‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 125 sur 305 · ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

ET LITTÉRAIRE

Paris, le 2 mai 1831.

Il m’a été impossible, mon cher monsieur Hugo, de vous exprimer ce matin , devant tout le monde, les sentiments que m’a inspirés la lecture de Marion de Lorme. Je ne le pourrai guère davantage ce soir, et cependant je ne veux ni ne puis me coucher sans vous dire quelques mots de la reconnaissance que j’éprouve d’avoir été investi d’un si beau privilège. Je crois n’avoir jamais eu de jouissance plus complète, ni goûté des émotions littéraires plus profondes. J’ai retrouvé là tout ce que j’ai jamais aimé et admiré en vous; vous y êtes tout entier, depuis le charme et la fraîcheur de vos premières poésies, jusqu’à la maturité de vos études et de vos réflexions d’aujourd’hui. Vos scènes d’amour du premier et du troisième acte sont ravissantes ; c’est d’une pureté angélique. Le marquis de Nangis est adorable dans son genre. Enfin j’aime et j’admire tout, excepté le corset de la reine , et le sein nu de je ne sais plus qui. Ne vous moquez pas trop de mes critiques littéraires, et croyez à ma reconnaissance et à ma bien vive et sincère amitié.

Ch. de Montalembert.

Ce samedi soir.

Les théâtres revenaient à la charge et se disputaient l’œuvre. C’étaient , depuis le début de 1831, — les dispositions de Victor Hugo étant connues, — des démarches incessantes de la part des directeurs et des artistes. M“e Mars était particulièrement obstinée; elle avait joué Dona Sol, elle était désignée déjà pour le rôle de Marion en 1829, puisque la pièce avait été lue au Théâtre-Français à cette époque, elle le réclamait maintenant à l’égal d’un droit.

THEATRE. II

Victor Hugo avait bien l’intention de le lui réserver, car, dans une lettre qu’il lui adressait le 6 janvier 1831, il le lui promettait formellement; cependant il subordonnait sa résolution définitive à une condition : c’est que la société actuelle de l’administration du théâtre serait dissoute et le théâtre mis en entreprise , comme on le lui avait fait espérer.

M"c Mars patienta tout d’abord, puis elle devint inquiète et elle se rendit au mois de mars deux fois chez Victor Hugo, qu’elle ne trouva pas ou plutôt qui ne la reçut pas; le poète ne voulait pas lui causer une trop grande peine et lui expliquer verbalement les raisons qui l’avaient déterminé à retirer définitivement sa pièce duThéâtre-Français. Il lui écrivit, le 10 mars 1831 :

Vous savez que le ministère a osé essayer de rétablir la censure; les auteurs ont dû s’engager à ne donner aucune pièce aux théâtres censurés, le Théâtre-Français était dans cette catégorie; j’ai adhéré, comme je le devais, à l’acte d’union des auteurs. La Porte -Saint- Martin est venue me faire offre de jouer ma pièce avec toutes les résistances que je voudrais contre la censure ('h

L’absence de garanties du côté du Théâtre -Français, l’annonce que son sujet lui avait été dérobé et que deux Marion de Lorme étaient présentées à des théâtres, le procès de Mlle Mars avec les. sociétaires, tout le poussait à prendre une rapide détermination et adonner son drame à la Porte-Saint-Martin. Victor Hugo n’avait pas eu d’ailleurs trop à se louer, lors des répétitions d 'Hernani, de ses relations avec M"e Mars, qui avaient été un peu dépourvues d’affabilité.

La direction de la Porte-Saint-Martin mit un grand empressement à monter le drame, puisqu’au lendemain de la représentation d 'Antony, elle distribua Marion de Lorme.

Les amis d’Alexandre Dumas n’étaient

Correspondance.

iMPimrruir nationale.

pas contents. Quoi! au lendemain du succès éclatant d 'Antony, on préparait déjà le spectacle suivant! C’était, disaiton, un mauvais procédé, un préjudice porté à Antony et à Alexandre Dumas.

De là un grief des admirateurs du grand romancier contre Victor Hugo. Tous ces jeunes gens habitués à lutter sous un même drapeau se divisèrent.

