‹ Marins et soldatsChapitre 10 sur 11 · MAX 20D · texte numérisé non relu

MAX 20D

...Je l'ai rencontré par hasard, au printemps dernier, sur le port d'Ajaccio, en débarquant. Bien qu'il ait changé d'uniforme eiqu'il porte maintenant les couleurs foncées de rinfanterie, il a toujours fière tournure ; son sabre et ses éperons de capitaine sonnent haut sur le pavé. Un secret instinct m'avertit cependant que, pour se résigner à une garnison aussi insulaire, Max devait avoir eu de sérieux motifs ; — comme de mettre un peu d'eau entre ses créanciers et sa personne.

Max me fit le plus gracieux accueil du monde.

— Enchanté, me dit-il, de vous revoir, dans ce coin perdu... Nous déjeunons ensemble... et, si vous voulez, pas à l'hôtel anglais, français..., je ne sais quoi... une contrefaçon de cuisine parisienne... pour faire lever des estomacs un peu délicats. Je vous conduirai dans un coin que j'ai découvert beaucoup plus couleur locale.

J'acceptai avec empressement, flairant

à ce goût nouveau chez lui, du pittoresque en cuisine, que ses finances ne s'étaient guère relevées.

Il me conduisit au-dessus de la ville, dans un endroit vraiment délicieux, un extraordinaire buisson de fleurs accroché dans la rade. On n'y pouvait avancer d'un pas dans les étroites allées sans faire saigner, neiger les roses. Au-dessus de ces églantines, des orangers portaient tout ensemble des fruits et des fleurs, et par les percées des berceaux qu'ils formaient, appuyés à des lauriers, sous l'escalade des vignes, on voyait la Méditerranée jusqu'à l'horizon bleue, confondue avec le ciel, où rayonnaient, dans l'éclat de midi, des neiges de montagnes.

Là, Max nous fit servir par des pêcheurs un repas italien où la rocaille, les tomates, le fromage et le macaroni paraissaient sous toutes les formes.

Etendu sur le gazon, enivré de ces parfums de fleurs et de cette beauté de lumière, je dis à mon amphitryon :

— Savez-vous, Max, que vous n'êtes pas malheureux?

Il ne fit ni oui, ni non, et son visage correct resta silencieux comme sa bouche.

Il y eut un silence qui me donna le temps de mesurer l'étourderie de mon enthousiasme.

Comme Max se taisait toujours, je repris :

— Il faudrait vous marier.

Il tourna vers moi son monocle et demanda avec lenteur :

— Vous avez un parti à me proposer ?

— Justement! Avant de quitter Paris, on m'a parlé d'une jeune fille qui voudrait épouser un officier avec un beau nom... six cent mille francs de dot...

Max regardait au loin, vers le bleu de la rade.

Il prononça:

— Quel monde ?

— Des gens parfaitement honorables, des commerçants.

Mais mon compagnon regarda encore

plus loin, et, d'un ton sec qui brisait l'entretien, il répondit :

— Impossible, mon cher. J'ai des préjugés.

LE MARABOUT

LE MARABOUT

Le couple de voyageurs qui déjeunait dans la salle à manger de l'hôtel du Sahara, à l'abri des mouches et de la terrible chaleur d'août, se leva avec fracas.

Cette émotion était causée par une musique bizarre de cymbales et de crécelles, rythmées sur un pas de marche. Les deux époux avaient jeté leur serviette, dans l'espoir d'assister à une fête indigène, à quelque spectacle pittoresque.

Seuls, les officiers attablés dans la salle commune continuèrent leur repas. Ils étaient quatre : capitaine, lieutenant et souslieutenants de spahis, blasés sur toutes ces fantasmagories arabes.

Une voix nonchalante demanda :

— Qu'est-ce que c'est que ce tapage, monsieur Bron ?

Le lieutenant répondit :

— Ça doit être le lion marabout qui arrive de Tlemcen. Je l'ai rencontré ce matin sur la place du marché. On Ta déjà promené dans tout le vieux Biskra, il est en train de faire le tour des quartiers neufs.

Dehors, la curiosité des voyageurs, arrêtés sous les arcades de l'hôtel, était vivement excitée. A travers les jardins du square, une procession venait, de gens en guenilles couleur de muraille, noblement drapés dans ces défroques comme des statues en marche. Devant le cortège un nègre frappait sur un large tambour une cadence sourde, monotone ; un autre Soudanien secouait une paire de castagnettes en bronze, larges comme des balances à peser le pain.

Arrivé au milieu du square, tout d'un coup le cercle s'ouvrit, et l'on aperçut l'ob-

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jet sacré que la foule suivait avec des murmures de prières. C'était un lion lamentable et pelé, retenu par une forte chaîne de fer dont le poids paraissait accabler sa faiblesse.

A cette vue, les deux voyageurs battirent en retraite, sous la voûte de l'hôtel ; mais le patron les rassura :

— Il n'y a rien à craindre!... Cet animal-là n'a plus ni dents ni griffes, et vous voyez bien qu'il est aveugle.

De fait, quoique le fauve fût de grande taille, il avait un air débonnaire, bonhomme, une marche ouatée, sur pantoufles. Et il portait la tête haute, avec cette crainte des Bélisaires qui se redressent pour ne pas heurter du front les obstacles de la route.

Les deux nègres continuaient leur musique assourdissante, et soudain l'homme qui tenait le marabout par la chaîne toucha l'animal sur la tête du bout de son bâton.

- Aussitôt, avec la résignation d'une descente de lit qui se déploie, le lion se coucha sur le sable. Il posa lourdement son museau sur ses pattes allongées, et, dans cette posture de sommeil, demeura immobile.

Alors le conducteur prononça quelques paroles en arabe. Il avait Tair de prêcher. Les assistants l'écoutaient, la tête inclinée. Quand il eut fini son discours, un Arabe se détacha du groupe. Sur un mouchoir étalé devant les pieds de Porateur il jeta une menue pièce d'argent ; puis, s'approchant respectueusement, il leva la jambe et la passa, comme au « cheval fondu », par-dessus la tête du lion. Un autre lui succéda, imita tous ses mouvements, puis un troisième, puis la foule.

Cette familiarité excita la gaieté du ménage.

— Ah çà I qu'est-ce qu'ils font donc ? demanda le mari d'une voix joyeuse.

L'hôtelier répondit :

— C'est pour obtenir la fécondité virile...

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Le touriste éclata d'un gros rire ; et, brusquement tournant le dos, il rentra dans la salle à manger pour achever son repas.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, singulièrement replet. Il avait cette mine fatiguée des farceurs qui ont abusé de la vie et qui se rangent tout d^un coup dans la gourmandise et dans le mariage.

Mais la jeune femme demeura sous la porte. Elle regardait devant elle d'un air rêveur.

— Mon Dieu ! madame, dit-elle à la femme de l'hôte qui était venue s'asseoir sur le banc, avec un bébé dans les bras, que vous êtes donc heureuse d'avoir un enfant !

Elle prononça ces paroles avec un profond soupir, comme quelqu'un qui ouvre tout à coup son âme, livre le secret de sa mélancolie.

L'hôtesse répondit en souriant :

-r- Vous avez le temps, madame.

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Elle riposta:

— Voilà quatre ans que je suis mariée. Et Dieu sait pourtant que j'ai tout essayé pour en avoir : régimes de médecins, neuvaines, pèlerinages. Mon mari m'a conduite partout. Tenez, c'est encore pour cela que nous sommes venus ici, en plein été. Nous avons fait Thiver dernier, à Nice, la connaissance d\m médecin russe. Il nous a recommandé, dans mon cas, les eaux de la Fontaine-Chaude.

Le lieutenant Bron, ayant fini son déjeuner, était venu sMnstaller pour boire le café à la fraîcheur des arcades. Tout en fumant, il entendait la conversation des deux femmes.

— Voilà, se dit-il, un mari qui me paraît doué d'une fière outrecuidance ! Il trompe sa femme, il l'humilie. Ce serait une bonne œuvre que de lui donner une leçon.

Il s'avança et, saluant avec galanterie :

— Madame Lambert, fit-il, il viendra probablement aujourd'hui un voyageur qui

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VOUS demandera mon logis. Vous me renverrez, s'il vous plaît. Vous savez où je demeure? En face de la grande poste, la porte brune.

Il lança à la jolie voyageuse un coup d'œil qui signifiait :

— Maintenant que vous savez mon adresse, si vous ne guérissez pas, ce sera bien de votre faute.

Et il s'en alla la jambe raide, serré dans son élégant dolman de flanelle blanche, cinglant avec une badine ses bottes de cuir rouge.

Quandil se fut éloigné, la jeune femme demanda :

— Gomment s'appelle donc ce monsieur ?

— Le lieutenant Bron.

— Il a une façon bien impertinente de regarder les gens.

Mais l'hôtesse protesta:

— Excusez-le, madame. Ces messieurs ne sont pas gâtés : les jolies femmes sont rares à Biskra en cette saison.

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2l8 MARINS ET SOLDATS

Sûrement le lieutenant Bron avait un plan, car bien qu'il eût d'ordinaire une morgue de spahis, une façon soldatesque d'entrer dans la salle à manger, son képi sur la tête, comme au corps de garde, il trouva moyen, le soir même, d'entrer en relations avec ses voisins. Il se montra fort prévenant, indiqua des buts de promenade, conduisit la jeune femme jusqu'au parc des Gazelles pour distribuer du pain. Profitant de ce tête-à-tête, il risqua quelques galanteries.

Sa compagne les accueillit en rougissant d'un air d'honnêteté gênée. Elle paraissait si sincère dans son embarras que le lieutenant Bron, bien qu'il eût une haute dose d'amour-propre et une confiance presque illiinitée dans ses avantages personnels, songeait le soir en rentrant du cercle :

— Ça n'a pas l'air de prendre. Est-ce que j'aurais fait pour rien la connaissance de ce mari imbécile ?

Le lendemain, après les manœuvres du

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matin, l'officier était rentré chez lui pour passer à la douche, et, vêtu de blanc, delà tête aux pieds, il se disposait à sortir pour aller prendre, avec ses camarades, l'apéritif de midi, quand son brosseur vint l'avertir qu'une dame le demandait :

— Fais entrer.

