P*TIT CHARLES
Le soir, après les corvées, Mécrant alla trouver ses amis. Ils s'appelaient Tuai,
Avisse et Lucas. Tuai était Breton, haut comme un mât, avec des épaules en vergue.
Avisse et Lucas sortaient des faubourgs de Paris comme Mécrant. Ils étaient tous les deux malins et chapardeurs. Tuai, très borné, servait au trio de tête de Turc. Mais, tout de même, il était considéré' pour son aisance à porter la boisson.
Mécrant leur dit avec mystère :
— C'est pour demain.
Déjà, il avait changé ses timbres et, dans le creux de sa main, il leur montra une pile de sous avec une pièce blanche.
Toute la nuit, les quatre hommes rêvèrent à l'orgie projetée...
A la diane, ils sautèrent du lit sans s'étirer. Ils sortirent dès dix heures, après la « petite soupe ».
Ils marchaient tous les quatre dans la grande flaque de soleil, les yeux clignotants, sur un rang, par habitude. A droite de la voie, les maisons sans étage formaient une bordure d'ombre; des Arabes étaient accrou-
pis par file dans cette bande violette. L'un d'eux versait Peau d'une peau de bouc, dans une coupe de cuivre, qui passait de main en main.
Les soldats regardèrent cescbicots» avec me'pris. Même, par plaisanterie, Mécrant leur récita toutes les injures de son vocabulaire arabe. Mais il ne réussit point à les émouvoir. Ils demeurèrent silencieux, sans un geste, sans un frisson de leur burnous.
— Des chiens qui boivent de l'eau... commença Lucas.
— Ça ne peut pas avoir du cœur ! acheva Tuai.
Et Avisse haussa les épaules.
Ils se dirigeaient vers le bazar de Ben- Titi.
Ce Mozabite renégat vendait pêle-mêle des ceintures, des tapis, des cornes, de la poudre, des haïks, des conserves dans des boîtes de fer-blanc, du Champagne fabriqué dans la banlieue d'Alger, des liqueurs dans des bouteilles de forme et de couleurs mer-
veilleuses, surchargées de rutilantes étiquettes, — la civilisation et le désert.
Bien qu'il fût universellement méprisé, par les uns pour sa trahison et par les autres pour sa rapacité d'hyène, il était dans la ville un personnage. On n'entendait que son nom : « Vous trouverez cela chez Ben- Titi...Ben-Titiena peut-être. » Et cet «en», c'étaient tous les désirs qui surgissent impérieux comme des caprices d'enfant dans les imaginations surchauffées des exilés du Sud.
En entrant dans le bazar, les soldats portèrent la main à leur képi. C'était l'effet d'une émotion dont ils ne pouvaient se défendre, et qui allait autant à cette boutique mystérieuse, où tant de jouissances étaient accumulées, qu'au mozabite dont ils avaient si souvent contemplé du dehors la figure impassible et le burnous irisé par les rayons du soleil qui filtraient entre les bouteilles.
Mécrant prononça :
- — C'est pour avoir un litre d'absinthe.
UN DIMANCHE 28l
Ben-Titi répondit avec un accent très pur :
— De quelle marque ?
— Faites voir les bouteilles.
Il choisit la plus grande, et demanda à emprunter une gamelle, « qu'on rapporterait bien fidèlement ».
— Soit ! dit le mozabite ; mais si je ne l'ai pas ce soir, j'irai vous la réclamer au camp.
Ils sortirent enchantés, et descendirent vers le cimetière.
Mécrant avait remarqué par là une maison que construisaient des maçons espagnols et des marocains. Il savait que, le dimanche, on la trouverait déserte. Déjà, les quatre murs étaient assez élevés pour abriter leur sieste. Ils se glissèrent entre les échelles et les plâtras. Pour s'asseoir, ils étendirent des sacs sur des tonnelets de ciment. On dessangla les ceinturons, et Ton déposa en un seul tas les képis et les tuniques.
