LE DEPART DU FILS I
— Qui qa'c'est, ma bonne mère ? On veut boire un coup de fatigue ?
La vieille femme secoua la lete :
— Nenni ! jVenons quérir not' garçon.
Elle s^efForçait de regarder par-dessus l'épaule du gros homme ; dans la salle.
— Parlez-lui donc, s'il est là, dit le cabaretier en effaçant son ventre.
La campagnarde monta craintivement la marche.
Tout de suite, à son entrée, les joueurs s'arrêtèrent de pousser leurs billes, et le loustic se retourna.
lisse reconnurent. C'était lui qu'on venait chercher.
Une ride de mauvaise humeur lui plissa le front. Il s'approcha, et dit :
— Qui qu'tu veux ?
La vieille le regardait sans un tressaillement de visage.
Elle prononça :
— J'veux t'vouèrc.
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Le soldat frappa le sol d'impatience :
— J't'ons t'y point fait d's adieux à c'matin ?
La mère se taisait sans baisser les yeux.
Elle dit après un silence :
— Ça m' tenait encore de te revouère.
Le garçon fit une mine de dégoût, par
respect humain, à cause des camarades, ou par véritable ennui d'être troublé dans son plaisir.
Il questionna :
— Et quand que tu vas rentrer chez nous, à c't'heure ?
La vieille répondit :
— A nuit.
Les joueurs attendaient la fin de Tentrevue sans manifester d*opinions.
Alors le soldat tira du fond de ses godillots un profond soupir, le souffle à l'abattoir, sur la dalle, du bœuf qui voit se lever la massue et qui se résigne :
— Espère-moi un peu, dit-il, d'vant la
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gare, su' 1' banc. J^ vas toujours finir c' te partie-là...
Et, sans plus de façons, il tourna le dos à la vieille, revint au jeu qui le passionnait:
— A qui qu'c^est?
— A toi.
— Passez-moi du blanc. J'ons une série dans la manche.
Deux heures plus tard, je revenais vers la gare, rappelé par Theure du train. Le jour était tombé, on allumait les réverbères. De loin, sur le débarcadère, j'entendaisleschansons des soldats maintenant tout à fait gris, et qui vociféraient pour soutenir leurs cœurs.
A l'écart de ces compagnons bruyants, sur un banc, sous lesarbres, deux formes étaient rapprochées.
Je reconnus la vieille campagnarde et son fils. Le soldat avait laissé aller la lete sur l'épaule de sa mère, et delà sur les genoux. La lueur du réverbère Téclairait en plein ; il dormait, très pâle de son ivresse et des débauches de la journée.
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Comme une nourrice qui ne veut point troubler le sommeil d'un nouveau-né, la vieille ne bougeait pas. Sa face muette était penchée sur cet autre visage. Elle ne pleurait point; elle regardait.
Et, de temps en temps, avec un mouchoir à carreaux, légèrement, ainsi que pour un malade, elle essuyait le front du soldat, la sueur sur ses tempes.
Lui dormait sans rêve, paisible contre le cœur maternel, comme autrefois quand il était petit et qu'elle pouvait le soulever dans ses bras.
Gomme lèvent fraîchissait, la mère ramena un pan de la cape sur les épaules du dormeur. Et, dans cette demi-ombre, elle le contemplait, obstinément, pour bien mettre celte figure dans son souvenir. On voyait que jamais il n'avait été si fort à elle, non, pas même lorsque dans sa ceinture, il Tarrêtait au milieu du travail par ses tressaillements.
... Des jours sont écoulés depuis celte
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rencontre : le soldat doit avoir passé la mer. Il marche maintenant dans, les rizières, dans la buée de ces marais d'Asie qui nous ont dévoré tant d'hommes... Pourtant il n'est pas prêt de sortir de ma mémoire le groupe silencieux, nocturne, de cette humble qui m'est apparue avec un conscrit endormi sur elle, comme la Mère du Calvaire, Celle qui pleure, dans la divine histoire, son Crucifié sur les genoux.
JEUX DE PRINCES
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Moi, je ne vous garantis pas que Taventuresoit vraie; même, depuis que j'ai l'âge de raison, souvent j^ai pensé que ce devait être un apologue, rien qu'un apologue. Mais qu'importe la vérité aux bonnes histoires? Puis, mon vieil ami Lamballe contait cellelà avec une conviction si profonde, des gestes si pittoresques !