Victor Hugo avait, lui aussi, de légitimes sujets de plainte : son drame ajourné depuis 1829, son sujet déjà colporté partout , des contrefaçons annoncées 5 comme couronnement enfin, il allait être accusé de plagiat. Didier, c’était Antony ; à vrai dire, Antony c’était plutôt Didier, puisque Didier l’avait devancé. Mais la passion ne reculait pas devant la mauvaise foi, et il était plutôt regrettable pour Victor Hugo que Didier succédât immédiatement à Antony, puisqu’on serait amené à établir entre les deux héros des rapprochements destinés à favoriser l’accusation de plagiat. Alexandre Dumas était un homme loyal par excellence, un brave homme; il confondit cette petite vilenie par la note suivante qui parut dans la Revue des Deux-Mondes du 1" septembre 1831 :

Nous avons entendu dire que Didier était une imitation d’Antony. M. Dumas nous prie de consigner ici que Marion de Dorme était faite un an avant que lui-même ne songeât à Antony; qu’il connaissait Marion de Dorme avant de faire Antony, et que, par conséquent, s’il y a plagiat, c’est de sa part et non de celle de M. Victor Hugo.

Toujours est-il que ce conflit entre les amis d’Alexandre Dumas et les amis de Victor Hugo était regrettable à l'heure des grandes batailles. L’amitié, les relations n’en étaient nullement altérées; c’était la loi des circonstances qu’on subissait; mais l’armée n’avait plus sa cohésion comme à la première d 'Héritant. On pouvait redouter des défections.

Le rôle de Marion fut confié à M",c Dor-

val. Elle était heureuse et fière; elle abandonnait le mélodrame pour le drame.

Bocage était moins satisfait d’interpréter Didier. Fidèle à la tradition des artistes qui désirent le plus souvent le rôle qu’on ne leur a pas distribué , il aurait souhaité le personnage de Louis XIII. Il avait du reste une raison assez plausible à invoquer : c’est qu’il jouait, à ce moment, Antony et qu'il aurait voulu faire une création différente. Mais il n’y avait pas d’autre Didier; il lui fallut bien se résigner. Pour Louis XIII, Victor Hugo demandait Gobert; le directeur s’y refusait à cause des démêlés qu’il avait eus avec cet artiste. L’auteur insista avec une belle énergie, et il eut gain de cause.

On racontait alors que Victor Hugo eut la surprise agréable de rencontrer aux répétitions des artistes d’un commerce charmant, lui prodiguant les plus délicates attentions et exauçant tous ses désirs. M"" Dorval était enthousiaste de son rôle, «elle semblait, comme dit Th. Gautier, à son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! » Oh! ce n’était certes pas elle qui eût soulevé des objections comme M"c Mars! Cependant un jour, bien timidement et sur un ton enjoué, elle dit à Victor Hugo :

« Il est bien dur votre Didier pour cette pauvre Marion; c’est un méchant ».

Ce cinquième acte avait en effet soulevé déjà quelques critiques à la suite des lectures de 1829 et de 1831 ; la résistance tragique de Didier avait été approuvée par Sainte-Beuve qui écrivait à Victor Hugo en août 1831 que la conduite de Didier, « son refus de pardonner à la pauvre fille et de l’embrasser brisait le cœur et l’écrasait plutôt que de le fondre en larmes » , mais cela ne le choquait pas :

N’en concluez pas du tout, ajoutait-il, que je préférasse un dénouement plus élégiaque à ce coup de massue dramatique; mieux vaut Eschyle qu’Euripide. Mérimée disait, je crois, que c’était bien fait de tuer ce Didier qui

était si dur pour cette pauvre Marion. C’est assez mon avis aussi, et j’en tire sujet d’admirer comment vous avez, d’une main intrépide, mené à terme ce merveilleux et colossal caractère.

Victor Hugo, qui était évidemment pour le Didier implacable, fut néanmoins ébranlé par les critiques de quelquesuns de ses amis, et dès le 25 mai 1831, c’est-à-dire vingt-trois jours apres la seconde lecture et bien avant que les répétitions fussent commencées, il modifia son dernier acte et fit un Didier clément. Il termina cette nouvelle version le 28 mai 1831 ; mais il la garda sans la faire connaître à personne. A ce propos, Victor Hugo a fait lui-même, lors de son retour en France, le récit suivant à Gustave Rivet sur la démarche de M"" Dorval :

Je lus le dénouement (le dénouement terrible) aux artistes de la Porte-Saint-Martin.

A quelques jours de là, les rôles étant distribués, M"10 Dorval vint me trouver et me dit :

— Monsieur Victor Hugo, vous avez écrit un autre dénouement.