La gamelle avait été placée sur une caisse
au milieu du cercle. Alors Mécrant commença de gratter la cire. Il récaillait à petits coups peureux. Les hommes suivaient son manège avec recueillement.
Quand le bouchon fut sauté, il demanda :
— Tout le monde a son pain ?
Les soldats l'avaient coupé en mouillettes.
Mécrant se leva, et, les sourcils contractés, d'une main sûre, il emplit la gamelle, jusqu'au bord.
Aussitôt un arôme frais se répandit dans l'air.
— Nom de nom ! dit Tuai.
Tout le monde s'exclama. Et Mécrant cria, dominant les voix :
— Perroquet aux croûtons !
Puis le silence s'établit, et dans la liqueur pure tous les quatre trempèrent leur pain.
Ils attendaient que la mie fût gonflée de poison. Alors, au signal de Mécrant, les visages se rapprochaient. Et ils avalaient leur pâtée avec des sucements de langues jouisseuses, un gloussement de basse-cour.
Quand la gamelle fut vide, Mécrant remplit une seconde fois. On le regarda faire sans rien dire, car l'émotion croissait, à rapproche de l'ivresse.
Le pain ne manquait pas. Ils épongèrent la seconde gamelle, avec de savantes lenteurs. A la dernière goutte, Mécrant, subitement très gai, donna un coup de pied dans la caisse.
En même temps, il hurlait :
— Place à la danse !
Les trois hommes s'étaient levés. On cria :
— Vas-y!
Et malgré la chaleur accablante, sur les plâtras et les débris de lattes, il dansa son cavalier seul, comme là-bas, autrefois au Moulin de la Galette, quand les femmes faisaient cercle pour l'applaudir et que ses rivaux pâlissaient de jalousie. Lucas et Avisse, très gris, battaient la caisse sur les tonnelets vides, et Tuai chantait à tue-tête une complainte bretonne. Ils allèrent ainsi jusqu'à bout d'haleine. Alors, Mécrant se
laissa tomber sur la terre, et l'orchestre s'éteignit. Après cet étourdissement de cris et de gambades, ils restèrent quelques secondes dans une prostration atone.
Mais, soudain, Me'crant releva le doigt :
— Ecoutez !...
Au dehors, une voix nasillarde psalmodiait le nom d'Allah dans une mélopée sans fin :
— Allâhïallâhallâaaâh...
Avisse demanda :
— Qui quVest encore que ce blanc-là ?
Et Tuai répondit :
— J 'parions quVest Baba...
Mécrant sortit et ramena l'homme, harponné à la nuque, dans sa poigne solide.
C'était un vieux nègre à moitié fou.
Une calotte rouge coiffait son crâne rasé.
Il avait les narines fendues à la mode soudanienne. De haute taille, il marchait toujours les jarrets plies dans un demi-agenouillemen t qui implorait l'aumône. Et ses longues jambes noires étaient si maigres, qu'on se demandait comment elles avaient la force
de porter ce grand corps enveloppé de haillons.
Aussitôt les soldats entourèrent le mendiant, et, malgré lui, ils le firent asseoir sur la caisse. Le nègre roulait ses yeux énormes de batracien. Et, comme ils criaient tous à la fois, il les regardait avec inquiétude.
— Donne-lui du pain ! ordonna Mécrant.
Baba se confondit en marmottements qui
bénissaient, et tout de suite il mit dans le pain ses dents blanches.
Mais tandis qu'il grignotait, Mécrant eut une autre idée. Du faîie intérieur de la maison, une corde terminée par un croc descendait d'une poulie. Mécrant en noua soigneusement les deux bouts, puis saisissant Baba sous les bras, il lui cria dans l'oreille :
— A présent tu vas faire une partie de balançoire, comme à l'Ile d'Amour !
Une explosion de rires accueillit ce projet, et les trois hommes se jetèrent sur le nègre. Baba ne comprenait rien à ce qu'on
lui voulait. Il prit peur ; il commença de se débattre. Avisse reçut un coup de poing dans la figure et Tuai une ruade en pleine poitrine. Alors on se fâcha pour de bon.