Au bout du parc il habitait une maisonnette de chasse, astiquée comme un navire. Des branches d'arbres chargées de nids accrochaient les fusils du vieux garde au-dessus de la cheminée. Il y avait longtemps que Lamballe nelesdépendaitplus lui-même, perclus de rhumatismes, torturé par un tas de blessures qui continuaient de saigner en
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dedans, sous les cicatrices. Mais tout de même Pesprit du bonhomme était resté en guerre, toujours en marche, baïonnette au canon, sur les grandes routes d'Europe. Sûrement, la nuit, son Empereur passait dans ses rêves. Il en parlait si souvent, avec une si grande ardeur d'amour, comme d'une personne si présente, que moi, petit garçon, quand je quittais le château pour venir voir Lamballe et ses chiens, je courais tout le long de la sapinière le cœurserré d'angoisse. Je craignais obscurément d'y rencontrer le revenant, l'HOMME, celui qui continuait de fréquenter chez Lamballe, tandis que des troupeaux d'Anglais visitaient son cénotaphe aux Invalides.
' Le bonhomme était toujours assis au premier étage, sur un grand fauteuil de paille, devant la fenêtre ouverte. Jusqu'à l'horizon, on voyait des champs, des ondulations de collines. C'était par là que la pensée du vieux soldat s'en allait, brusquement, au milieu de ses histoires. Parfois elle errait
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longtemps avant de revenir. Et moi, assis sur ma chaise, je n^osais remuer, emporté dans cet inconnu de passé et de distance, comme un petit enfant qu'un bon soldat ramasserait sur sa route, ramènerait au camp sur ses épaules.
Donc Lamballe contait :
— Cette année-là, IL avait tout conquis. Nous étions au bout de l'Europe, et comme IL désirait voir une bonne fois, de toutprès, les empereurs et les rois qui ne lui avaient jamais montré que leur dos, IL les convia pour déjeuner, entre amis, à Tilsitt. J'ai connu des garçons qu'il avait chargés de porter ses invitations. Ah ! ils en contaient de belles sur la façon dont on les avait accueillis. Les rois, tu comprends, tremblaient dans leurs culottes. Ils craignaient une mauvaise farce au dessert! Pour faire court, il ne s'en trouva que deux qui eurent le couragede venir goûter de notre cuisine : le roi de Prusse, et Alexandre, l'empereur de Russie.
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Naturellement, ils arrivèrent avec beaucoup de flafla, des escortes, des cavaliers, des drapeaux, des canons derrière. Tout le monde s'était mis sur son trente-et-un, LUI tout seul n'avait rien changé à sa toilette : sa redingote grise et son chapeau. Il n'avait pas besoin de dorer ses habits pour avoir meilleure mine que les autres.
Le déjeuner était servi dans un palais — j'ai oublié le nom, un nom allemand — au cinquièmeétage. Probablement queles trois clients avaient préféré ça pour voir de loin et nous apercevoir nous autres, leurs soldats, qui fraternisions tout à l'entour. On s'était tant battus les uns contre les autres, qu'on n'était pas fâché de se connaître et de trinquer, une fois par hasard, avant que de recharger ses fusils.
Là-haut, à la table de l'Empereur, c'était de nous autres qu'on parlait. Et dame! chacun vantait ses hommes. Si jamais tu es colonel, petit, tu comprendras ce sentimentlà. On aime son régiment, mieux qu'une
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femme. On pense à lui comme à une maîtresse adorée. On a souci de ses pensées, de sa fidélité, comme si vraiment il portait de rhonneur dans les plis de son drapeau. Tous les chefs d'armée ont cette inquiétude dans le cœur; mais jecrois vraiment que personne n'en a jamais été si travaillé que LUI, et c'est pour ça que nous Pavons aimé plus que notre part de soleil.
Je ne sais plus au juste lequel de nos chefs souleva la question de savoir qui d'eux trois pouvait le mieux compter sur le dévouement de ses hommes.
— Je suis sûr des miens ! dit Alexandre. IL répondit :
— Tous mes soldats sont prêts à mourir pour ma personne.
Alors le roi de Prusse lança :
— Tentons une épreuve...
— A rinstant même ! fit l'Empereur.