— Oui, qui vous l’a dit P

— C’est Mérimée qui le tient de Sainte- Beuve.

(Elle voyait beaucoup Mérimée à cette époque.)

— C’est vrai, lui dis-je.

— Oh! je voudrais bien le connaître afin de mieux comprendre ce que vous avez voulu faire de Marion et mieux me pénétrer de votre pensée pour la création de ce rôle !

Je lus mon second dénouement. Quand elle l’eut entendu, elle me dit :

— Oui, l’autre est bien beau, mais celuilà, je suis sûre que je le jouerai mieux; je ne suis pas une héroïne antique. Si vous voulez m’accorder le second dénouement, vous me rendriez bien heureuse.

— Je ne tiens pas plus à l’un qu’à l’autre; si celui-là vous plaît, jouez celui-là.

Je n’avais pas en effet de raison pour imposer l’un plutôt que l’autre, puisque je les avais faits tous les deux avant de prendre

l’avis de qui que ce soit; et sur ses instances je donnai à Mme Dorval le dénouement pathétique (P.

M"’° Dorval, qui connaissait bien son public et qui se connaissait mieux encore elle-même, ne doutait pas qu’elle aurait des accents plus tendres , plus passionnés , plus émouvants si son Didier n’était pas impitoyable, qu’elle pourrait s’adresser avec plus d’élan , de conviction au cœur de son héros et au cœur des spectateurs.

Les répétitions avaient fort bien marché. Les artistes étaient plein d’entrain et de confiance. Or le jour de la répétition générale, ils apprirent que le théâtre était vendu; le directeur n’était pas là. Il n’y avait plus personne pour commander. C’était le désarroi; c’était aussi la fureur de la part des artistes. M",e Dorval tempêtait, Bocage rugissait; Victor Hugo , qui avait été témoin de beaucoup d’autres aventures et qui avait connu les batailles d 'Hernaui , conservait toute sa sérénité. Néanmoins, comme M""’ Victor Hugo le constate : «la répétition générale fut décousue et manquée».

Comment aurait-il pu en être autrement dans les conditions fâcheuses où elle se présentait ?

La première représentation eut lieu le 11 août 1831, dix-huit mois après Hernanï, quoique le drame eût été écrit trois mois auparavant.

Voici comment Mmc Victor Hugo établit le bilan de cette première ;

Le premier acte réussit. Le second fut accueilli froidement. Au troisième acte, M"'e Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du Cid, et il n’y eut d’applaudissements que pour le Gracieux représenté drôlement par M. Serres; l’acte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième; le discours du marquis de Nangis remua la salle; Mmo Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la grâce de Didier. La scène de Louis XIII

(l) Viftor Hugo che7 lui , par Gustave Rivet.

et de L’Angely fut dite excellemment par MM. Gobert et Provost, et fit grand effet. Au cinquième acte, une vive opposition troubla toute la scène de Didier avec Saverny; Didier fit rire et Saverny fit siffler. Mais M'"e Dorval entra, et eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirènt des mains et

que toutes les femmes pleurèrent à la

chute du rideau, il y eut une bordée de sifflets, mais les applaudissements, en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent énergiquement ie nom de l’auteur.

Le Corsaire disait le lendemain :

La première représentation de Marion de Lorme au théâtre de la Porte -Saint -Martin n’a fini qu’à minuit et demi. L’ouvrage, qui contient une foule de beautés de premier ordre, est d’une longueur insoutenable. Cependant il a obtenu un éclatant succès.

Quoique le théâtre eût été vendu le lendemain de la première , malgré le découragement des artistes et le désordre des services administratifs, le drame eut cinquante représentations (qui en valaient bien cent d’aujourd’hui) et fut joué jusqu’au 5 novembre.

La critique, qui soutenait la lutte contre l’école nouvelle, avait aussitôt manifesté d’étranges pudeurs, mais surtout de vertueuses indignations contre les libertés prises par l’auteur avec la poésie. Ce n’était pas de la liberté, c’était de la licence.

Victor Hugo

...là-dessus la raille d’une grâce!

Nous avons retrouvé une note écrite de sa main; c’est un petit chef-d’œuvre satirique, il donne une verte leçon aux classiques en traduisant un passage de son quatrième acte en vers que ne désavouerait pas Racine.