— Ah ! canaille I c'est comme ça que tu le prends 1
— Liez-le !
— Les pieds et les mains!...
Malgré sa résistance et ses vociférations.
Baba fut ficelé à la crapaudine. Puis on le suspendit à la balançoire. Tuai et Mécrant prirent par les deux extrémités ce paquet humain et vivement le firent tourner.
Jusqu'à la poulie la corde se tordit, puis les deux soldats ayant lâché le fou, le chanvre se déroula de lui-même.
— Garde à vous ! cria Tuai.
Il était temps. Avec une vitesse vertigineuse, le corps redescendait, tournant si vite que la calotte rouge, le visage d'ébène, le paquet de vêtements blancs, formaient comme les trois cercles superposés d'une toupie.
Au bas de sa détente par son seul élan, le câble remonta.
Alors, sur le seuil, les soldats, abominablement gris, s'esclaffèrent aux larmes. Et Mécrant, qui se tapait les cuisses, envoya comme adieu :
— Dis donc, Baba, quand t'auras fini ta partie de balançoire, tu sVas ben gentil dVapporter la gamelle chez Ben-Titi ? J'te laisse le litron pour ta peine !
Nous dînions tranquillement, en face l'un de l'autre, à la terrasse d'un restaurant d'huîtres, devant la baie de Monte-Carlo.
Serge regardait avec extase une jeune dame anglaise qui avait sur ses cheveux tout l'or d'une table de baccara.
Moi, j'admirais la façon dont, toutes les trois bouchées, mon ami vidait sa coupe de Champagne.
Un homme en paletot marron avec un petit col de fourrure, crasseux comme une toison de bouc, déjeunait seul, à quelques tables de nous.
Un grand fracas de grelots qui passaient sur la route lui fit soudain tourner la tête.
Serge le reconnut.
Il frappa si fort sur la table volante que le Champagne déborda des coupes et tout le monde nous regarda.
— Parbleu, mon cher, dit Serge, la bouche encore pleine, dans une indignation superficielle et retentissante, — parbleu, mon cher , ce qui me gâte ce pays-ci , ce sont les contacts qu'il impose. Passe encore pour la maison de jeu ! On sait qu'on est là sur un champ de bataille et Ton ne s'étonne pas de voir des corbeaux à l'aîiût des blessés. Mais ici ! devant ces huîtres excellentes, devant cette mer radieuse...
Serge était parti pour une strophe lyrique.
Il s'arrêta net. Ses sourcils se hérissèrent et, par-dessus son épaule, il me désigna l'homme au paletot brun :
— Connaissez-vous ce vampire ? C'est un abominable usurier, mon cher. On perd toujours l'argent qu'oq lui emprunte. Il y a un sort dessus I Et Dieu sait le prix qu'il vous vend son aide ! Ah ! si seulement nous étions en Russie, la Russie d'autrefois... la
Russie de ma jeunesse... car, même chez nous, la sensiblerie a gagné tout le monde, et les honnêtes gens n'ont plus les coudées aussi franches qu'il faudrait... Enfin !
Là-dessus, Serge avala une huître de façon si féroce, que l'homme au paletot brun se hâta de détourner la tête.
Mais il aurait fallu qu'il eût les oreilles bouchées avec de la cire pour ne pas entendre l'historiette que Serge nous conta avec de grands coups de serviette dans sa moustache, et un tel acharnement après ses huîtres que la jolie dame anglaise — la dame aux cheveux d'or — en était toute scandalisée ;
— Voilà, dit Serge, en laissant errer ses yeux bleus, vers le lointain de la mer et de ses souvenirs. — Voilà comme nous traitions ces gredins d'usuriers dans le temps où je servais. L'histoire que je vais vous conter avait bien amusé mon régiment. On en avait ri jusque chez l'Empereur...