C'était elle.

Il lui dit avec impertinence :

— Chère madame, je vous attendais.

Mais la visiteuse semblait trop décidée

pour se choquer de cet accueil.

— Monsieur, supplia-t-elle, ne me jugez point mal. J'ai été fidèle à mon mari jusqu'à ce jour, et je serais demeurée honnête, oui, malgré tout, s'il avait été franc avec moi... Mais je n'aime pas les menteurs !

Le lieutenant prononça avec une indignation hypocrite:

— Comment ! madame, votre mari vous a menti ? C'est bien mal...

— Et ce n'est pas tout, monsieur !... Si vous saviez comme il m'a humiliée... de-

puis quatre ans... parce que nous n'avions pas d'enfants... Il disait que c'était de ma faute !

L'officier avait pris un air grave. II déclara:

— C'est très indélicat de sa part.

— Et croiriez-vous, monsieur, qu'à certains jours, pour me donner le change, il allait jusqu'à me raconter qu'il avait eu des enfants de ses maîtresses? Je le croyais, et je pleurais dans des coins. Jamais je ne l'aurais soupçonné! Et voilà que tout à l'heure... en revenantdela Fontaine-Chaude... comme je passais parle vieux Biskra..., j'ai aperçu de loin... Non, vraiment, c'est trop drôle !...

Elle éclata d'un rire nerveux, et tordit ses mains, veinées du bleu, chargées de bagues.

— ... J'ai vu mon mari, monsieur, sur une place : il donnait cinquante centimes pour passer la jambe par-dessus la tête du lion!

Le capitaine Maurice m'avait invité à passer la matine'e au bordj pour assister à l'interrogatoire des délinquants. L'un après l'autre, le garde champêtre les introduisait dans le bureau. Ce fonctionnaire était un Ghaambi couleur de botte, ceint d'un sabre d'ordonnance. Il portait sur son burnous — comme un commissionnaire du boulevard — une belle plaque dorée, ornée de caractères arabes, qui annonçaient sa dignité. Il poussait les prévenus par l'épaule, dans le bureau, rudement.

C'était un compagnon qui avait pénétré dès l'aurore dans le logis d'une femme pour déclarer sa passion, et en donner la preuve. L'intervention d'une voisine l'ayant troublé

dans sa profession de foi, il s'e'tait enfui emportant un burnous et un tapis de prière.

Un autre avait joué du couteau dans une querelle politique. Aucun d'eux n'avait fourni ses prestations. Ils se tenaient debout le long du mur, les bras ballants, Pair tout ensemble ahuri et roublard, feignant de ne point comprendre l'arabe, pataugeant dans le patois, fixant leurs yeux interrogateurs sur l'interprète.

Soudain la porte s'ouvrit et l'ordonnance de l'officier entra.

— Qu'est-ce que c'est, Galland ?

— Sauf excuses^ mon cap'taine, c'est Kerleadec, TBreton d'I'infirmerie, qui vous demande.

L'officier fronça le sourcil. Nous projetions, après la séance de justice, de pousser à cheval jusqu'au bout de l'oasis, avant que le soleil fût trop haut.

Il dit donc avec humeur :

- — C'est bon, j'irai en sortant du bureau,

Mais Galland insista:

: — Sauf excuses, mon cap'taine, mais l'Breton est en train de passer.

L'officier fit un geste qui congédiait l'audience.

— Allons ! dit-il, j'y vais.

Puis se tournant vers moi :

— Vous savez, mon ami, je ne crois pas que ce Kerleadec et moi nous en ayons bien long à nous dire. Si vous m'accompagnez à rtiôpitalj nous pourrons toujours après pousser jusqu'à la Pépinière.

Le Breton était couché dans une salle du rez-de-chaussée. Il grelottait sous des couvertures malgré la chaleur accablante. Au bruit de notre entrée, il tourna les y eux du côté de la porte.

L'ordonnance n'avait point menti : il était sur sa fin ; la face décharnée, les joues si creuses qu'elles semblaient se touchera l'intérieur du palais, par le dedans. Et les yeux cernés jusqu'aux pommetes brillaient avec ce sursaut d'ardeur des lumières qui vont s'éteindre.

J'interrogeai tout bas mon compagnon:

— De quoi meurt-il?

— Comme les autres, du paludisme.

Et, s'approchant du lit, le capitaine demanda :

— Eh bien ! mon garçon, ça ne va donc pas ? Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

Le mourant nous regarda fixement.

Dans ses yeux se lisait l'obsession d'une dernière pensée.

Il articula:

— J'veux m' confesser.

Le capitaine eut un léger sursaut :

— Diable, mon ami, ça ne va pas être commode !

Mais l'homme répéta sur le même ton :

— J'veux m'confesser, j'vais mourir.

Il y eut un silence. Puis le capitaine dit:

— Voyons, mon garçon, il faut vous faire une raison. Voussavez bien quenous n'avons pas de prêtre ici. Je suppose que j'envoie à

Ghardaia un cavalier en méhari pour demander un des Pères blancs, voudront-ils se déranger, entrer dans le désert en pleine canicule ? Et puis, tant pour aller que pour venir, c'est une dizaine de jours de route. Il n'y avait pas autre chose à répondre. Au

point où le malade en était, on ne pouvait

songer à déranger un religieux.

Mais le Breton, quisentait la vie luiéchap-

per, ne voulait pas se rendre à cette sagesse.

Et, dans un cri où il mit ses dernières forces,

il gémit encore une fois :

— J'veux m'confesser 1

Alors, pour l'apaiser, l'officier prononça :

— C'est bon. Ne vous tourmentez pas. Je vais envoyer un exprès aux Pères.

Notre promenade à la Pépinière s'étant prolongéeplus que de raison, nous rentrâmes à la Kasbah, en plein soleil, juste pour l'heure du déjeuner.

Dans la cour, Galland était en train de verser du cognac dans la pastèque que Ton faisait rafraîchir à l'ombre, depuis le rnatin.

— Eh bien ? demanda le capitaine.

L'ordonnance salua, puis, avec une ombre

de tristesse, cette commisération que les petites gens ont entre soi pour les malheurs, il prononça :

— L'Breton est mort juste dans votre dos, mon capitaine. Il a encore une fois demandé l'curé et après il s'est raidi.

L'officier fit alors un geste qui voulait dire :

— Qu'est-ce que vous voulez ? C'était prévu !

Et ayant pénétré dans la salle à manger, il consulta le thermomètre.

Le mercure marquait quarante- huit degrés à l'échelle.

Le capitaine ordonna :

— Faudra enterrer ce garçon-là, à la fraîche après le coucher du soleil. Est-ce qu'il reste des planches au magasin ?

Galland secoua la tête :

— Le major a réquisitionné les dernières pour installer la pharmacie.

. Le capitaine fit claquer sa langue contre ses dents, d'un air mécontent :

— Alors,dit-il, arrangez-vous comme vous pourrez. Il faudrait pourtant tâcher de lui fabriquer un cercueil.

Des camarades du défunt se mirent en quête. Ce n'est pas une petite affaire dans ces postes du Sud de se procurer une planche de bois. Le palmier est le seul arbre qui pousse. Quand il est mort de soif, on le scie en deux dans la longueur, on se sert de ces moitiés d'arbre commede poutres pour construire des portes, soutenir les terrasses des maisons. La plantation de l'oasis fournit à peine autant de sujets qu'il en faut pour relever les demeures écroulées.

Pourtant, sur le coup de cinq heures, quand nous entrâmes dans la cour de l'hôpital, un cercueil de sapin était posé sur deux tréteaux. C'était l'œuvre d'un menuisier des compagnies de discipline. Il s'était procuré chez l'unique cabaretier de la ville les vieilles caisses qui servaient à voiturer, à dos de

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chameau, les liqueursfines pourles officiers. Patiemment, le soldat avait ajusté bout à bout les débris de planchettes : cela formait une boîte oblongue, à peu près rectangulaire, où le mort était cloué avec son secret douloureux, cette angoisse qui, dans l'agonie, avait gonflé sa poitrine. Par les jointures bâillantes des planches sortaient les touffes d'alfa qui avaient servi à caler le corps dans la boîte. Il était emballésommairement, à claire-voie, comme une machine, pour un trajet en chemin de fer. Et, en long, en travers, sur toutes les coutures du cercueil, s'étalait en lettres noires, peinturlurées sur le bois, le certificat d'origine : Pernod^ Pernod, Absinthe Pejmod.

Le capitaine considéra gravement cette menuiserie; puis s'étant découvert, il donna l'ordre de marcher vers le cimetière.

On avait creusé la fosse très profonde, à cause des hyènes et des chacals. Quand les honneurs militaires eurent été rendus par la

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compagnie, Galland s'approcha de l'officier, et prononça :

— Mon cap'iaine, les camarades vous demandent si vous permettez qu'on défile pour jeter Peau be'nite ?

— L'eau bénite ? Galland ! où en avezvous pris ?

— C'est pas tout à fait de l'eau bénite, mon cap'taine, mais le pharmacien nous a donné de l'eau distillée.

L'officier mordit sa moustache pour ne pas rire.

— Avec quoi la jetterez-vous ^

Le soldat montra un bâton coiffé, au bout, d'une antique touffe de poils.

— Mais, dit le capitaine, c'est un pinceau que les badigeonneurs ont oublié quand ils sont venus travailler au bordj !

Galland eut un geste d'ignorance :

— Sauf excuses, mon cap'taine, l'infirmier dit que c'est un goupillon.

— Eh bien ! allez-y.

Un à un les soldats défilèrent. Arrivés au

bord de la fosse, ils faisaient un grand signe de croix dans l'air, aspergeaient gravement le cercueil. Nous passâmes au goupillon comme les autres. Rafraîchie par cette e'claboussure, Pinscription : « Pernod » était plus lisible que jamais.

Au moment où je me retournais pour passer le pinceau, je me trouvai en face du docteur et je Tentendis qui murmurait :

— Sacré Kerleadec ! si seulement de son vivant il avait mis autant d'eau dans ses absinthes !