Voici cette note :

Quand l’auteur du drame intitulé Marion de Lorme essaya de faire parler les personnages d’une action tragique comme parlent

les hommes dans la nature, ce fut une clameur dans la critique et dans le public, lequel crie volontiers à la suite. Je me rappelle que ce passage du quatrième acte, entre autres, excita une indignation générale :

C’est lui qui commandait l’artillerie au siège De la Rochelle.

Holà! qu’est ceci? mais c’est de la prose! de la mauvaise prose! Au siège — De la, voilà un rejet impertinent! il n’y a que ces messieurs les romantiques pour de tels enjambements ! C’efî lui qui commandait l'artillerie, mais on ne dirait pas autrement dans le Moniteur ! Quelle platitude! Au siège de la Rochelle! et c’est tout! et c’est un poëte qui parle ainsi d’un des évènements les plus remarquables de l’époque de Richelieu! La langue, et le style et le vers français en sont là! O grand siècle! ô Racine! etc., etc.

Si, au lieu de cela, l’auteur eût dit :

Dans ces jours détestés où la France en alarmes Sur ses rebelles fils nous vit tourner nos armes,

C’est lui , c’est ce vieillard. . .

Ou mieux, car il s’agit d’un archevêque :

C’est ce pontife saint dont les ordres prudents Guidaient dans les hasards ces Centaures ardents Qui savent, dans les jeux de Mars et de Bcllone, Embraser les volcans du salpêtre qui tonne,

Et régler, d’un habile et méthodique effort.

Les bronzes menaçants qui vomissent la mort.

On se fût extasié.

N. B. — Regler les bronzes est une beauté. C’est hardi. Dans les hasards , dans les jeux, répétition énergique, ou pour le moins, négligence heureuse. Ces centaures ardents. Pourquoi centaures ? on ne sait pas au juste, mais c’est beau. Les qui et les que, dans ce genre de style, sont un ornement.

Le drame fut repris le 8 mars 1838, mais cette fois au Théâtre-Français , avec M"’' Dorval, Beauvallet dans Didier et Geffroy dans Louis XIII j il fut joué dixneuf fois, il était désormais au répertoire et reparut chaque année, notamment en 1839 avec M11' Rabut dans Marion, en 18+0 avec M"’0 Dorval, en 1847 et en 1848 avec M"" Mélinguc, en 1849 avec M”" Nathalie, en 1851 et en 1852 avec M",,! Judith.

Marion Je Lorme qui, suivant l’opinion

de quelques contemporains , avait inspiré à Alexandre Dumas Antony, eut aussi le privilège, au bout de vingt et un ans, en février 1852, de fournir à Emile Augier quelques-unes des situations les plus importantes pour sa pièce : Diane.

Si nous notons ici ce rapprochement, c’est qu’Émile Augier fut, à un moment donné, le porte-drapeau de la réaction littéraire et de l’école du Bon Sens 5 il n’hésitait pourtant pas à puiser quelquesunes de ses inspirations dans l’œuvre si violemment attaquée autrefois par ses coreligionnaires littéraires. Qujon en juge : l’action se passe sous Louis XIII ; nous avons tout naturellement les conspirations contre Richelieu, des provocations, un duel; Laffemas est à la recherche de l’homme qui a tué son adversaire; il doit le faire pendre. Diane, la sœur du coupable, veut obtenir la grâce de son frère. Elle est introduite dans les appartements du roi et s’adresse non , comme Marion , à Louis XIII , mais au cardinal et elle emporte la grâce tant souhaitée.

Ces analogies avec Marion de Lorme sont évidentes; et si elles n’enlèvent rien aux mérites de la pièce d’Émile Augier qui renferme d’autres situations dramatiques, elles devaient être signalées à titre d’amende honorable de la part d’un des chefs repentis de l’ancienne réaction littéraire.

Arsène Houssaye qui dirigeait le Théâtre-Français au moment du coup d’Etat se désolait en constatant la chute lamentable des recettes. Le chiffre était dérisoire. Mais quelques jours après, le 7 décembre 1851, le bruit se répandit que Victor Hugo allait être proscrit; le directeur qui avait l’instinct de l’actualité et, ce qui est mieux, un esprit chevaleresque et du courage, fit afficher Marion de Lorme. La salle était bondée. Le duc de Morny était présent.

Le 4 juin 1852, on annonça la vente

du mobilier de Victor Hugo pour le 9.

Arsène Houssaye fit encore afficher Marion de Lorme avec M"'e Judith. Louis- Napoléon, qui devait plus tard interdire Hernani et Ruy Blas, assista à la représentation.