Serge jeta un coup d'œil dans la direction
du paletot marron pour voir s'il s'intéressait à notre causerie. Et, satisfait du recueillement de notre voisin, il continua :
— Donc, j'étais lieutenant dans les hussards de Grodno et caserne à Lazienki, près de Varsovie. Les femmes trouvaient que j'avais bonne tournure dans mon uniforme vert à brandebourgs d'argent, le pantalon rouge très collant enfoncé dans la botte hongroise.
» Je les aimais, après boire, moins pour* tant que mes chevaux.
» Au fond, ce qu'on demande aux femmes, c'est une ivresse de mouvement, une violence qui vous emporte hors de vous-même.
» Cette volupté-là, un cheval qui a du sang et qui va vite, vous la procure plus complète, plus folle qu'une belle fille qui sait rouler des hanches.
» Moi qui vous parle, je n'ai jamais aimé aucune maîtresse aussi fort qu'un orloff dont mon grand- père m'avait fait présent le jour de ma naissance.
» Il s'appelait le Sage. C'était un animal unique. Il mangeait les verstes comme de l'avoine. En rase campagne, c'était la sensation de la pleine mer, d'une barque enlevée par des rameurs. Il s'appuyait sur la main comme un ami qui a confiance, et lorsqu'il se sentait là, dans mon gant, j'aurais pu le lancer sur un mur, dans un précipice : il m'aurait obéi sans seulement secouer sa crinière, t
Le souvenir de cette bête admirable avait si fort attendri Serge qu'il but coup sur coup deux coupes de Champagne et fit servir une troisième bouteille.
Il reprit:
— Je rêvais de me composer avec lui un attelage de troïka. Il aurait si bien fait en limonier, dans les brancards ! J'étais sûr de sa tête. Je savais que je pouvais compter sur lui comme sur un frère de lait, et que ses camarades de trait ne réussiraient jamais à lui faire prendre le mors aux dents.
1» Mais où trouver des chevaux de volée
dignes d'être attachés avec une bête pareille?
• J'en connaissais bien deux qui auraient fait mon affaire. On les appelait Le Coquet et J*g Furieux. Ils galopaient, l'un le museau entre les jambes, l'autre la tête rejetée en dehors. Mais ils mangeaient l'avoine dans l'écurie de mon colonel qui y tenait comme à ses galons.
» Et je ne me voyais pas, moi, petit lieutenant, venant trouver cet homme terrible et lui (demandant :
» — Mon colonel, vous ne voudriez pas me/vendre le Coquet et le Furieux ?
» Le hasard vint à mon secours.
» Une nuit, au lieu de se soûler comme un homme raisonnable et d'aller ensuite ronfler jusqu'au matin, le colonel se laissa attirer dans un tripot. Il joua sur parole et pordit une année de ses appointements.
» .J'appris la chose le lendemain par un usurier qui venait me vendre des bottes, un affreux Polonais que nous appelions le père Ateaham.
» En me quittant, le bonhomme allait trouver le colonel pour offrir ses services.
» — Parbleu, dis-je, demande -lui s'il veut te yendre ses chevaux de troïka. On les lui paiera comptant.
).) — Comptant ! fit le bonhomme en me fixant de ses yeux de bouc. Où trouverezvous donc la somme, endetté comme vous êtes ?
» — Tu me la prêteras.
» Il poussa de hauts cris. Il déclara que mon crédit était depuis longtemps épuisé.
Mais, le soir même, il revint en m'amenant les deux chevaux pour lesquels je m'engageai à lui payer... je ne sais plus combien... une somme énorme.
» Et vraiment ce n'était pas de cela que je m'inquiétais, le lendemain, quand, avec ma troïka complète, je filai dans la plaine de Mokotovo, jusqu'au bout du champ de courses. Le Sage était aussi fier, que moi; Il laissait ses deux compagnons fumer, cavalcader, bondir. Il allongeait entre euxsans
secousse, sans un sursaut de son échine, comme une yole enlevée à tire d'aviron.