Et, dans la chaleur du vin, il dit à un laquais:
— Faites-moi monter Moreau , de la Garde.
Le silence succéda à ces paroles. Il pesait d'une façon terrible quand Moreau entra. C'était un voltigeur dont la bravoure était légendaire entre les braves, — autant de blessures que de chevrons. La mort avait peur de lui, l'oyant souvent rencontré face à face et, toujours, ayant eu le dessous.
Introduit par les laquais, il s'arrêta un instant au seuil de la porte, faisant le salut militaire, la main à sa tempe.
— Moreau, dit TEmpereur, es-tu disposé à m'obéir?
— Oui, mon Empereur.
— Sans discussion ?
L'Empereur l'avait regardé, en parlant, avec un éclair dans les yeux.
— Sans discussion, répondit Moreau que ça ne troublait pas.
— Eh bien ! va te jeter par cette fenêtre. A ces paroles, le voltigeur eut un petit
haut-de-corps ; presque rien, le frisson de la surprise. Mais il se remit tout de suite et prononça :
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— Mon Empereur... vous le savez... j'ai une femme et deux enfants... Je vous les recommande.
— C'est entendu... Saute.
Moreau salua encore une fois, s'approcha du balcon et sauta.
— A mon tour ! dit Alexandre.
Il semblait fort impatient d'essayer son autorité et il ordonna aux valets :
— Faites-moi monter un homme de la Garde. Le premier venu...
Sur ce mot-là le roi de Prusse devint tout pâle. Il ne savait plus comment s'y prendre pour égaler les autres.
Un grenadier parut...
(J'ouvre une parenthèse pour vous dire que mon ami Lamballe, lorsqu'il contait cette histoire, décrivait chaque fois avec des mots techniques, l'uniforme du soldat ; mais ces détails sont un peu confus dans mon souvenir, et je ne veux pas me donner le ridicule de les répéter de travers.)
Un grenadier parut. Alexandre lui cria :
— Gomment t'appelles-iu?
— Ivan Ivanowitch.
— Eh bien! Ivan Ivanowitch, jette-toi par la fenêtre.
— Oui, mon Empereur.
Il ne dit ni ah ! ni ouf! mais répondit son oui tranquillement, sans observation, comme s'il avait reçu l'ordre de relever une garde.
Et, une, deux, trois... en six enjambées, la poitrine bombée, les coudes au corps, il monta sur la fenêtre, piqua sa tête dans l'éternité.
Le roi de. Prusse était mal à son aise. Il dit au domestique :
— Faites demander, de la part du roi^ le plus brave soldat de l'armée.
Ce fut un lancier qui monta: un homme superbe, six pieds cinq pouces, bâti en cerl volant, un tas de croix sur la poitrine, une grande balafre au travers du front.
— Mon ami, dit le roi, sur l'ordre de leurs empereurs et pour prouver leur obéissance, un voltigeur français et un grenadier russe
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viennent de sauter par cette fenêtre. As-tu le courage d^en faire autant?
Le Prussien demanda d'une voix calme :
— Est-ce pour la patrie?
— Non, dit le roi d'une voix qui tremblait.
Alors le lancier re'pondii simplement :
— Je refuse.
Ses parrain et marraine, éclairés de quelque prescience d'en haut, l'avaient appelé Max. Et vraiment il n'y avait pas dans tout le calendrier un nom qui convînt mieux que ce monosyllabe élégant et moderne au personnage qu'il jouait dans le monde, vers sa trentième année. Il avait été créé pour devenir lieutenant de chasseurs à cheval, pour se sangler dans un dolman bleu pâle, qui mettait à Teffet sa moustache blonde, très mousseuse; pour porter des culottes collantes aux cuisses, comme des gants, et, ainsi campé, pour tourner la tête aux femmes.
Ses camarades appréciaient en lui des qualités non moins solides.
D'abord son flegme anglais. Il racontait,
avec un sérieux glacial, des histoires irrésistibles, rasait de près avec une audace cynique les personnages fâcheux qui se risquaient à l'approcher. Et quand tout l'auditoire riait autour de lui jusqu'à verser des larmes, les traits de son visage aristocratique demeuraient aussi immobiles que les plis de ses bottes à l'écuyère, entre la tige et le cou-de-pied. De mémoire d'homme, on n^avait vu un moment de surprise, un sursaut de cheval faire tomber de son œil le monocle carré, sans cordon, qui semblait enchâssé là comme dans du granit. Et c'était la première raison qui faisait dire dans le dos dePélégant officier:
— En voilà un qui est fort !