A cette occasion, M‘,,e Victor Hugo adresse à son mari une lettre donnant à la fois le compte rendu de la représentation et celui de la vente : n’y a-t-il pas là un contraste saisissant ? n’est-ce pas là, à propos de ces dernières représentations de Marion de Lorme , un document historique curieux? Il nous montre le souverain assistant à la représentation du drame du proscrit, au moment même où ce proscrit, se voyant privé de son foyer, est obligé de subir l’arrêt de son proscripteur par la vente de son mobilier.

Voici des fragments de cette lettre.

Et d’abord le récit de cette soirée :

Louis-Napoléon a été à la représentation de Marion qui se donnait le jour où la vente a été annoncée. Il y a été, à cette représentation, d’une façon inattendue, sans qu’Houssaye ait été averti. Il a applaudi tout le temps. A la scène de Nangis qui demande grâce et parle de clémence, le public s’est tourné vers Napoléon en applaudissant les paroles de Nangis. — Napoléon a applaudi très fort.

D’Orsay a été dans la loge de Napoléon ce soir-là et a dit à Cabarus : Voilà ce que m’a dit Napoléon : « Victor Hugo est vraiment un bien grand talent. »

M"18 Victor Hugo entre dans de très longs détails sur la vente et en donne un compte rendu complet.

... Il est venu une foule immense le jour de l’exposition. — Les voitures allaient jusque dans la rue Rochechouart, et des gens de toute classe. Beaucoup de personnes se sont assises dans ton fauteuil jaune, tu sais, celui de ta table, disant : Je veux pouvoir dire que je me suis assis dans le fauteuil de Victor Hugo, c’est le fauteuil d’un grand homme. — Chacun disait : Je voudrais bien avoir quelque chose de cette table. — 11 paraît que

rien n’était plus touchant que les sentiments que faisait naître la vue de cette table de travail si modeste. Rien que d’y penser les larmes me viennent aux yeux.

Un porteur du chemin de fer du Nord est venu le dernier jour de vente, demandant à acheter quelque chose de ton mobilier. Il voulait une petite table de bois d’acajou. Cela ne dépassait pas ses moyens. Il m’a dit : Nous aimons, tous, monsieur Hugo; nous sommes pour les idées qu’il défend. Nous le sauverions bien par notre chemin, quand nous devrions être déportés.

J’avais voulu que ta table fût portée dans le salon (salle de vente) sans qu’aucun objet n’en fût distrait, telle qu’elle est enfin dans ta chambre.

Ridel U a dit : Messieurs, cette table est la table de travail de monsieur Victor Hugo. Il l’a laissée, ainsi que vous la voyez, le deux décembre. — Depuis il n’est pas rentré chez lui. — Alors tout le monde a voulu avoir quelque chose de cette table. Un couteau de bois uni s’est acheté 25 francs. — Deux cachets chacun 100 francs. Houssaye a acheté un de ces cachets, puis un autre objet qu’il a acheté aussi 100 francs. Tu sais ce qu’il y avait sur cette table. Le montant de la vente des objets a dépassé six cents francs.

M“ Victor Hugo , en fidèle témoin , rapporte encore d’autres incidents touchants. Etait-elle aussi exactement renseignée en annonçant que Louis-Napoléon vint au Théâtre-Français à l’improviste ? Arsène Houssaye affirme le contraire dans ses Conférions; il avait été, dit-il, officiellement avisé; mais il avait un peu de fantaisie et beaucoup d’imagination; ne raconte-t-il pas qu’il fut menacé d’une révocation s’il faisait jouer Marion de Lorme? Il est fort possible que quelque personnage de l’entourage lui ait rapporté un bruit de cette nature, il est certain en tout cas qu’il afficha le drame, commettant « l’imprudence d’être fidèle à un ami », comme le lui écrivait M"'e Delphine de Girardin. Napoléon lui

(I1 Le commissaire-priseur.

a-t-il dit, en venant à la représentation, qu’il l’eût plutôt révoqué s’il n’eût pas représenté Marion? Ne retirons pas à Louis Bonaparte un bon mouvement à une heure où les mauvais lui étaient familiers.