» Nous étions tous les quatre si contents de marcher ensemble que nous ne nous apercevions pas de la fatigue et que nous fîmes une superbe rentrée aux casernes de Lazienki qui sont bâties au bas du parc des anciens rois de Pologne.
» Le salaire de mon plaisir, c'était, tous les matins, dans mon antichambre, la lamentation de cette vieille canaille d'Abraham.
» Je dois dire en bonne justice que je ne lui avais pas donné un sou depuis six mois.
Mais ce n'était pas une raison pour pleurer comme un veau sur le seuil de ma porte, et pour ameuter les oisifs, afin de leur conter que je le ruinais.
» Un matin qu'il avait crié encore plus haut que de coutume, je finis par donner l'ordre qu'on l'introduisît.
» Je le reçus sur mon divan, en fumant une cigarette.
» — Qu'est-ce que tu veux, vieille canaille ?
» — Mon argent !
» — j e fen donnerai quand ça me plaira.
» — Serge Ivanowitch, vous ne voudriez pas faire tort à un pauvre homme !
» Le soir, quand je rentrai pour me coucher à moitié gris et d'une humeur exécrable, à la suite d'une querelle avec ma maîtresse, je trouvai Abraham assis dans l'antichambre.
» Il ne se lamentait plus, le coquin l il m'injuriait.
» — J'irai trouver le colonel... je lui raconterai toute l'affaire et Ton verra... !
» Je fronçai les sourcils, et, sans prendre la peine de lui répondre, je fis appeler mon cocher :
» — Prends cet homme-là par la barbe, lui dis-je, et attelle-le à la place de Torloff, entre le Coquet et le Furieux.
» Abraham croyait à une plaisanterie.
Pourtant, il s'était arrêté coi.
» Les domestiques, qui me voyaient dans le vin, hésitaient.
» Mais je frappai le sol de ma botte avec colère:
» — Avez-vous entendu ?
» Et ils empoignèrent mon usurier, qui criait maintenant comme un porc qu'on
» Quand il fut attaché entre les brancards, à. la place du Sage, je sautai sur le siège, saisis mes guides, et houp ! Au galop f Ventre à terre !
» Nous nous élançâmes dans la nuit.
. » J'allai comme cela jusqu'au champ de Mokotovo, sans reprendre haleine.
* Peut-être bien, s'il avait fait jour, que je n'aurais pas poussé la farce jusqu'au bout. Mais, ma foi I dans l'obscurité !...
» Quand je rentrai à l'écurie, la place du Sage était vide. J'avais émietté mon usurier sur la route.
» Je mentirais si je vous disais que mon vin passé, quand je m'éveillai, le souvenir de ma sortie nocturne ne me causa pas quelque embarras.
LA TROÏKA 3oî
* Evidemment j'avais dépassé les bornes d'une bonne farce. La chose ne pouvait manquer de s'ébruiter. Et j'avais des inquiétudes sur la façon dont mon colonel pourrait bien l'accueillir. C'était un homme d'humeur difficile, et les difficultés d'argent où je le savais englué l'avaient rendu plus que jamais prompt à la colère.
» J'étais donc mal à Taise dans mes bottes, lorsque, après l'exercice, on m'avertit que le colonel me faisait appeler.
» Je vins, sanglé à l'ordonnance. Ce n'était pas le jour des tenues de fantaisie.
» Ete la porte, le colonel m'interpella :
» — Qu'est-ce que ça signifie, monsieur?
J'en apprends de belles sur votre compte 1 Ça ne se fait pas ! monsieur ! ça ne se fait pas!
Et comme je balbutiais :
— Mon Dieu, mon colonel...
» Il ferma les poings, les éleva au-dessus de ma tête.
» Et, la face rouge comme une tomate, il vociféra :
» — Atteler cette canaille d'Abraham avec mes chevaux I
Elle était venue passer Tété à Cauville dans la ferme de ses maîtres, pour soigner les enfants, pour les accompagner à la promenade.