... Cheikh-Ben-Bou-Djemaa avait une mine déconfite :

— Mon lieutenant, ^dit-il... (Malgré tous mes efforts, je n^ai jamais pu faire comprendre à ce guide que je n'appartenais pas à l'armée.) — Mon lieutenant, dit-il, votre méhari ne pourra plus vous porter.

Je regardai la bête. Elle avait Pépaule tout enflée, et lecoup de couteau en croix qui fendait sa chair ne semblait point l'avoir soulagée. De Touggourt à Biskra, il court dans les deux cents kilomètres de route. Je n'avais pas envie d'acheter un nouveau chameau, et je dis à Cheikh :

— C'est bien, je prendrai la voiture de Charles.

Je prie ceux qui liront ces lignes de se débarrasser immédiatement de toutes les images que ce mot « voiture » fait surgir dans leur esprit. Ils ne pourraient se former autrement une exacte idée du véhicule qui sert dans rOued-Rihr aux transports de la poste.

Représentez-vous les deux roues d'un diable — ces roues gigantesques qui charrient des poutres en équilibre. — Sur l'essieu est installée une petite caisse sans dossiers et sans garde-crotte. Il y a place làdessus pour un voyageur qui s^ trouverait mal à Taise. On s'y lasse à trois. L^équipage est attelé d'une mule, si basse d'échiné que l'on descend en pente vers son garrot. Selon l'état de l'écurie, on met sur cette voiture trois bêtes ou une seule.

— Quand il n'y en a qu'une, déclare Charles avec philosophie, on va trois fois moins vile. ;

Pour dire le vrai, lorsque, à cinq heures du soir, je m'assis sur la voilure, au moment

CHARLES llj

OÙ l'on chargeait le « courrier )^ je constatai avec stupeur qu'en réalité, nous serions traînés par la moitié d'une mule.

Le collier trop large avait emporté toute l'épaule droite de la bête; les mouches s^y étaient mises; elles avaient continué de manger la chair vers la sellette. Je savais que cette mule devait nous conduire jusqu'à MVayer, c'est-à-dire qu'elle tirerait vingtquatre heures d'affilée avec une petite pause, le matin, à Ourlana. Je n'avais pas envie de demeurer en panne dans le sable entre deux oasis. Je communiquai mon inquiétude à Charles.

Il me répondit avec assurance :

— Rien à craindre. Si la mule est disposée, nous ne traînerons pas en route.

— Et comment saurons-nous si elle est disposée, Charles ?

— On verra ça à Sidi-Rached, vers le Chott.

J'étais prévenu que, pour commencer le voyage, je devrais pousser à la roue, jus-

qu'à la sortie de la dune. Nous avions encore dans les quarante degrés de chaleur, et j'étais mouillé aux os, lorsque, en haut de la côte de sable, Charles me donna la permission de monter sur le siège. Avant de m'y rejoindre, il s'étendit entre les roues, tout de son long, sous la carriole. D'abord, je crus qu'il revissait un écrou. Mais comme il s'attardait dans celte position horizontale, je me penchai pour l'interpeller :

— Ohé 1 Charles! que faites-vous donc ? 11 reparut, et, s'essuyant les lèvres d'un

revers de paume, il m'expliqua :

— J'ai là-dessous un bidon entouré de linge mouillé, qui se balance... cinq ou six litres d'eau dégourdie avec de l'absinthe... A la disposition de votre soif.

Là-dessus, le voiturier ramassa ses guides et la mule prit un train qui pouvait ressembler au trot.

Charles l'encourageait de la voix :

— Oh hue. Jolie !... Hue ha ! Allez donc, Pensée ! Ah hi ! Bon courage, Fatma !

La mule secouait les oreilles, appuyait au collier son e'paule sanglante. Et pendant les premières heures de la route, j'éprouvai la gêne d'un célibataire qui tombe en tiers dans un ménage d'amoureux.

... Cela commença de se gâter au début de la nuit. La bête s'arrêta court. Charles déclara :

— C'est le Chott.

Et, sans doute pour alléger la charge, il disparut une seconde fois sous sa carriole.

Décidément, la mule était « mal disposée ». Je crus qu'elle avait résolu de nous faire coucher dans le Chott. En vain Charles récapitula tout le dictionnaire de ses épithètes louangeuses. J'allais lui conseiller d'user du fouet quand il eut spontanément l'idée de s'en servir. Et de quelle façon, mes amis ! On a raison de dire que dans les ménages d'amants, il y a toujours une matraque cachée sous la paillasse.

Les injures grêlaient avec les coups.

Dans tous les pays du monde, les voituriers en sont riches. En Algérie, le flot en est plus large, car il jaillit de diverses sources. Il fait des emprunts à Tarabe, au sabir, au maltais, à l'italien.

Charles faisait tournoyer le manche de son fouet. La mule levait le derrière. Mais nous avancions.

Dans ce déluge d'invectives, plusieurs sonorités connues avaient frappé mon oreille. Et je demandai à Charles :

— Seriez-vous, Breton ?

— ... De Saint-Malo. Vous en êtes ?

La Normandie est bien voisine de la Bretagne. Tout de suite nous fûmes amis.

Et Charles me conta sa vie.

Il était venu en Algérie pour conduire des diligences.

— ... A six chevaux, sur la grande route, avec des grelots jusque sur la croupière...

Mais les locomotives l'avaient repoussé, d'année en année, plus avant, dans le Sud. Et, maintenant, il en était réduit là, à cette

mule et à cette trique, roulant jour et nuit pour le compte d'un autre, à travers ces régions désolées, sans routes, marchant sur le soleil et sur les étoiles. Ni la chaleur, ni l'ivrognerie n'avaient pu venir à bout de sa quarantaine robuste. Dans ce pays où les Européens meurent pour avoir traversé une place au soleil sans ombrelle, lui, il avait gardé son gilet de Bretagne, sa veste et son pantalon de gros velours à côtes, son cachenez de laine et son petit chapeau de feutre dont il se contentait, aux alentours de midi, de rabattre les bords sur sa nuque. Revoir son pays, — son cher pays gris bleu, son pays de coups de vent et brume, — il ne l'espérait plus désormais. Et quand je lui parlai des pommiers, une seconde, sa grossièreté fondit dans un silence voisin des larmes, un attendrissement dont Fabsinthe ne faisait pas tous les frais.

Il déclara :

— C'est tini de la Bretagne !... Je vais me marier avec une cousine de mon patron.

Vous ne l'avez pas vue au moment de monter en voiture ? C'est elle qui m'a apporté mon bidon...

Je me souvenais d'une bonne femme, presque une vieille, avec des mains de laveuse; et je dis timidement :

— Mais, Charles, votre promise est bien plus âgée que vous ?

— Dix ans pour le moins, monsieur, pas le sou et cinq enfants d'un premier lit. Mais ça ne m'a pas arrêté, car, voyez-vous, c'est une rude femme, madame Hélène !

Il fouetta sa mule et reprit :

— Voilà comme ça s'est fait. Je venais d'être malade, pour la première fois de ma vie : des douleurs à la fuite des reins. La vieille m'avait soigné comme son enfant. C'est ce qui m'a donné l'idée. Un matin, je lui dis avant de partir : « Madame Hélène, je viendrai vous parler demain soir. — Venez », qu'elle me dit. Je vins et je ne lui dis rien. Elle a tout de suite compris. Aussi le lendemain, comme j'attelais ma

mule, elle s'approche de moi et elle me dit : « — Monsieur Charles, pourquoi que vous ne m'avez rien dit ? » Moi je lui réponds : « — A quoi ça sert-il de jaser quand on sait ce qu'on a à se dire ? Ça vous va-t-il ? C'est oui ou non. » Elle me répond : « — Monsieur Charles, ça demande réflexion. Je vous répondrai à votre retour. » C'était juste. Je lui donne son temps. Le surlendemain, elle vient me trouver à mon écurie, et elle me dit : — « Monsieur Charles, c'est oui ; mais il faut que vous alliez à Biskra demander la permission au patron. — Bon ». Je fais savoir à M'rayer qu'on me prépare un relais de chevaux et je monte jusqu'à Biskra.

Quand je reviens, la vieille me demande : « — Qu'est-ce que le patron a dit ? — Je lui en ai point parlé. » Alors madame Hélène me dit sans se fâcher : « — Monsieur Charles, si vous ne voulez pas parler au patron, il ne fallait pas me parler à moi non plus. » Nous sommes restés comme ça deux mois.

Au bout ce de temps-là le patron est des-

cendu à Touggourt pour visiter son écurie. Je lui ai dit la chose. Il a ri. Alors on a fait venir les papiers. Nous devons monter jusqu'à Biskra la vieille et moi, ces jours-ci, pour le mariage.

. ... Je m'attardais à Biskra depuis une semaine, avec la paresse de prendre le chemin de fer et de rentrer en pays civilisé, quand, un matin, le garçon d'hôtel vint m'avertir qu'une cérémonie imposante se préparait sous les jujubiers, dans le jardin public.

— C'est le chef du bureau arabe qui va rparier Charles, le postier de Touggourt...

En ces territoires militaires, le pouvoir civil est aux mains des officiers. Us marient en grand uniforine, et, — comme on dit làbas — a au sabre ».

Je m'habillai à la hâte pour assister à la lecture du code.

Tout venait de finir quand j'arrivai dans le jardin. Mais Charles était encore là avec « sa vieille » et toute sa noce.

Il me parut encore plus attendri que dans

cettenuitdel'Oaed-Rihr où je lui avais parlé de la Bretagne. lime reconnut pourtant et vint à moi traînant sa femme par le bras.

— Ah ! monsieur, me dit-il en s'épongeant le front, quel dommage que vous soyez arrivé en retard. Si vous aviez vu ça!.. le capitaine portait toutes ses décorations... Je n'en menais pas large... la ménagère non plus. N'est-ce pas, madame Hélène ?

Et madame Hélène répondit d'une voix lointaine de vieille, une voix humble, qui n'avait pas hni de trembler :

— Sûrement, ça m'a fait encore plus d'effet q ue la première fois.