Arsène Houssaye dresse ainsi le procèsverbal de cette soirée mémorable :

La pièce commença dans un silence glacial. Tout le monde s’observait. L’empereur Napoléon III était une statue. Pas un mot autour de lui ; on attendait toujours qu’il parlât pour prendre le diapason, hormis pourtant Morny et Persigny

L’empereur ne tarda pas à s’émouvoir et à donner le signal des applaudissements. Et ce fut superbe. Toute la salle se leva comme un seul homme, applaudissant d’un coup de tonnerre le poète et le souverain.

A dater de 1852, après la publication de Napoléon-le-Vetit , tout le théâtre de Victor Hugo fut proscrit. En 1867, Hernan't fut autorisé et reparut — avec quel éclat! — à la Comédie-Française; une reprise de Ruy Bios était décidée à l’Odéon; mais le poème de Mentana fut publié.

C’était une glorification de Garibaldi , essayant avec ses volontaires d’arracher Rome à la domination pontificale, et une cinglante flétrissure pour le souverain qui , en envoyant les troupes françaises au secours du pape, ajournait l’heure où l’unité italienne serait définitivement consacrée.

Il n’en fallut pas davantage : les représentations de Ruj Bios furent interdites.

Cependant les jeunes poètes entretenaient quand même leur culte pour Victor Hugo; vers 1867 des littérateurs, des poètes, des artistes se rencontrèrent dans le salon de M",c la marquise de Ricard et dans le courant de l’année on joua Marion de Lorme.

Le rôle de Savcrny avait été confié à Catulle Mendès, et celui de Didier à François Coppée. M'"° de *** interprétait Marion.

Quand Victor Hugo rentra en France à la chute de l’empire, on ne songait guère au théâtre, ou si on y songeait, c’était pour jouer des actes isolés ou réciter des poésies de Victor Hugo au profit des blessés; en 1871, le siège de Paris, la commune, l’occupation prussienne retardèrent l’ouverture de la saison théâtrale en octobre ; à ce moment Victor Hugo fut très sollicité par les directeurs. Une reprise de Rnj Bios à l’Odéon fut décidée; elle eut lieu le 19 février 1872. Dans cette même année il fut question de reprendre Angelo, Marion de Lorme, Marie Tudor. Emile Perrin , qui dirigeait la Comédie-Française, désirait vivement monter un des drames de Victor Hugo. Mais il s’était tenu sur la réserve pendant une année, il était un peu embarrassé pour aller porter luimême sa requête. Il choisit une envoyée qui pouvait le mieux par son charme, sa grâce, son talent et son habileté être l’interprète de ses désirs. Et voici comment Victor Hugo rend compte de cette visite dans ses carnets :

27 mai 1872.

Mlle Sarah Bernhardt est venue. Elle voudrait entrer aux Français. M. Perrin ne sait comment faire pour venir jusqu’à moi après une hésitation d’une année. Il m’envoie MMo Sarah Bernhardt. Elle entrerait aux Français si je consentais à donner à M. Perrin une pièce de mon répertoire. Elle désirerait Angelo et voudrait jouer Catarina. Elle a un vrai talent. Je lui ai dit que je l’aimerais mieux à la Porte-Saint-Martin et dans Blanche quand on jouera le Roi s’amuse.

L’accueil cordial fait par Victor Hugo à Sarah Bernhardt avait encouragé Emile Perrin à rendre visite à Paul Meurice au Rappel. Paul Meurice rendit compte aussitôt à Victor Hugo de cet entretien.

Voici un extrait de sa lettre :

Il (Emile Perrin) a été cent fois mieux que ne l’a jamais été Thierry. Il ne veut pas que le Théâtre-Français reste dans la voie réaliste et bourgeoise où on l’a tenu depuis

vingt ans. Il vous demande tout votre répertoire. Il commencerait, bien entendu, par donner à chaque reprise la série de représentations qu’elle doit avoir; mais il ne laisserait plus démonter le drame, comme on l’a fait pour Hernani. Il le jouerait comme à la création, autant que possible, aussi souvent et plus souvent que le Misanthrope ou Tartuffe. Il aurait grande envie de Ruy Blas, mais il ne pourrait le monter comme on le monte à l’Odéon; il monterait alors Marion de Lorme ainsi distribuée : Marion, Mn,î Favart; Didier, Bressant; Saverny, Delaunay; L’Angely, Coquelin; Louis XIII, Febvre. L’an prochain, il jouerait Angelo. Il a été convenu que ce qu’il m’a dit, il allait vous l’écrire, parce que les écrits restent et parce qu’il m’a semblé qu’il devait faire vers vous tous les pas. Mais je dois dire que je l’ai trouvé plein d’ardeur et d’enthousiasme, et je crois qu’il fera tout pour vous attirer et vous retenir.