Elle était jolie, le nez un peu en l'air, la peau blanche, les yeux marrons, avec une taille souple et une jeune gorge fière, qui tendait à les faire craquer ses corsets de coutil. Ses tabliers blancs lui éclairaient la figure comme d'un reflet de neige.
Cela mettait à l'effet ses yeux effrontés, ses cheveux noirs. Sa bouche fraîche riait volontiers sur des dents de Bourguignonne.
3û6 MARINS ET SOLDATS
Les gens de la ferme avaient dit le jour de son arrivée :
— AU'est b'en jolie la servante à Maît'Le Pilleux! Cest-y quVla r'garde ?
Et sûrement le riche notaire avait parfois vers la fille des regards de côté, à l'abri de son binocle.
Le matin, quand la Louise sortait avec les enfants, pour aller flâner au bord des trèfles, elle croisait Hauchecorne, le garçon de ferme. Il revenait de porter le lait au Havre, dans sa maringotte.
Le gars arrêtait son cheval tout court pour causer. Il disait des phrases oiseuses. Il s'informait des santés de M* Le Pilleux et de madame, puis des enfants, enfin de Louise.
Debout sur le fossé, une main sur ses yeux, à cause du soleil, elle répondait en riant.
Invariablement il finissait par proposer « un tour de promenade ». Alors Louise et les enfants montaient dans la maringotte.
Les petits s'asseyaient dans la paille, parmi les tintements de « moques » heurtées.
Louise s'emparait du fouet. Elle cinglait lé vieux cheval ardoisé, qui, dans le chemin plein d'ornières, prenait un galop lourd, avec des sursauts fous de sa tête échevelée.
Le gars se cramponnait aux guides. La Louise criait :
— Plus vite, Hauchecorne! plus vite!
Lui, répondait:
— Cest-y qu'vous mèneriez les gens de c'train-là ? -
Et c'était sa façon de faire sa cour.
Après déjeuner, la Louise descendait sur la plage avec les enfants. Ils creusaient le sable avec leurs pelles de bo is. Elle s'asseyait au pied delà falaise, dans la flaque d'ombre, tout près d'une source qui tombait en cascade.
A côté, une barque de pêche était à sec sur le galet. Deux hommes la radoubaient sans cesse avec de. Pétoupe et du goudron:
le père et le fils.
Le vieux ne desserrait pas les dents r absorbé dans son ouvrage. Mais, de temps
3o8 MARINS ET SOLDATS
en temps, le fils venait causer à la Louise.
Très grand, la poitrine large, sa vareuse de flanelle attachée avec une ceinture rouge, son pantalon enfoncé dans ses bottes goudronnées, il se tenait debout devant elle, les mains sur les hanches.
Elle aimait à lui parler, parce qu'il était si haut, si fort. Elle aurait souhaité qu'il la prît dans ses bras, pour le plaisir de se sentir enlevée.
Une fois, elle dit, pour le défier:
— M'sieur Martin, vous m'porteriez seulement pas jusqu'à votre barque?
Il rit. Il se baissa, il la saisit malgré sa feinte résistance. Il descendit le galet et entra dans la mer.
La Louise se débattait. Mais quand Martin eut de l'eau au-dessus des genoux, elle prit peur, et doucement elle commença de pleurer. Alors le pêcheur s'arrêta:
— Vous n' voulez point qu'on vou^ baigne?
Ça s'ra donc pour une aut' fouès...
Il revint vers la plage ; il monta, sans se
presser, la pente du galet, et, avant de déposer la fille près de la cascade, il l'embrassa sur les deux joues.
La Louise était fâchée, elle dit :
— Non ! laissez-moi...
Elle appela les enfants, elle partit plus tôt que d'habitude. Mais toute la nuit elle songea à sa peur, à son plaisir. Elle voyait Martin devant elle. Elle regrettait sa bouderie :
— Mon Dieu ! s'il s'était vexé ?
Elle aurait voulu aller le trouver tout de suite et lui dire :
— Faut pas m'en vouloir !...