La seconde vertu de Max, c'était sa jument New-Star.
Il avait accompli avec elle ces prouesses dont on parle dans les journaux, traversé la France, en long, en large, en diagonale, sans descendre de selle. Avec elle il avait gagné une foule de prix dans les stee-
pies et de médailles dans les concours.
D'ailleurs, bête et cavalier se ressemblaient: New-Star était bâtie pour plaire, avec un port de tête impertinent et une correction d'allure qui séduisaient les connaisseurs aussi bien que la foule.
La troisième perfection du lieutenant, c'était sa maîtresse, Rosa Clarence, une Lorraine, malgré son nom anglais, une de ces jolies Nancéennes que la renommée de la Pucelle n'empêche pas de dormir et qui viennent nous troubler de leurs chevelures rousses, de leurs yeux pers et de leurs épaules d'ivoire. Rosa était aussi démonstrative que Max était réservé. Elle tendait gentiment aux camarades sa main potelée et nue. Elle était l'éclat de rire des soupers, la gaieté de toutes les fêtes. Mais elle prenait les galanteries en badinage, fidèle sans effort, par idolâtrie et par amour-propre. Et quand Max la promenait sur le Cours, dans sa charrette anglaise, au milieu de l'admiration à la fois respectueuse et scandalisée de
la population civile, la jolie fille s'essayait à une gravité de reine qui la faisait plus délicieuse encore.
La lézarde de cette vie brillante, c'était le manque d'argent. Max avait mangé en dix ans son patrimoine et deux héritages. Il jouait ses derniers billets de mille francsavec une audace heureuse. Là encore, son flegme le servait à souhait ; il le préservait des emballements où Ton se casse les reins ; il ne fatiguait point la chance, la tenait en haleine.
Pourtant, un soir qu'il s'était attardé à jouer, après un souper, avec un camarade aussi affolé de cartes que lui-même, tout d'un coup il se leva; et comme on lui proposait sa revanche, il dit avec sa tranquillité habituelle :
— C'est fini, je viens de jeter mes derniers louis sur la table, il ne me reste plus comme capital que ma solde, dont mes créanciers touchent une partie, ma charrette anglaise, New-Star et cette bonne Rosa. Demain, à
pareille heure, je les vendrai ici même aux enchères.
On crut qu'il plaisantait, et Ton commençait à rire. Mais il coupa brusquement cette gaieté et continua:
— Je compte sur votre bonne camaraderie pour avenir vos connaissances et m'amener des amateurs.
Là-dessus, il se leva, décrocha son sabre du mur, le sangla sur ses hanches avec lenteur, et sortit sans embarras dans le silence de rassemblée.
Il s'agissait d'annoncer sa décision à Rosa Glarence.
Au premier mot qu'il prononça, elle poussa des cris avec un torrent de larmes. Mais quand il eut expliqué son projet d'enchères, elle s'arrêta court de pleurer et le considéra avec stupeur.
— Comment! dit-elle, toi, Max, tu feras une chose pareille ! Tu me vendras, pour de l'argent, à un de tes amis!
Il ne put réprimer une petite grimace
d'agacement, par ennui d'être si mal compris.
— Mets-toi donc dans la tête, ma chère, fit-il avec une nuance de sécheresse, que ce n'est pas toi que je vends, mais mes droits sur toi. Figure-toi que dans huit jours je te rencontre au bras d'un camarade — si, si, ne dis pas non, il faut vivre — je serai obligé, pour la forme, de lui donner un coup ■d'cpée. Il est d'une bien meilleure diplomatie de vendre mes droits au moment oti je les perds. Les Anglais n'ont jamais eu d'autre politique coloniale et elle leur a réussi.
L'aventure tourna comme Max l'avait préparée. L'enchère de la charrette monta jusqu'à douze cents francs, un gentilhomme campagnard acquit New-Star pour quatre mille, et un adorateur de Rosa Glarence acheta six mille francs des droits éventuels sur sa tendresse.
Quant à Max, il offrit à ses camarades un punch d'adieu, et partit pour une colonie où Ton se battait.