SCENE VI
Mlle DESOEILLETS, MARION.
MARION, près d'elle. Oui...
MUe DESOELLLETS , la voyant et poussant un cri. Ah ! . .
marion. Tais-toi! tais-toi !. . et embrassons-nous! ..
(Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre.)
MUe DESOGILLETS , luiprenant les mains.
Mon amie!.. Mari...
marion. Chut! ne prononce pas mon nom !
MUe desoeillets. Eh ! que m'importe !
tu vis encore...
marion. Non, je suis morte !.. morte pour eux !.. pour eux tous!., écoute...
LE MAGASIN TIIEATKAL.
Mlle DESOEILLETS. Hein! que dis-tu?...
et pourtant, c'est bien toi...
MARION. Je ne crois pas.
Mlle desoeillets. Tu vas me faire peur!...
MARION. Ecoute... nous sommes seules; le vieux Gervais, mon unique confident, est près d'ici pour me prévenir s'il venait i|uelqu'un... je puis te voir, te parler sans t rainte... Car tu sauras tout... (gravement) avant qu'une éternelle barrière ne nous sépare.
Mllc desoeillets. Ab ! mon Dieu! quel air solennel!... c'est donc un secret?
MARION'. Entre le ciel et moi.
Mile desoeillets. Vrai?... ce qui me parait drôle, c'est que le ciel y soit pour quelque chose.
MARION. Oui, n'est-ce pas ?... j'ai péché beaucoup , j'ai péché souvent , ça avait bien son charme, vois-tu!... et je m'accuse de tout le plaisir que j'y ai trouvé.
M1Ie DESOEILLETS, l'observant et lui prenant le pouls. Est-ce que tu as encore la fièvre !
MARION. Non, je suis guérie... de toutes mes faiblesses., et je dis adieu à ce monde qui m'a tant aimée et à qui je l'ai bien rendu !... mais il y a au fond de ce cœur qui a fait tant de...
Mlle desoeillets. Tant de bien.
MARION. Tu crois? c'est possible... il y a là une sainte résolution que rien ne saurait ébranler !
M,le desoeillets. Ah! ah! ah! est-ce bien toi qui me parles... toi, Marion Delorme?...
marion. Oh! je suis bien changée...
tu m'as vue, il y a dix jours, malade, souffrante, affaiblie par la diète et les médecins... Bien heureuse maladie!... qui m'a valu la solitude, la réflexion, et surtout les conseils d'un saint homme.
M11"-' desoeillets. Je m'y attendais.
marion. Le père Anselme me parlait avec tant d'onction de mes devoirs, de ma vie future, qu'en l'écoutant, les ténèbres qui m'environnaient se sont dissipées, la vérité a brillé à mes yeux...
Air : J'en guelfe un petit de mon âge.
Il a d'abord reçu l'aveu sincère De mes erreurs...
M11' DESOr.II.LBTS.
Ah ! qu'il a dû frcinir!
MARIO'
Non, pas dn tout ; et loin '!<• la, ma chère, Ça paraissait lui faire assez plaisir!
Et c'est tout stiuplc. ensuivant à la piste Tous mes péchés... nontjcfisle nicit, Charnu voudrait, pom ton profit.
En ruettic un (le pins sur la liste.
MUe DESOEILLETS. Ait! ah! ah! ah!
MARION. Ce fut alors que, semblable à la Madeleine repentante qui avait péché autant... presque autant que moi... je jurai de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres... Mais une imprudence faillit tout perdre... le jeune marquis de Praslin étant venu me voir, je lui avouai tout : « Annoncez à Paris, lui dis-je, qu'on ne me » verra plus, que je me retire aux Carmé- » lites. »
MHe desoeillets. Au! ah! ah! quelle folie!
MARION. « Vous? s'écria-t-il, nous ne le » voulons pas, nous nous y opposons en » masse, et, s'il le faut, nous irons faire le » siège du couvent pour vous enlever ! »
MUe desoeillets. Ils l'auraient fait!
marion. Certainement... ces mauvais sujets, ils sont capables de tout... Oh! je les connais, et toi aussi... hein!... quel scandale!... assiéger un couvent!., s'il n'y avait que moi encore... mais ces pauvres Carmélites!... Que faire donc?... ils m'auraient poursuivie au bout de la France, au bout du monde... Une seule ressource me restait... les tromper, tromper tout le monde, mourir!... et je suis morte.
M,le desoeillets. A la bonne heure!., j'aime mieux ce trépas-là... on ressuscite au moins . .
marion. Pour toi seule... ce soir, aux flambeaux, un simulacre de cérémonie abusera mes amis et les gens du village... tandis que moi, libre, heureuse et chaste, je m'échapperai d'ici pour aller me renfermer à Chaillot!
MUe desoeillets. Juste!... il y a une maison de fous... tu y seras très-bien... Mais tu n'y penses pas, toi qui plaignais tant ce pauvre comte de Gerdy de s'être fait chartreux !
marion. Le comte !... oh! parle-moi de lui... parle-m'en toujours!... c'est son exemple qui m'a éclairée.