JALOUSIESiMALES

Nous finissions de dîner sur la terrasse du bordj, nus sousla toile, buvant l'heure fraîche. Soudain, le commandant de Râtelles jeta sa serviette, au milieu de la table, puis, sans dire bonsoir à la compagnie, sur un léger mouvement de tête, il tourna les talons. Au clair de lune, je le vis monter à cheval, s^éloigner dans la direction de l'oasis.

Alors le chef du bureau arabe vint s'accouder à côté de moi à la balustrade du bordj.

C'était un grand garçon de six pieds, l'air anglais, la poitrine pleine, les membres superbes, si flegmatique qu'une indéfinissable ironie semblait se cacher sous toutes ses paroles.

25o MARINS ET SOLDATS

Il demanda :

— Comment trouvez-vous notre commandant supérieur?

— Taciturne, s'il ne souffrait pas d'une vieille blessure ou d'une rage de dents...

Le beau colosse souffla sa fumée, puis prononça :

— Non, il est toujours ainsi. Je crois qu'il a désappris de parler et qu'il n'a plus dans le gosier que des commandements militaires. En été, quand tout le monde part en congé de convalescence, lui s'enfonce plus avant dans le sud de la province. Il va chasser la gazelle autour des oueds. Il étonne les Chaâmba eux-mêmes. C'est le type du vieil officier d'Afrique. Il mourra au désert. En tout cas, voilà vingt-cinq ans qu'iln'a passé la mer, — depuis son aventure...

Le commandant n'était plus qu'un point blanc qui glissait le long des palmiers. Soudain il franchit la porte de la kasbah et disparut. Je demandai :

— Quelle aventure ?

L'officier leva les sourcils d'un air étonné.

— Comment ! depuis deux jours que vous êtes ici, personne ne vous a encore conté le duel du commandant de Râtelles?... Bon?

Voilà :

« Cet homme que vous voyez si cassé, si blanc, qu'on lui donnerait soixante-dix ans sur sa mine, en a bien juste cinquante. C'a étéj à ce qu'il paraît, un des beaux garçons de l'armée, quand il était jeunecapitaine aux spahis. Il tenait garnison du côté de Laghouat, dans un ksour berbère, avec une soixantaine de cavaliers. Le lieutenant était de ses amis, un nommé Forticr, de bonne famille tourangelle. Avec le personnel de l'administration, le médecin et l'interprète, cela faisait une dizaine déjeunes gens pleins d'entrain, enchantés d'être en avant-garde pour recevoir les premiers coups de feu qui se tireraient. Par exemple, cela manquait de femmes. A cinquante lieues à la ronde, il n'y avait pas un officier marié, pas une robe d'Européenne ou d'Algérienne. Vous l'avez

déjà remarqué depuis que vous êtes chez nous, cette absence de femmes met les hommes dans un état d'exaspération permanent. C'est le hasard et non le choix qui les a assemblés. Ils vivent dans une intimité forcée avec des gens qui souvent leur déplaisent. Tous les mouvements de la politesse sont réglés par l'échelle des grades. Rien de spontané. On campe sur une poudrière, et tout le monde fume, et tout le monde jette ses allumettes au diable, sans les éteindre.

» Pour passer le temps, de Râtelles et ses officiers couraient la gazelle et les Ouleds- Naïd. On en avait découvert une nichée dans le ksour, que les nomades n'avaient pas trop avariée. Chaque officier les visitait à tour de rôle. Il y avait une feuille de roulement affichée dans la salle du mess. Les préférences n'étaient pas tolérées, les inclinations particulières ne devaient point empêcher le bon fonctionnement du service.

» Or, un beau matin, le lieutenant Portier manqua au rendez-vous du mess. On se

souvint qu'il avait disparu mystérieusement après Texercice. A six heures, quand il vint pour l'apéritif, on le plaisanta.

— Parions, cria de Râtelles, que ce sôurnois-làa découvert une donzelle qu'il garde pour lui tout seul ?

» C'était la vérité.

» Le lieutenant Foriier aurait bien voulu mettre sa trouvaille à l'abri de la communauté ; mais les cachotteries étaient impossibles, dans ce ksour, grand comme un burnous déployé. Donc il fit contre mauvaise fortune bon cœur ; et, le soir, il conduisit tout rétat-major chez la nouvelle arrivante.

» Dans la demi-clarté d'une petite chambre, basse comme une étable, ils trouvèrent la jeune femme, presque une enfant, assise sur une natte. Un turban de soie noire descendait jusque sur ses sourcils. Il était recouvert d'un voile de gaze bleue avec un semis d'étoiles que soulevait un petit hennin doré. Le corps était habillé dans une espèce de surplis d'enfant de chœur, sous lequel appa-

MARINS ET SOLDATS l5

raissait une tunique de couleur changeante, qui crevait cette chemise de mousseline aux manches, aux épaules. Une large ceinture soutenait le ventre, très bas, rallongeait le buste. Une profusion de sequlns, de chaînettes, d'amulettes, de bijoux d'argent et de corail, de pièces et de serrures enfilés pendait sur toutes ces étofïes flottantes. Le front, le menton, le nez, les pommettes étaient peints de fleurs et d'étoiles bleues. Le kohl agrandissait les yeux, le souak rougissait les dentset les gencives, des mitaines de tatouage serraient ses poignets, descendaient jusque sur ses mains, délicates comme de la dentelle.

» Elle regarda ses visiteurs avec un visage d'une immobilité atone, qui, à la première parole, se détendit brusquement dans un éclat de rire.

— Je vous présente mon amie Noura, dit le lieutenant Portier en soulevant la jeune femme, par sa main tatouée.

» On rit, on plaisanta. On loua les yeux

bleus de la petite berbère, clairs comme des prunelles normandes. Puis, de Râtelles dit :

— Eh bien 1 on va ajouter Noura à la bonne liste. Messieurs, écrivez vos noms sur une feuille de papier et jetez-les dans mon képi. Nous allons tirer au sort l'ordre des présentations.

» Le lieutenant Portier rit sans gaieté avec les autres. Quand il voulut mettre son nom dans le képi, de Râtelles le rejeta :

— Un instant, dit-il, tu as déjà éclairé la route; celte fois-ci tu fermeras la marche.

» On servit le café. On fuma des cigarettes. Sur le coup de minuit on se leva. Il était convenu qu'on laisserait Noura avec Tenfant gâté du sort. On se dispersa donc sur la porte ; de Râtelles et Fortier partirent ensemble.

» due se passa-t-il entre eux ?

» Le lendemain matin, au jour levant, à cent mètres du ksour, dans une grande clairière de palmiers, les deux amis tiraient l'un sur l'autre.

» Le revolver d'ordonnance est une arme

terrible. A la première balle, le lieutenant Fortier tomba sans faire ouf ! Il était touché au-dessous du sourcil droit.

» De Râtelles est toujours resté muet sur les motifs de la rencontre. Mais son brosseur a parlé. Le lieutenant avait accompagné le capitaine jusqu'à son logis, le brosseur avait été reveillé par des voix d'hommes qui se querellaient.

» Le lieutenant disait :

— Je t'en prie, de Râtelles, ne va pas chez Noura !

— Mais, mon cher garçon, tu es stupide ! Tous les camarades...

— Les autres, cela m'est égal... Toi, tu es mon ami.

— Voyons ! tu ne l'aimes pas ?

— Ça ne fait rien... Je t'en prie...

— Laisse-moi tranquille.

— Tu vois bien que ça me fait souffrir...

— Allons, Fortier, tu as mal aux nerfs i

— Peut-être. Mais je te supplie.

» Sur ces paroles, il y avait eu un instant

de silence. Puis le capitaine avait éclaté de rire. Et il avait dit :

— J'irai demain.

— Je te le défends I

— Comment ?

» Là-dessus, le brosseur avait entendu un bruit sec, comme d'un soufflet sur un visage» puis un grand cri, des pas précipités, et le choc de la porte qui retombait sur la sortie éperdue du lieutenant. ?

...Je demandai :

— Vous dites que le capitaine et ce pauvre Portier étaient des amis ? Gomment des témoins ont-ils consenti à les placer en face l'un de l'autre ?

L'officier répondit en jetant son cigare :

— Pour les empêcher de s'assassiner.

Nous descendions FOued-Zergoun sur Metlili des Chaâmba.

Huit jours de sable, d'horizon ge'omé trique. Au centre de cette circonférence qui se déplace, on est pris du vertige. C'est la sensation de la terre s'abîmant sous les pieds, comme un cratère de volcan. La crête de l'horizon est haute sur le ciel. Il faut lever le visage pour l'apercevoir. Si l'on s'obstine à la fixer, la tête tourne. Aussi ce n'est pas seulement l'homme, mais toutes les bêtes : chevaux, chèvres, dromadaires, qui, dans celte zone saharienne, vont les prunelles presque cachées sous l'épaisseur des cils.

Depuis trois jours nous forcions les étapes pour atteindre l'oasis avant la quatrième

aurore. Un puits nous avait manqué sur la route. Quelques rebelles y avaient jeté un âne mort. Une demi-journée de suite nos méhara avaient rugi devant Pabreuvoir de cailloux et de sable où le seau de cuir aurait dû leur verser la fraîcheur de l'eau. Ils tournaient autour des deux colonnes de boue avec des tangages désespérés de barques qui ont manqué le port.

Ce fut donc un violent sursaut de joie, lorsque, à sept heures du matin, au moment où nous allions faire coucher nos bêtes, Cheikh-ben-Boudjemâa qui avait pris les devants revint sur nous en agitant son manteau :

Il criait :

— Des tentes 1 des tentes !

Comme par enchantement les chameaux se relevèrent. Et tous, les djémels avec leur charge de cantine, les méhara avec leurs panaches, leurs selles, les sacs de cuir touareg qui battaient sur leurs flancs, ils prirent l'amble, comme s'ils eussent compris

ce mot magique. Sur leur dos les cavaliers riaient. De joie un chaâmbi déchargea les deux coups de son fusil.

— Vous tombez bien mal, nous dit d'un air chagrin l'officier qui commandait le détachement ; je suis ici depuis huit jours avec une vingtaine d'hommes pour jeter les fondations d'un bordj. Nous vivons d'un seul puits. La nappe d'eau est à près de cent pieds de profondeur. Au moment même où les sentinelles signalaient votre approche, l'arbre de notre treuil s'est brisé en deux. Toute la machine est détraquée. Il faudra que vous vous contentiez de 1 eau des tonnelets.