Elle le revit le lendemain, et tout de suite fut rassurée. Il ne lui tenait pas rancune de son humeur. Même il se montra plus causeur que la veille. Il demanda :
— Vous verra- t-on point dimanche, à Octeville, au bal d'assemblée ?
Elle n'eut plus qu'une pensée : se faire
libre pour danser entre les bras de Martin.
Elle conta un mensonge à madame Le
3lO MARINS ET SOLDATS
Pilleux. Une de ses sœurs, en nourriture au Havre, lui demandait de venir pour un baptême. Elle rentrerait le lendemain de bonne heure par la voiture d'Etretat. On la laissa partir.
Tout de suite, Hauchecorne avait offert de conduire la Louise dans sa maringotte.
Mais elle lui rit au nez et dit :
— Ètes-vous jabôdeux? Non... Eh ben, c'est à rassemblée d'Octe ville que je vas.
Il répondit :
— J 'irons itou.
Il fit grande toilette, dans l'espoir de la séduire. Sa casquette de soie lui écartait les oreilles, une blouse d'un bleu sombre et raide comme une crinoline tombait sur un pantalon gris, et, en travers du gilet noir qu'on voyait dans l'ouverture de la blouse, la chaîne d'argent ballottait, ornée de trois agates. Il s'était rasé de si près que sa peau rose et fraîche se marbrait par endroits de taches rouges.
Et Martin, lui aussi, s'était mis sur son
dimanche. Sa large carrure emplissait un tricot bleu, tout neuf, avec une ancre de laine rouge brodée au milieu de la poitrine.
Hauchecorne le rencontra à la porte d'Octeville, au coin d'un champ de colza. Il parlait avec la Louise. Les deux jeunes gens étaient debout, l'un devant l'autre. Ils causaient, leurs figures toutes proches, sans se toucher.
A la vue d'Hauchecorne, ils se détournèrent, et Martin regarda le garçon de ferme en ricanant:
— Où qu'tu vas?
Le paysan vexé riposta :
— J'vas d'où qu'tu viens.
Puis, s'adressant à la Louise :
— C'est-y promis qu'j'ouvrirons ensemble Tbal ?
La fille répondit:
— J'ai déjà mon engagement.
Mais il insista:
— ÇasVa donc pour la contredanse.
La Louise regarda Martin. Elle songeait:
3l2 MARINS ET SOLDATS
— Si j'iui r'fuse tout, i'va s'fàcher ; i'bavardera ; mes maîtres sauront que j" n'ai point été au Havre.
Mais le marin envoya :
— Mon garçon, cherche ta vie ailleurs!
La Louise est pourvue.
Puis, gouailleur :
— Ciré comm'te v'ià, tu trouv'ras bien quéqu' Babette pour te consoler. ■
— C'est pas ça qui manque, dit Hauchecorne.
Et ayant haussé les épaules avec dédain , pour la dignité, il continua sa route.
Les couples dansaient sous une tente, et, en plein air, sous les pommiers. Autour d'eux, beaucoup de gens faisaient cercle, des vieilles sans dents, avec un fichu en croix sur la poitrine, des cultivateurs éméchés par l'eau de-vie, des gars trop niais pour inviter des danseuses.
La Louise tournait avec Martin, les mains en l'air sur ses épaules, la gorge écrasée contre sa vareuse. Lui la tenait à la taille par
LES RIVAUX 3lJ
ses doigts joints, et la fille se sentait brisée en deux par leur poids.
Parfois les violons s'arrêtaient de jouer - r alors les couples, bras dessus bras dessous, marchaient comme une noce dans le cercle.
Aces moments-là, la Louise tenait ses paupières baissées, pour éviter les regards d'Hauchecorne.
Il était debout derrière les autres. Il la fixait constamment avec ses yeux tristes^ Soudain, Martin l'aperçut, et, ivre de sa bonne fortune, il apostropha le paysan:
— Qui qu'c'est, joli cœur? Tu n 'danses point?
Le gars répondit d'une voix un peu étranglée:
— J'voudrionst'causeruneminute, Martin-
— A ton aise.
