorsqu'on apprit que le brigadier Saillant était mort, tout d'un coup, dans la nuit.
Il avait été pris d'un frisson, en rentrant au bordj. Tout de suite la fièvre s'était déclarée : un accès pernicieux qui l'avait enlevé, en deux heures.
Et il ne fallait point tarder à l'enterrer avant le lever du soleil.
Le lieutenant qui porta la nouvelle au commandant des Râtelles fut reçu par une bordée d'injures. Le commandant, tout nu, faisait ses ablutions. C'était un vieux soldat
l'enterrement DE SAILLANT 323
sur la limite d'âge. Ses vingt années d'Afrique et des insolations successives l'avaient exaspéré jusque la monomanie.
II hurla:
— Nom d'un tonnerre ! C'est un fait exprès !... Ce garçon-là a toujours été indiscipliné*.. C'est parce que je voulais partir de bonne heure... Pourquoi le major l'a-t-il laissé mourir ?... Il n'en fait pas d'autres !... Je le flanquerai aux arrêts !...
Il tempêtait. Il éclaboussa toute la chambre, en piaffant, dans son baquet.
Il fallait pourtant s'occuper de.l!enterrement de Saillant.
Le lieutenant demanda :
— Mon commandant, quels ordres porlerai-je de votre part ?
— Quelle heure est-il ?
— Trois heures du matin, et la lune baisse. i <
— Nom de nom! Nom de nom !... Enfin... Enterrez, mais que ça ne traîne pas 1
A ce moment, le brosseur frappa un coup
léger à la porte. Mais le commandant cria :
« Entrez l » d'une voix si formidable, que le soldat, resta quelques minutes hésitant sur le seuil.
— Qu'est-ce que c'est ? Nom d'un tonnerre!
Qu'est-ce que c'est ?
— Mon commandant, un Père Blanc qui demande à vous voir — et un autre monsieur qu'est curé aussi, mais habillé en homme.
— Un curé, en homme ? Qu'est-ce que c'est ? Nom denom 1 j'veux pas qu'on m'embête !...
Et, toujours nu, sa culotte à la main, le commandant courut à la porte.
Dans l'ombre, il aperçut deux hommes qui se tenaient debout. L'un d'eux était, comme un Arabe, tout vêtu de blanc. C'était un Père de Ghardaïa. Il entra sans s'émouvoir, salua respectueusement et dit d'une voix bien timbrée i
— Mon commandant, je viens vous demander la permission de célébrer un office
l'enterrement de saillant 3i5- .
religieux, pour le brigadier qui est mort.
Sans répondre, le commandant se tournas vers l'autre personnage qui lui aussi était entré dans la chambre.
Celui-là était tout habillé de noir, avec uncol blanc qui cerclait son cou. Et, à cettequestion bourrue :
— Et l'autre, qu'est-ce qu'il me veut ?
Il répondit avec un accent étranger :
— Je viens aussi offrir mes services pour Fenterrement.
Mais le commandant croisa les bras. Il était cramoisi de fureur. Il lança :
— ... N'manquait plus qu'ça 1 Va falloir que je vous le coupe en deux ? Qu'est-ce qu'il était seulement cet homme-là ? Protestant ? Catholique ?
Le lieutenant répondit :
— On n'en sait rien.
Cette ignorance poussa le commandant] au paroxysme de la colère.
Il bégaya :
— Faut savoir... nom de nom !... C'est
votre affaire... faut que j'choisisse à présent ?... Et qui qu'ça m'fait à moi ?... Qui qu'ça m'fait... qu'il soit catholique ou huguenot ?... Qui qu'ça m'fait 1...
— Mon Dieu, dit le Père Blanc, il y a de grandes chances que le brigadier soit un des nôtres...
Le pasteur interrompit avec aigreur.
— Vous n'en savez rien.
— C'est la religion de la majorité.
Mais le mot de « majorité » fit bondir le commandant.
— Majorité?... mon Père... On ne vote pas ici !... on ne vote pas ! on obéit... J'veux d' la discipline... D'ailleurs, c'est pas tout -ça : combien d' temps que vous allez me prendre pour enterrer cet animal-là ?
Le Père eut un geste noble et vague, qui souleva ses bras blancs..
— Vous me laisserez bien dire une messe basse...