Ces barils étaient soigneusement abrités dans une tente et recouverts de drine. Pourtant l'eau y était douceâtre et tiède, peut-être encore plus écœurante que dans les peaux de bouc.

— J'aurais voulu, dit le lieutenant, vous faire plus de largesses et vous donner de quoi vous laver ; mais tout le monde est mis à la ration par l'accident du treuil.

C'était le petit modèle que ron appelle « chinois » ; l'arbre était cassé en deux endroits, au milieu de son axe et près d'un coussinet. Il fallait remettre toute la pièce au feu, forger un tourillon.

Les hommes étaient assemblés autour du puits. Ils discutaient.

— Voyons, dit le lieutenant, y a-t-il ici un garçon qui soit capable de nous réparer ça avec une forge de campagne et avec les outils que nous avons sous la main ?

Personne ne répondit. On se regardait.

Et ce n'était pas seulement la difficulté du travail qui décourageait cet instinct d'émulation par où les hommes sont portés à s'élever au-dessus des autres... Mais, avec ces quarante-cinq degrés de chaleur, le soldat qui aurait pris le marteau de forgeron et penché la figure sur le feu avait toutes les chances du monde de mourir à la tâche.

— Et c'est pour cela que je ne puis pas insister, dit le lieutenant en se retournant vers nous.

Il nous conduisit jusqu'à sa tente. Il dit comme nous entrions :

— Nous n'avons plus qu'à abandonner nos travaux et à nous rabattre le plus vite possible sur Metlili.

A ce moment Tombre d'un homme entra dans la tente.

En même temps, du dehors, une voix disait :

— Mon lieutenant...

— Qu'est-ce que c'est ?

Un Biribi s'avança. Il portait la main à son képi.

— Mon lieutenant, je viens vous proposer d' faire le travail.

L'officier eut un geste de surprise :

— Vous êtes mécanicien ?

Le soldat fit la moue. Nous le regardâmes : c'était un garçon d'une taille moyenne, maigre, très nerveux, avec des yeux clairs, des pommettes saillantes, une bouche ironique. Il dit entre ses dents :

— J'ai fait un peu tous les métiers.

L'officier reprit :

— Combien de temps vous faut-il pour remettre la machine en route ?

— Trente-six heures, en travaillant de jour et de nuit.

— Vous vous y engagez ?

— Je m'y engage.

Il dit cela comme un homme sûr de soimême. Il nous regardait tous les trois avec ses yeux clairs qui semblaient vouloir peser l'effet de sa démarche.

Le lieutenant prononça :

— Vous savez que ce sera dur?

Le Biribi répondit :

— C'est mon affaire.

Alors l'officier conclut :

— C'est bien. Il va falloir vous soutenir dans votre travail, je vous ferai servir à part.

Le Biribi dit d'un ton tranquille ;

— J'allais vous le demander, mon lieutenant.

Lorsque Thomme fut sorti, l'officier déclara :

— Je ne m'attendais pas à voir ce garçonlà se proposer pour une pareille besogne.

Nous demandâmes :

— D'où sort-il ?

Le lieutenant répondit :

— C'est un Parisien du boulevard Glichy. Il a été condamné plusieurs fois comme souteneur, et, je le sais, il a encore, là-bas, sur le trottoir, une maîtresse qui de temps en temps lui envoie une pièce blanche...

...Nous étions harassés de notre étape de la nuit, et nous nous étendîmes sur des nattes pour dormir.

Il faut avoir porté sur ses membres en sueur le poids de la canicule saharienne pour savoir quel formidable silence pèse sur le sable pendant les heures chaudes du jour. Pas un frémissement de feuilles, pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement d'insectes.

Il m'arriva donc aux oreilles comme une surprise dans la pesanteur de la sieste,

le refrain sur lequel le Biribi rythmait la chanson de son enclume :

Do, do,

L'enfant do,

L'enfant dormira tantôt.

Je me traînai sur la natte jusqu'au seuil de la tente, et par Tentre-bâillement de la toile, je regardai dehors.

Les tentes se dressaient blanches sur le sol blanc. Au milieu du campement désert, nos méhara accroupis, le cou rampant, la tête étalée, semblaient des monticules de sable. Nul mouvement, nulle vie: le Biribi était seul éveillé, là-bas, avec sa chanson et son enclume :

Do, do.

L'enfant do...

J'allai le visiter vers cinq heures. Il s'était installé dans un pavillon de toile cuirassé avec des couvertures en poil de chameau. A côté de lui gisait une boîte de petits pois — sa fantaisie du déjeuner. — Un tas de sable

LE BIRI.BI 26g

mouillé enterrait jusqu'au goulot une bouteille de cognac. Le Biribi martelait à tour de bras une barre de fer chauffée au rougecerise dont jaillissaient des étincelles. La sueur découlait de ses membres nus comme au sortir d'un bain. Ses traits étaient tendus en cordes à violon. Ses yeux sortaient des orbites.

A ma vue, il arrêta son marteau.

— Monsieur, dit-il, vous retournez à Paris?

— J'y serai avant deux mois.

Il hésita une seconde, puis, prenant son parti :

— Voudriez-vous pas vous charger d'une lettre ?

Il avait parlé sans me regarder, peut-être craignant un refus.

Je me hâtai de répondre :

— Avec plaisir...

Alors il déposa son marteau, (it quelques pas vers le tas de ses vêtements jetés à terre. Il ramassa sa veste de treillis et, ayant quelque temps fouillé dans la poche, il en sortit

une lettre. L'adresse éiait déjà écrite. Il la lut à haute voix :

Mademoiselle Angèle le Prieur j 3, rue Germain-Pilon f Au Z^ étage ^ la ^^ porte.

Et il ajouta :

— G^est à Montmartre.

A ce moment Gheikh-ben-Boudjemâa m'avertit que nos dromadaires étaient sellés. On m'attendait pour partir.

Je dis au Biribi :

-- Donnez-moi une poignée de main.

Votre commission sera faite.

... Jusqu'à la fin du mois, nous descendîmes sur le Sud. Ce fut seulement trois semaines plus tard, en remontant TOued- Rihr, que j'entendis parler du détachement de Metlili.

Un cavalier de Maghzèn me conta que le Biribi avait raccommodé le treuil en quatre jours.

D'abord, on avait cru qu'il supporterait

cet excès de travail pendant les heures chaudes. Même, il avait repris du service. Mais, tout d'un coup, la fièvre l'avait jeté par terre. Il était mort pendant la route, en évacuation sur Ghardaïa.

...Et depuis longtemps, les chacals de rOued Zergoun avaient dispersé ses pauvres os au soleil, quand je remis la lettre rue Germain-Pilon, au troisième, la quatrième porte. ..

Mécrant avait toujours dit aux Joyeux :

— Quand ce sera mon tour de régaler, on en parlera. Mais, pour bien faire, faut dTargent, et les autres là-bas, j'sais vraiment pas à quoi qu'ils pensent ?

Les a autres » c'étaient la maîtresse qu'il avait laissée sur le boulevard Rochechouart et le p'tit « homme » qui « marchait » derrière elle :

Une bonne fille et un bon garçon.

Elle, travailleuse, sans vice, sans mauvaises amitiés, tout à sa clientèle. Lui, raisonnable, ayant comprisses devoirs envers le camarade qui lui cédait sa place toute chaude, pour aller cuire la « boule de son » au soleil d'Afrique.

En limbres-poste, toutes les quatre semaines, le ménage envoyait quelque secours à l'exilé. Mécrant pensait tout le mois à cette aubaine. Il formait des projets, tout haut, devant ses amis. Il contait les noces précédentes, dans leurs détails. G^était son calendrier, les jalons de son temps.

Mais, cette fois, l'argent n'arrivait pas, et Mécrant se demandait avec inquiétude :

— Est-ce qu'ils auraient envoyé la fillette à sa c< campagne » ?

C'est-à-dire : à Saint-Lazare.

Il désespérait, quand, un samedi, au retour de l'exercice, le sergent de semaine cria en entrant dans la baraque :

— Il n^y a qu'une lettre... pour Mécrant !

C'était bien celle qu'il attendait. Sans l'ouvrir il la glissa dans la poche de son bourgeron, à cause des timbres qu'il espérait trouver dans l'enveloppe, et qu'on ne devait point voir

Le boulevard Rochechpuart avait bien fait les choses : il envoyait deux francs et des paroles d'amitié.

« ... P'têt'e ben — disait la lettre — que tu t'es fait d'ia bile, mon camaro, en n'voyant rien venir. C'est pas ma faute à moi, ni la faute à Marie. On rafle su' TBoul* et faut s'terrer. On t'envoie c' qu'on peut, et c'est d'bon cœu;r. J'ai lu ta lettre à Marie, ça l'a toute chavirée, car ail* n't'oublie pas. Tu sais d'ailleurs que je l'souffrirais point : entre nous, c'est à la vie, à la mort ! Quand tu s'ras tiré d'Biribi, si c'est mon tour d'y aller, tu f ras de même. Faudrait vraiment qu'on ait pas d'cœur,. pour se soûler quand on a un ami qu'est dans la soif. J'ai dit l'bonjour à tous ceux qu'tu l'envoies, et on te l'retourne. T'ennuies p^s trop. C'est Marie qu'a fait la croix, à côté d'ton camaro, qui signe

» p'tIT CHARLES. »

Le soir, après les corvées, Mécrant alla trouver ses amis. Ils s'appelaient Tuai,

Avisse et Lucas. Tuai était Breton, haut comme un mât, avec des épaules en vergue. Avisse et Lucas sortaient des faubourgs de Paris comme Mécrant. Ils étaient tous les deux malins et chapardeurs. Tuai, très borné, servait au trio de tête de Turc. Mais, tout de même, il était considéré pour son aisance à porter la boisson.

Mécrant leur dit avec mystère :

— C'est pour demain.

Déjà, il avait changé ses timbres et, dans le creux de sa main, il leur montra une pile de sous avec une pièce blanche.