Il sortit dé la foule, en traînant la Louise par le bras. Tous trois s'éloignèrent sous les pommiers. La Louise regardait les deux hommes avec inquiétude. Est-ce qu'ils allaient se battre pour elle ? Sûrement Mar-
3l4 MARINS ET SOLDATS
*in serait le plus fort. Mais on accourrait au secours d'Hauchecorne : peut-être on arrêterait le marin.
Et, dans l'angoisse de cette pensée, elle regardait le garçon de ferme avec une espèce -de haine. Enfin Martin dit :
— Jusqu'où qu'tu nous mènes ?
Hauchecorne répondit :
— C'est ben ici... Tu parles à la Louise, Martin ?
— Ça te r'garde-t-y ?
— J'iui parle aussi.
La fille lança :
— Oui, mais moi jVéponds pas.
Hauchecorne la contempla sans colère :
— C'est pas à vous qu' j'en ai, c'est à Martin.
Sa voix était très calme. Il s'arrêta, comme pour prendre haleine. Puis, s'adressantau pêcheur:
— Voyons, Martin, t'es garçon de parole, pourquoi qu' tu la r'cherches ? Mè c'est en mariage.
Mais Martin rit aux éclats.
— Pourquoi que j' la r' cherche ? Tiens, pour ça, joli cœur !
A deux mains, il prit la fille par les joues et lui renversant la tête en arrière, il se pencha vite sur elle, colla ses lèvres à ses lèvres ..
Elle se sentit défaillir dans ce baiser, le premier qu'il lui donnait. Martin dut la rattraper par la taille.
Alors, il cria :
— As-tu vu ?
Hauchecorne avait tressailli.
— C'est bien ! dit-il tout pâle, retournez:
donc danser... Jusqu'au revoir.
Et à grandes enjambées, il traversa la»
ferme, sauta le fossé, s'éloigna dans la campagne.
... Il faisait grand jour, quand Martin descendit sur la plage de Cauville.
De loin son père le héla.
— Qui qu' c'est donc, feignant ! Vas-tu point laisser passer la marée quand y a tout justement un banc qui donne ?
3l6 MARINS ET SOLDATS
Sans perdre une seconde, ils poussèrent leur barque dans la mer.
La matinée était superbe, l'horizon chargé d'une brume d'or. Au loin, du côté d'Octeville, le banc de poissons faisait comme une grande tache de varech étalé, l'ombre d'un nuage passant sur le sourire de la mer. Le vent ne donnait point, les deux hommes se mirent aux avirons. Ils ramèrent ainsi pendant une demi-heure, sans parler, les yeux fixés sur le sillage de leur filet. Ils suivaient le pied de la falaise, serrant la côte au plus près pour gagner du temps. Soudain, les avirons leur pesèrent brutalement sur les bras.
Le vieux dit:
— Qui qu' c'est ? Le filet s'aurait-y pris sur un fond ?
Martin se leva de son banc et, se penchant à l'arrière de la barque, il commença de tirer sur le filet.
Non, la corde n'était pas prise ; mais à pleins bras, il avait sa charge.
Il dit:
LES RIVAUX 3l7
— Qui qu'on a pu prendre par ici ? Ohé, T pè, un coup d'mainl
Le vieux rangea ses rames et vint à l'aide.
Ils halaient ensemble, et le filet était si lourd que la barque enfonçait à chaque effort. Enfin quelque chose surnagea. Un paquet mouillé, informe.
Et le vieux cria :
— Nom de nom! C'est un noyé! Eh benî qui que c'est, Martin, qui que c'est? Tu lâches..*
Remonté du fond, le corps venait soudain de tourner sur lui-même. Une seconde, la figure apparut à la surface de l'eau ; puis de nouveau, elle plongea sous des algues.
Mais Martin avait eu le temps de recon naître ce visage. Et la sueur coulant du front, les jambes flageolantes, il murmura ;
— Hauchecorne !
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