— C'est ça !... c'est ça !... Vous allez vous promener de long en large, tourner autour...
l'enterrement de saillant 327
jeter de l'eau bénite !... ça n'en finira pas..* J' les connais, nom de nom, les messes basses !... j' les connais !...
— Moi, fît le pasteur, quand vous aurez rendu les honneurs militaires, je dirai seulement deux mots sur la tombe.
— C'est ça !... c'est ça 1... J'aime mieux ça... Vous me regarderez, j' vous ferai signe de vous taire quand il y en aura assez..* C'est pas que vous me plaisiez... j'aime pas les curés mariés... mais j'suis pressé et je connais les Pères, ils n'en finissent pas...
Le Père Blanc voulut protester, mais le commandant des Râtelles, qui déjà avait enfilé une jambe de son pantalon, s'arrêta pour crier avec colère :
— Taisez-vous, nom d'un tonnerre ! pas d'observations! J'vous l'ai déjà dit... pas d'majorité... C'est la discipline...
... On resta quinze jours en déplacement et les camarades du brigadier ne remarquèrent pas trop sa disparition.
Mais au retour, lorsqu'on se retrouva à
l'heure de l'apéritif assis autour de la même table, on s'aperçut que le boute-en-train manquait. Et un grand garçon du faubourg Saint-Denis, dont Saillant avait fait son ami intime, ayant proposé d'aller boire l'absinthe sur sa tombe, on accueillit l'idée avec des applaudissements.
Par hasard, ce cimetière était un endroit assez abrité. Quelques arbres y poussaient, protégés de la sécheresse par le voisinage des montagnes. La tombe de Saillant était là, à côté des autres. C'étaient des ondulations de sables et de cailloux avec des croix de bois.
Ils dormaient dans ce pli de terrain, un tas d'enfants perdus, des disciplinaires, des soldats de la légion, tous des garçons qui avaient fait pleurer leurs mères et gâché leur vie.
Comme la place était fraîche, on y vint régulièrement pendant un mois.
C'était une bonne plaisanterie d'appeler Saillant par son nom, de lui raconter les histoires de la journée.
l'enterrement de saillant 329
— Dis donc, Saillant I Tu ne sais pas ce qu'il a fait, le Vieux Turc ?
C'était le sobriquet du commandant des Râtelles, et il y en avait tous les jours « une bien bonne » à conter dont le vieux militaire était le héros.
Même, parfois, quand les bourses étaient garnies et qu'on pouvait rassasier sa soif, des sous-officiers allaient jusqu'à l'ivresse. Et le garçon du faubourg Saint-Denis criait :
— Faut qu'Saillant ait sa purée, comme les autres 1
Alors, ils mouillaient gravement une absinthe qu'ils versaient sur la terre aride.
Les camarades se tordaient de rire, et le faubourien, bel esprit, disait d'une voix goguenarde :
— En v'ià un biberon ! Tu ne peux pas dire que tu as assez bu ?
...Un matin, la nouvelle se répandit que la mère de Saillant était arrivée.
Elle venait chercher le corps de son enfant
unique. C'était une grande dame blonde.
Ses cheveux commençaient de grisonner.
Et, blanche comme une morte, elle avait haute mine dans ses voiles noirs.
L'un après l'autre, elle demanda à voir tous les camarades de son fils. Elle les questionnait doucement d'une voix brisée. Elle voulait des détails sur sa vie. Eux ne savaient que répondre, embarrassés, n'ayant dans la tête que des histoires d'orgie qu'ils n'osaient conter.
La mère recueillit pieusement ces bribes de souvenirs. Elle avait amené un prêtre avec elle pour faire cortège au corps.
Avant de partir elle alla trouver le commandant des Râtelles :
— Monsieur, dit-elle, je sais que mon fils a été enterré avec les prières d'un pasteur; je ne doute point qu'elles n'aient recommandé son âme à Dieu. Mais je l'ai élevé dans la religion catholique, et je serais heureuse si vous permettiez queTon célébrât une messe sur son cercueil.
l'enterrement de SAILLANT 33i
Le commandant sortait de table, où il s'était mis en fureur pour une question de subsistances. Il frappa un grand coup de poing sur son bureau et répondit très congestionné :
— Qui qu' c'est ?... On ne dérange pas le service ! Et puis pourquoi faire ? Vot' fils est entré dans Y ciel comme protestant : on n'peut pas changer ça !