Toute la nuit, les quatre hommes rêvèrent à l'orgie projetée...

A la diane, ils sautèrent du lit sans s'étirer. Ils sortirent dès dix heures, après la « petite soupe ».

Ils marchaient tous les quatre dans la grande flaque de soleil, les yeux clignotants, sur un rang, par habitude. A droite de la voie, les maisons sans étage formaient une bordure d'ombre; des Arabes étaient accrou^

pis par file dans cette bande violette. L'un d'eux versait Feau d'une peau de bouc, dans une coupe de cuivre, qui passait de main en main.

Les soldats regardèrent ces « bicots » avec mépris. Même, par plaisanterie, Mécrant leur récita toutes les injures de son vocabulaire arabe. Mais il ne réussit point à les émouvoir. Ils demeurèrent silencieux, sans un geste, sans un frisson de leur burnous.

— Des chiens qui boivent de l'eau. ..commença Lucas. !

— Ça ne peut pas avoir du cœur ! acheva Tuai.

Et Avisse haussa les épaules.

Ils se dirigeaient vers le bazar de Ben- Titi.

Ce Mozabite renégat vendait pêle-mêle des ceintures, des tapis, des cornes, de la poudre, des haiks, des conserves dans des boîtes de fer-blanc, du Champagne fabriqué dans la banlieue d'Alger, des liqueurs dans des bouteilles de forme et de couleurs mer-

veilleuses, surchargées de rutilantes étiquettes, — la civilisation et le désert.

Bien qu'il fût universellement méprisé, par les uns pour sa trahison et par les autres pour sa rapacité d'hyène, il était dans la ville un personnage. On n'entendait que son nom : « Vous trouverez cela chez Ben- Titi...Ben-Titi en a peut-être. » Et cet «en», c'étaient tous les désirs qui surgissent impérieux comme des caprices d'enfant dans les imaginations surchauffées des exilés du Sud.

En entrant dans le bazar, les soldats portèrent la main à leur képi. C'était l'effet d'une émotion dont ils ne pouvaient se défendre, et qui allait autant à cette boutique mystérieuse, où tant de jouissances étaient accumulées, qu'au mozabite dont ils avaient si souvent contemplé du dehors la figure impassible et le burnous irisé par les rayons du soleil qui filtraient entre les bouteilles.

Mécrant prononça :

— C'est pour avoir un litre d'absinthe.

Ben-Titi répondit avec un accent très pur :

— De quelle marque ?

— Faites voir les bouteilles.

Il choisit la plus grande, et demanda à emprunter une gamelle, «qu'on rapporterait bien fidèlement».

— Soit ! dit le mozabite ; mais si je ne l'ai pas ce soir, j'irai vous la réclamer au camp.

Ils sortirent enchantés, et descendirent vers le cimetière.

Mécrant avait remarqué par là une maison que construisaient des maçons espagnols et des marocains. Il savait que, le dimanche, on la trouverait déserte. Déjà, les quatre murs étaient assez élevés pour abriter leur sieste. Ils se glissèrent entre les échelles et les plâtras. Pour s'asseoir, ils étendirent des sacs sur des tonnelets de ciment. On dessangla les ceinturons, et l'on déposa en un seul tas les képis et les tuniques.

La gamelle avait été placée sur une caisse

au milieu du cercle. Alors Mécrant commença de gratter la cire. Iirécaillaità petits coups peureux. Les hommes suivaient son manège avec recueillement.

Quand le bouchon fut sauté, il demanda :

— Tout le monde a son pain ?

Les soldats Pavaient coupé en mouillettes. Mécrant se leva, et, les sourcils contractés, d'une main sûre, il emplit la gamelle, jusqu'au bord.

Aussitôt un arôme frais se répandit dans Tair.

— Nom de nom ! dit Tuai.

Tout le monde s'exclama. Et Mécrant cria, dominant les voix :

— Perroquet aux croûtons !

Puis le silence s'établit, et dans la liqueur pure tous les quatre trempèrent leur pain. Ils attendaient que la mie fût gonflée de poison. Alors, au signal de Mécrant, les visages se rapprochaient. Et ils avalaient leur pâtée avec des- sucements de langues jouisseuses, un gloussement de basse-cour.

Quand la gamelle fut vide, Mécrant remplit une seconde fois. On le regarda faire sans rien dire, car Témotion croissait, à rapproche de l'ivresse.

Le pain ne manquait pas. Ils épongèrent la seconde gamelle, avec de savantes lenteurs. A la dernière goutte, Mécrant, subitement très gai, donna un coup de pied dans la caisse.

En même temps, il hurlait :

— Place à la danse I

Les trois hommes s^étaient levés. On cria :

— Vas-y !

Et malgré la chaleur accablante, sur les plâtras et les débris de lattes, il dansa son cavalier seul, comme là-bas, autrefois au Moulin de la Galette, quand les femmes faisaient cercle pour l'applaudir et que ses rivaux pâlissaient de jalousie. Lucas et Avisse, très gris, battaient la caisse sur les tonnelets vides, et Tuai chantait à tue-tête une complainte bretonne. Ils allèrent ainsi jusqu'à bout d'haleine. Alors, Mécrant se

laissa tomber sur la terre, et l'orchestre s'éteignit. Après cet étourdissement de cris et de gambades, ils restèrent quelques secondes dans une prostration atone.

Mais, soudain, Me'crant releva le doigt :

— Ecoutez !...

Au dehors, unevoix nasillarde psalmodiait le nom d'Allah dans une mélopée sans fin :

— Allâhiallâhallâaaâh...

Avisse demanda :

— Qui qu'c^est encore que ce blanc-là ? Et Tuai répondit :

•— J'parions qu'c'est Baba...

Mccrant sortit et ramena l'homme, harponné à la nuque, dans sa poigne solide.

C'était un vieux nègre à moitié fou.

Une calotte rouge coiffait son crâne rasé. Il avait les narines fendues à la mode soudanienne. De haute taille, il marchait toujours les jarrets plies dans un demi-agenouillemenj qui implorait l'aumône. Et ses longues jambes noires étaient si maigres, qu'on se demandait comment elles avaient la force

de porter ce grand corps enveloppé de haillons.

Aussitôt les soldats entourèrent le mendiant, et, malgré lui, ils le tirent asseoir sur la caisse. Le nègre roulait ses yeux énormes de batracien. Et, comme ils criaient tous à la fois, il les regardait avec inquiétude.

— Donne-lui du pain ! ordonna Mécrant.

Baba se confondit en marmottements qui

bénissaient, et tout de suite il mit dans le pain ses dents blanches.

Mais tandis qu'il grignotait, Mécrant eut une autre idée. Du faîie intérieur de la maison, une corde terminée par un croc descendait d'une poulie. Mécrant en noua soigneusement les deux bouts, puis saisissant Baba sous les bras, il lui cria dans l'oreille :

— A présent tu vas faire une partie de balançoire, comme à l'Ile d'Amour !

Une explosion de rires accueillit ce projet, et les trois hommes se jetèrent sur le nègre. Baba ne comprenait rien à ce qu'on

lui voulait. Il prit peur ; il commença de se débattre. Avisse reçut un coup depoing dans la figure et Tuai une ruade en pleine poitrine. Alors on se fâcha pour de bon.

— Ah I canaille ! c'est comme ça que tu le prends I

— Liez-le!

— Les pieds et les mains I...

Malgré sa résistance et ses vociférationSj Baba fut ficelé à la crapaudine. Puis on le suspendit à la balançoire. Tuai et Mécrant prirent par les deux extrémités ce paquet humain et vivement le firent tourner.

Jusqu'à la poulie la corde se tordit, puis les deux soldats ayant lâché le fou, le chanvre se déroula de lui-même.

— Garde à vous ! cria Tuai.

Il était temps. Avec une vitesse vertigineuse, le corps redescendait, tournant si vite que la calotte rouge, le visage d'ébène, le paquet de vêtements blancs, formaient comme les trois cercles superposés d'une toupie.

Au bas de sa détente par son seul élan, le câble remonta.

Alors, sur le seuil, les soldats, abominablement gris, s'esclaffèrent aux larmes. Et Mécrant, qui se tapait les cuisses, envoya comme adieu;

— Dis donc, Baba, quand t'auras fini ta partie de balançoire, tu sVas ben gentil dVapporter la gamelle chez Ben-Titi ? J'te laisse le litron pour ta peine !

LA troïka

LA troïka

Nous dînions tranquillement, en face l'un de l'autre, à la terrasse d'un restaurant d'huîtres, devant la baie de Monte-Carlo.

Serge regardait avec extase une jeune dame anglaise qui avait sur ses cheveux tout l'or d'une table de baccara.

Moi, j'admirais la façon dont, toutes les trois bouchées, mon ami vidait sa coupe de Champagne.

Un homme en paletot marron avec un petit col de fourrure, crasseux comme une toison de bouc, déjeunait seul, à quelques tables de nous.

Un grand fracas de grelots qui passaient sur la route lui fit soudain tourner la tête.

Serge le reconnut.

Il frappa si fort sur la lable volante que le Champagne déborda des coupes et tout le monde nous regarda.

— Parbleu, mon cher, dit Serge, la bouche encore pleine, dans une indignation superficielle et retentissante, — parbleu, mon cher , ce qui me gâte ce pays-ci , ce sont les contacts qu'il impose. Passe encore pour la maison de jeu ! On sait qu'on est là sur un champ de bataille et Ton ne s'étonne pas de voir des corbeaux à l'alltàt des blessés. Mais ici 1 devant ces huîtres excellentes, devant cette mer radieuse...

Serge était parti pour une strophe lyrique. Il s'arrêta net. Ses sourcils se hérissèrent et, par-dessussonépaule, ilme désigna l'homme au paletot brun:

— Connaissez-vous ce vampire ? C'est un abominable usurier, mon cher. On perd toujours l'argent qu'on lui emprunte. Il y a un sort dessus ! Et Dieu sait le prix qu'il vous vend son aide ! Ah ! si seulement nous étions en Russie, la Russie d'autrefois... la

LA troïka 293

Russie de ma jeunesse... car, même chez nous, la sensiblerie a gagné tout le monde, et les honnêtes gens n^ont plus les coudées aussi franches qu'il faudrait... Enfin !