Mlle desoeillets. Pas possible!
marion. Nous serons heureux ensemble, là haut... je l'espère!...
M1Ie desoeillets. Soit... mais, en attendant, il veut l'être ici-bas.
MARION. Oui, dans son couvent.
M,le desoeillets. Il s'en est échappé... il est ici !
marion. Que dis-tu?..
Mlle desoeillets. Je cours le prévenir!
marion. Oh! de rien! de rien! et ce billet (pu: je lui ai souscrit!
m11, desoeillets. Tu ne refuserais pas de l'acquitter?
MAIitON CABMELITE.
MVniON. J'en ai peur!
M11, DESOEILLETS. Tu l'aimes nirniv.'
MARION. Oli ! parce qu'il m'aime, parce qu'il n'a jamais aimé que moi.
M,le DESOEILLETS. Lui!... il t'a déjà oubliée.
MARION. Tu crois!., tiens... sans être aperçue, je voudrais les entendre tous nie regretter, faire mon éloge, mon oraison funèbre... S'ils sont ingrats. . ab! je n'en aurai que plus d'aversion pour ce monde et pour ces hommes auxquels , malgré moi, je pense toujours!..
M,lc DESOEILLETS. Prends garde de faire quelque imprudence, et de donner l'éveil à ce gros sournois de Dubarail, qui est parmi eux... avec une lettre de cachet °ontre toi!
marion. Que dis-ta?
M,le desoeillets. Vengeance de Richelieu, qui t'accuse d'avoir trempé dans un complot.
marion. Ce n'est pas vrai... j'ai consolé ceux qu'il persécutait, voilà tout!
M,,e desokillets. Mais sans avoirvoulu rien iaire pour le persécuteur.
marion. Et c'est heureux!., juge donc!
le moyen d'avoir mon pardon là-haut, si j'avais l'amour d'un cardinal sur la conscience!... Mais maintenant, tu le vois, le secret m'est ordonné pour mon double salut.
M,le desoeillets , riant. Ab ! ab ! ah ! te voilà tout-à-fait convertie!... et quand je pense qu'on lira peut-être un jour dans le calendrier., sainte Marion Delorme!...
MARIOÎT.
Air : Amis, voici la riante semaine.
Ah 1 quel honneui ! cet espoir, ces promesses, Ont pour mon anie un charme ravissant.
n"c desoeillets.
Et puis aussi, pour d'autres pécheresses Quel bel exemple' ah ; c'est encourageant; Toutes voudront, imitant ton courage, Ainsi que toi gagner le ciel, enfin...
MARION
Ce qui, je crois, leur plaira davantage, C'est d'y monter par le même chemin.
OOOQOOt?ÛOOÛOOOOOOOOQOOOQQ06>QOOfJOOQOCOOQtVflQ
sceîne vu.
Les Mêmes, GERVAIS *.
gervais. ïVTamzelle...
ÏIARION , effrayée. Aii !
Mlle desoeillets. C'est Gervais !..
GERVAis. Ne craignez rien, mamzelle..
ils sont tous là-bas... dans le jardin... ils
* Marion, Gervais, Mn< Desœillets.
causent, ils se promènent ti istem-'it. . il y a surtout, pies de la melonnière, un ieune homme qui se désole!
MMiinN. Ali! vois-Ui!,. je ne sais pas lequel; mais c'est égal, je suis siire qu'ils sont i < * 1 1 -, comme ça... (Ouvrant le nntun.) Tiens! regarde... tout est prêt d'avance pour mon entrée aux Carmélite**
h"" desoeillets. Comment, déjà !
<; i:u\ aïs. Pauvre Mlk Marion!.. religieuse!., je l'aimais encore mieux de l'autre manière.
muuo.v Ab ! Gervais... tu sais ce que je t'ai ordonné., redouble de soins, entends-tu!, offre des rafraîchissemens à ces messieurs.
gervais. Oui, de l'eau et du sucre avec de la fleur d'oranger.
marion. Non, de ce vin d'Aï, si mousseux, si pétillant, dont ils s'enivraient avec moi !...
Mlle desoeillets*. Tuveux encore leur tourner la tète?
marion. Je veux savoir ce qu'ils ont dans le cœur... mon vin est indiscret!., et puis, ce repas qui doit venir de Paris pour eux... Ecoute donc, ces pauvres gens, parce que je ne vis plus, il ne faut pas qu'ils meurent de faim.
gervais. Mais ils ne consentiront jamais... au moment d'un...
MARION, tirant un papier de sa ceinture. Si fait... d'ailleurs, c'est une clause de mon testament !
(Elle le met à la glace qui est à gauche.)
Air de Laniera.
Lorsque je vais quitter le monde,
De leur chant que l'e'cho joyeux
Vienne en ma retraite profonde,
Me répéter, loin de ces lieux, Qu'en les quittant j'y laissai des heureux. Dans ce séjour où folâtre déesse, Autour de moi l'amour les rassembla , Trouvant encor plaisir, bonheur, ivresse, Ils croiront tous que je suis encor là.