Là-dessus, Serge avala une huître de façon si féroce, que l'homme au paletot brun se hâta de détourner la tête.

Mais il aurait fallu qu'il eût les oreilles bouchées avec de la cire pour ne pas entendre l'historiette que Serge nous conta avec de grands coups de serviette dans sa moustache, et un tel acharnement après ses huîtres que la jolie dame anglaise — la dame aux cheveux d'or — en était toute scandalisée :

— Voilà, dit Serge, en laissant errer ses yeux bleus, vers le lointain de la mer et de ses souvenirs. — Voilà comme nous traitions ces gredins d'usuriers dans le temps où je servais. L'histoire que je vais vous conter avait bien amusé mon régiment. On en avait ri jusque chez l'Empereur...

Serge jeta un coup d'oeil dans la direction

du paletot marron pour voir s'il s'intéressait à notre causerie. Et, satisfait du recueillement de notre voisin, il continua :

— Donc, j'étais lieutenant dans les hussards de Grodno et caserne à Lazienki, près de Varsovie. Les femmes trouvaient que j'avais bonne tournure dans mon uniforme vert à brandebourgs d'argent, le pantalon rouge très collant enfoncé dans la botte hongroise.

» Je les aimais, après boire, moins pourtant que mes chevaux.

» Au fond, ce qu'on demande aux femmes, c'est une ivresse de mouvement, une violence qui vous emporte hors de vous-même.

» Cette volupté-là, un cheval qui a du sang et qui va vite, vous la procure plus complète, plus folle qu'une belle fille qui sait rouler des hanches.

» Moi qui vous parle, je n'ai jamais aimé aucune maîtresse aussi fort qu'un orlofî dont mon grand- père m'avait fait présent le jour de ma naissance.

LA troïka 295

» Il s'appelait le Sage. C'était un animal unique. Il mangeait les verstes comme de l'avoine. En rase campagne, c'était la sensation de la pleine mer, d'une barque enlevée par des rameurs. Il s'appuyait sur la main comme un ami qui a confiance, et lorsqu'il se sentait là, dans mon gant, j'aurais pu le lancer sur un mur, dans un précipice : il m'aurait obéi sans seulement secouer sa crinière. »

Le souvenir de cette bête admirable avait si fort attendri Serge qu'il but coup sur coup deux coupes de Champagne et fit servir une troisième bouteille.

Il reprit :

— Je rêvais de me composer avec lui un attelage de troïka. Il aurait si bien fait en limonier, dans les brancards ! J'étais sûr de sa tête. Je savais que je pouvais compter sur lui comme sur un frère de lait, et que ses camarades de trait ne réussiraient jamais à lui faire prendre le mors aux dents.

» Mais où trouver des chevaux de volée

dignes d'être attachés avec une bête pareille?

» J'en connaissais bien deux qui auraient fait mon affaire. On les appelait Le Coquet et Le Furieux. Ils galopaient, Fun le museau entre les jambes, l'autre la léte rejetce en dehors. Mais ils mangeaient l'avoine dans l'écurie de mon colonel qui y tenait comme à ses galons.

» Et je ne me voyais pas, moi, petit lieutenant, venant trouver cet homme terrible et lui demandant :

» — Mon colonel, vous ne voudriez pas me vendre le Coquet et le Furieux ?

» Le hasard vint à mon secours.

» Une nuit, au lieu de se soûler comme un homme raisonnable et d'aller ensuite ronfler jusqu'au malin, le colonel se laissa attirer dans un tripot. Il joua sur parole et perdit une année de ses appointements.

» J'appris la chose le lendemain par un usurier qui venait me vendre des boîtes, un affreux Polonais que nous appelions le père Abraham.

LA troïka 297

» En me quittant, le bonhomme allait trouver le colonel pour offrir ses services.

» — Parbleu, dis-je, demande-lui s'il veut te vendre ses chevaux de troïka. On les lui paiera comptant.

» — Comptant ! fit le bonhomme en me fixant de ses yeux de bouc. Où trouverezvous donc la somme, endetté comme vous êtes ?

» — Tu me la prêteras.

» Il poussa de hauts cris. Il déclara que mon crédit était depuis longtemps épuisé. Mais, le soir même, il revint en m'amenant les deux chevaux pour lesquels je m'engageai à lui payer... je ne sais plus combien... une somme énorme.

» Et vraiment ce n'était pas de cela que je m'inquiétais, le lendemain, quand, avec ma troïka complète, je filai dans la plaine de Mokotovo, jusqu'au bout du champ de courses. Le Sage était aussi fier que moi î Il laissait ses deux compagnons fumer, cavalcader, bondir. Il allongeait entre eux sans

secousse, sans un sursaut de son échine^ comme une yole enlevée à tire d'aviron.

» Nous étions tous les quatre si contents de marcher ensemble que nous ne nous apercevions pas de la fatigue et que nous fîmes une superbe rentrée aux casernes de Lazienki qui sont bâties au bas du parc des anciens rois de Pologne.

» Le salaire de mon plaisir, c'était, tous les matins, dans mon antichambre, la lamentation de celte vieille canaille d'Abraham.

» Je dois dire en bonne justice que je ne lui avais pas donné un sou depuis six mois. Mais ce n'était pas une raison pour pleurer comme un veau sur le seuil de ma porte, et pour ameuter les oisifs, afin de leur conter que je le ruinais.

» Un malin qu'il avait crié encore plus haut que de coutume, je finis par donner l'ordre qu'on l'introduisît.

» Je le reçus sur mon divan, en fumant une cigarette.

» — Qu'est-ce que tu veux, vieille canaille?

LA troïka 299

» — Mon argent !

» — Je t^en donnerai quand ça me plaira.

» — Serge Ivanowitch, vous ne voudriez pas faire ton à un pauvre homme I

» Le soir, quand je rentrai pour me coucher à moitié gris et d'une humeur exécrable, à la suite d'une querelle avec ma maîtresse, je trouvai Abraham assis dans Fantichambre.

» Il ne se lamentait plus, le coquin ! il m'injuriait.

» — J'irai trouver le colonel... je lui raconterai toute l'affaire et Ton verra... !

» Je fronçai les sourcils, et, sans prendre la peine de lui répondre, je fis appeler mon cocher :

» — Prends cet homme-là par la barbe, luidis-je, et attelle-le à la place de Porloff, entre le Coquet et le Furieux.

» Abraham croyait à une plaisanterie.

Pourtant, il s'était arrêté coi.

» Les domestiques, qui me voyaient dans le vin, hésitaient.

» Mais je frappai le sol de ma botte avec colère :

» — Avez-vous entendu ?

» Et ils empoignèrent mon usurier, qui criait maintenant comme un porc qu'on égorge.

» Quand il fut attaché entre les brancards, à la place du Sage, je sautai sur le siège, saisis mes guides, et houp ! Au galop 1 Ventre à terre !

» Nous nous élançâmes dans la nuit.

» J'allai comme cela jusqu'au champ de Mokotovo, sans reprendre haleine.

» Peut-être bien, s'il avait fait jour, que je n'aurais pas poussé la farce jusqu'au bout. Mais, ma foi ! dans l'obscurité !...

» Quand je rentrai à l'écurie, la place du Sage était vide. J'avais émieité mon usurier sur la route.

» Je mentirais si je vous disais que mon vin passé, quand je m'éveillai , le souvenir de ma sortie nocturne ne me causa pas quelque embarras.

LA troïka 3oI

» Evidemment j'avais dépassé les bornes d'une bonne farce. La chose ne pouvait manquer de s'ébruiter. Et j'avais des inquiétudes sur la façon dont mon colonel pourrait bien Taccueillir. C était un homme d'humeur difficile, et les difficultés d'argent où je le savais englué l'avaient rendu plus que jamais prompt à la colère.

» J'étais donc mal à l'aise dans mes bottes, lorsque, après l'exercice, on m'avertit que le colonel me faisait appeler.

» Je vins, sanglé à l'ordonnance. Ce n'était pas le jour des tenues de fantaisie.

» De la porte, le colonel m'interpella :

» — Qu'est-ce que ça signifie, monsieur? J'en apprends de belles sur votre compte l Ça ne se fait pas 1 monsieur ! ça ne se fait pas !

Et comme je balbutiais :

— MonDieu, mon colonel...

» Il ferma les poings, les éleva au-dessus de ma tête.

» Et, la face rouge comme une tomate, il vociféra :

» — Atteler cette canaille d'Abraham'avec mes chevaux !

Elle était venue passer l'été à Cauville dans la ferme de ses maîtres, pour soigner les enfants, pour les accompagner à la promenade.

Elle éiait jolie, le nez un peu en l'air, la peau blanche, les yeux marrons, avec une taille souple et une jeune gorge fière, qui tendait à les faire craquer ses corsets de coutil. Ses tabliers blancs lui éclairaient la figure comme d'un reflet de neige.

Gela mettait à l'efîet ses yeux effrontés, ses cheveux noirs. Sa bouche fraîche riait volontiers sur des dents de Bourgui- ^nonne.

3o6 MARINS ET SOLDATS

Les gens de la ferme avaient dit le jour de son arrivée :

— All'est b'en jolie la servante à Maît'Le Pilleux! C'est-y qu'i'la regarde ?

Et sûrement le riche notaire avait parfois vers la fille des regards de côté, à l'abri de son binocle.

Le matin, quand la Louise sortait avec les enfants, pour aller flâner au bord des trèfles, elle croisait Hauchecorne, le garçon de ferme. Il revenait de porter le lait au Havre, dans sa maringotte.

Le gars arrêtait son cheval tout court pour causer. Il disait des phrases oiseuses. Il s'informait des santés de M® Le Pilleux et de madame, puis des enfants, enfin de Louise.

Debout sur le fossé, une main sur ses yeux, à cause du soleil, elle répondait en riant»

Invariablement il finissait par proposer « un tour de promenade ». Alors Louise et les enfants montaient dans la maringotte. Les petits s'asseyaient dans la paille, parmi les tintements de « moques » heurtées .

Louise s'emparait du fouet. Elle cinglait le vieux cheval ardoisé, qui, dans le chemin plein d'ornières, prenait un galop lourd, avec des sursauts fous de sa tête échevelée. Le gars se cramponnait aux guides. La Louise criait :

— Plus vite, Hauchecorne! plus vite! Lui, répondait:

— C'est-y qu'vous mèneriez les gens de c'train-là ?

Et c^était sa façon de faire sa cour.

Après déjeuner, la Louise descendait sur la plage avec les enfants. Ils creusaient le sable avec leurs pellesde bois. Elle s'asseyait au pied delà falaise, dans la flaque d'ombre, tout près d'une source qui tombait en cascade.

A côté, une barque de pêche était à sec sur le galet. Deux hommes la radoubaient sans cesse avec de Tétoupe et du goudron : le père et le fils.

Le vieux ne desserrait pas les dents, absorbé dans son ouvrage. Mais, de temps

3o8 MARINS ET SOLDATS

en temps, le fils venait causer à la Louise.

Très grand, la poitrine large, sa vareuse de flanelle attachée avec une ceinture rouge, son pantalon enfoncé dans ses bottes goudronnées, il se tenait debout devant elle, les mains sur les hanches.

Elle aimait à lui parler, parce qu'il était si haut, si fort. Elle aurait souhaité qu'il la prît dans ses bras, pour le plaisir de se sentir enlevée.

Une fois, elle dit, pour le défier :

— M'sieur Martin, vous m'porteriez seulement pas jusqu'à votre barque?

Il rit. Il se baissa, il la saisit malgré sa feinte résistance. Il descendit le galet et entra dans la mer.

La Louise se débattait. Mais quand Martin eut de l'eau au-dessus des genoux, elle prit peur, et doucement elle commença de pleurer. Alors le pêcheur s'arrêta :

— Vous n' voulez point qu'on vous baigne? Ça s'ra donc pour une aut' fouès...

Il revint vers la plage ; il monta, sans se

presser, la pente du galet, et, avant de déposer la fille près de la cascade, il l'embrassa sur les deux joues.

La Louise était fâchée, elle dit :

— Non ! laissez-moi...

Elle appela les enfants, elle partit plus tôt que d'habitude. Mais toute la nuit elle songea à sa peur, à son plaisir. Elle voyait Martin devant elle. Elle regrettait sa bouderie:

— Mon Dieu ! s'il s'était vexé ?

Elle aurait voulu aller le trouver tout de suite et lui dire :

— Faut pas m'en vouloir !...

Elle le revit le lendemain, et tout de suite fut rassurée. Il ne lui tenait pas rancune de son humeur. Même il se montra plus causeur que la veille. Il demanda :

— Vous verra-t-on point dimanche, à Octeville, au bal d'assemblée ?

Elle n'eut plus qu'une pensée: se faire

libre pour danser entre les bras de Martin.

Elle conta un mensonge à madame Le

3lO MARINS ET SOLDATS

Pilleux. Une de ses sœurs, en nourriture au Havre, lui demandait de venir pour un baptême. Elle rentrerait le lendemain de bonne heure par la voiture d'Etretat. On la laissa partir.

Tout de suite, Hauchecorne avait offert de conduire la Louise dans sa maringotte.

Mais elle lui rit au nez et dit :

— Ètes-vous jabôdeux ? Non... Eh ben, c'est à l'assemblée d'Octeville que je vas.

Il répondit :

— J'irons itou.

Il fit grande toilette, dans l'espoir de la séduire. Sa casquette de soie lui écartait les ■oreilles, une blouse d'un bleu sombre et raide comme une crinoline tombait sur un pantalon gris, et, en travers du gilet noir qu'on voyait dans l'ouverture de la blouse, la chaîne d'argent ballottait, ornée de trois agates. Il s'était rasé de si près que sa peau rose et fraîche se marbrait par endroits de lâches rouges.

Et Martin, lui aussi, s'était mis sur son

LESRIVAUX 3 II

dimanche. Sa large carrure emplissait un tricot bleu, tout neuf, avec une ancre de laine rouge brodée au milieu de la poitrine.

Hauchecorne lerencontraà la porte d'Octeville, au coin d'un champ de colza. Il parlait avec la Louise. Les deux jeunes gens étaient debout, l'un devant Tautre. Ils causaient, leurs figures toutes proches, sans se toucher.

A la vue d'Hauchecorne, ils se détournèrent, et Martin regarda le garçon de ferme en ricanant:

— Où qu'tu vas ?

Le paysan vexé riposta :

— J'vas d'où qu'tu viens.

Puis, s'adressant à la Louise :

— C'est-y promis qu'j'ouvrirons ensemble l'bal ?

La fille répondit :

— J'ai déjà mon engagement.

Mais il insista :

— GasVa donc pour la contredanse.

La Louise regarda Martin. Elle songeait :

— Si j'iui r'fuse tout, i'va s'fâcher; i'bavardera ; mes maîtres sauront que j' n'ai point été au Havre.

Mais le marin envoya :

— Mon garçon, cherche ta vie ailleurs!

La Louise est pourvue.

Puis, gouailleur :

— Ciré comm'te v'ià, tu trouv'ras bien quéqu' Babette pour te consoler.

— C'est pas ça qui manque, dit Hauchecorne.

Et ayant haussé les épaules avec dédain, pour la dignité, il continua sa route.

Les couples dansaient sous une tente, et, en plein air, sous les pommiers. Autour d'eux, beaucoup de gens faisaient cercle, des vieilles sans dents, avec un fichu en croix sur la poitrine, des cultivateurs éméchés par l'eau de-vie, des gars trop niais pour inviter des danseuses.

La Louise tournait avec Martin, les mains en l'air sur ses épaules, la gorge écrasée contre sa vareuse. Lui la tenait à la taille par

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ses doigts joints, et la fille se sentait brisée en deux par leur poids.

Parfois les violons s'arrêtaient de jouer ; alors les couples, bras dessus bras dessous, marchaient comme une noce dans le cercle. Aces moments-là, la Louise tenait ses paupières baissées, pour éviter les regards d'Hauchecorne.

Il était debout derrière les autres. Il la fixait constamment avec ses yeux tristes. Soudain, Martin l'aperçut, et, ivre de sa bonne fortune, il apostropha le paysan:

— Qui qu'c'est, joli cœur? Tu n'danses point ?

Le gars répondit d'une voix un peu étran» glée:

— J'voudrionst'causeruneminule, Martin.

— A ton aise.

Il sortit de la foule, en traînant la Louise par le bras. Tous trois s'éloignèrent sous les pommiers. La Louise regardait les deux hommes avec inquiétude. Est-ce qu'ils allaient se battre pour elle ? Sûrement Mar-

3l4 MARINS ET SOLDATS

tin serait le plus fort. Mais on accourrait au secours d'Hauchecorne : peut-être on arrêterait le marin.

Et, dans l'angoisse de cette pensée, elle regardait le garçon de ferme avec une espèce de haine. Enfin Martin dit :

— Jusqu'où qu'tu nous mènes ?

Hauchecorne répondit :

— C'est ben ici... Tu parles à la Louise, Martin ?

— Ça te r'garde-t-y ?

— J'iui parle aussi.

La fille lança :

— Oui, mais moi jVéponds pas.

Hauchecorne la contempla sans colère:

— C'est pas à vous qu' j'en ai, c'est à Martin.

Sa voix était très calme. Il s'arrêta, comme pour prendre haleine. Puis, s'adressant au pêcheur :

— Voyons, Martin, t'es garçon de parole, pourquoi qu' tu la r'cherches ? Mè c'est en

LESRIVAUX 3l5

Mais Martin rit aux éclats.

— Pourquoi que j' la r' cherche ? Tiens^ pour ça, joli cœur !

A deux mains, il prit la fille par les joues et lui renversant la tête en arrière, il se pencha vite sur elle, colla ses lèvres à ses lèvres.

Elle se sentit défaillir dans ce baiser, le premier qu'il lui donnait. Martin dut la rattraper par la taille.

Alors, il cria :

— As-tu vu ?

Hauchecorne avait tressailli.

— C'est bien ! dit-il tout pâle, retournez donc danser... Jusqu'au revoir.

Et à grandes enjambées, il traversa la ferme, sauta le fossé, s'éloigna dans la campagne.

... Il faisait grand jour, quand Martin descendit sur la plage de Cauville.

De loin son père le héla.

— Qui qu' c'est donc, feignant î Vas-tu point laisser passer la marée quand y a tout justement un banc qui donne ?

3l6 MARINS ET SOLDATS

Sans perdre une seconde, ils poussèrent leur barque dans la mer.

La matinée était superbe, l'horizon chargé d'une brume d'or. Au loin, du côté d'Ocieville, le banc de poissons faisait comme une grande tache de varech étalé, l'ombre d'un nuage passant sur le sourire de la mer. Le vent ne donnait point, les deux hommes se mirent aux avirons. Ils ramèrent ainsi pendant une demi-heure, sans parler, les yeux fixés sur le sillage de leur filet. Ils suivaient le pied de la falaise, serrant la côte au plus près pour gagner du temps. Soudain, les avirons leur pesèrent brutalement sur les bras.

Le vieux dit:

— Qui qu' c'est? Le filet s'aurait-y pris sur un fond ?

Martin se leva de son banc et, se penchant à l'arrière de la barque, il commença de tirer sur le filet.

Non, la corde n'était pas prise ; mais à pleins bras, il avait sa charge.

Il dit:

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— Qui qu'on a pu prendre par ici? Ohé, r pè, un coup d'main!

Le vieux rangea ses rames et vint à l'aide. Ils balaient ensemble, et le filet était si lourd que la barque enfonçait à cbaque effort. Enfin quelque chose surnagea. Un paquet mouillé, informe.

Et le vieux cria :

— Nom de nom ! C'est un noyé ! Eh ben ! qui que c'est, Martin, qui que c'est? Tu lâches...

Remonté du fond, le corps venait soudain de tourner sur lui-même. Une seconde, la figure apparut à la surface de Teau ; puis de nouveau, elle plongea sous des algues.

Mais Martin avait eu le temps de recon naître ce visage. Et la sueur coulant du front, les jambes flageolantes, il murmura:

— Hauchecorne !

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