Emile Perrin pensa en effet qu’il «devait faire tous les pas», car il n’écrivit pas, il alla chez Victor Hugo.

Nous lisons dans les carnets de Victor Hugo :

30 mai 1872.

Première visite du directeur du Théâtre- Français, M. Perrin.

Il vient me demander Marion de Lorme et Angelo.

La reprise de Marion de Lorme fut résolue à la suite de cette entrevue.

A la fin de 1872 Emile Perrin arrêta la distribution. Même les plus petits rôles devaient être tenus par de grands acteurs. M"'“ Favart était désignée pour jouer Marion; elle était, par sa grâce, sa force, son jeu puissant et tendre, l’héroïne rêvée par l’auteur; il avait été question de Bressant pour Didier, mais un artiste tout jeune et déjà célèbre, Mounet-Sully, possédait toutes les qualités du personnage. Delaunay était tout indiqué pour Saverny, Got pour L’Angely, Frédéric Febvre pour Laffemas, Maubant pour le marquis de Nangis.

Pour le personnage de Louis XIII, Victor Hugo désirait Geffroy, mais Gef-

froy était en retraite. On l’engagea spécialement pour cette reprise. Cela se passait au mois d’octobre. Tout à coup, sans que la presse eût connaissance de l’engagement, le 14 octobre, Geffroy renonça subitement à Louis XIII. Paul Meurice rendit compte de l’incident à Victor Hugo :

Geffroy avait mis, pour accepter ce rôle, cette condition que son engagement ne rencontrerait aucune objection de la part de ses camarades. Il n’ont pas fait la moindre opposition. Seulement, il paraît qu’il y a quinze ans, Menjaud, sociétaire retraité, a dû venir faire une création à la Comédie- Française dans des conditions exactement pareilles a celles qui se présentent aujourd’hui. Quelqu’un, un sociétaire en titre, s’est opposé si nettement à la rentrée de Menjaud, qu’il a fallu y renoncer; ce sociétaire en titre, c’était Geffroy. Or, un des camarades de Geffroy lui a rappelé en riant ce souvenir. Il n’en a pas fallu davantage. Geffroy, qui est vraiment un peu trop susceptible, a écrit à M. Perrin qu’il considérait ce remember comme une protestation et qu’en conséquence il se retirait.

Le rôle de Louis XIII fut donné à Bressant.

Le drame étant distribué, il fallait le répéter et le mettre en scène. Mais Victor Hugo était à Guernesey, absorbé tout entier par son roman : Quatrevïngt- treize. Impossible de le faire venir; il en donne la raison dans sa dernière préface de Manon de Lorme. Il avait des œuvres à terminer, d’où la nécessité de l’absence et le besoin de solitude.

Heureusement Victor Hugo avait à Paris l’ami de tous les jours et de toutes les heures, doué, en sa qualité d’auteur dramatique, d’une expérience consommée des choses du théâtre : c’était Paul Meurice. 11 était seul ; car Auguste Vacqucric ayant eu des démêlés avec l’administrateur ne voulait plus mettre les pieds à la Comédie-Française.

Victor Hugo, malgré des appels répétés, s’obstinait à rester à Guernesey.

Il écrivait d’Hauteville-House à Paul Meurice le 24 décembre :

Je travaille sans relâche. Victor ll) m’écrit que mademoiselle Favart désire venir répéter Marion avec moi. Si vous la voyez, dites-lui de venir, je lui donnerai l’hospitalité à Hauteville-House. Je crois que cela serait grandement utile.

Malgré son désir de se rendre à cette invitation, M"" Favart ne put entreprendre ce voyage. Elle redoutait la traversée pour son larynx un peu éprouvé.

Mounet-Sully, dont la modestie égalait le talent, écrivit à Victor Hugo, à l’occasion du premier de l’an , pour le remercier de lui avoir confié, à lui très jeune, ce rôle de Didier. Et on ne lira pas sans une émotion attendrie ces lignes toutes remplies d’espérances que l’avenir devait glorieusement réaliser.

Maître,

Je suis de ceux qui restent prosternés, leur vie durant, aux pieds des Dieux et n’osent leur adresser leurs prières de peur d’interrompre leurs travaux ou leur repos fécond.

Et pourtant à ce moment de l’année où chacun fait des vœux pour le bonheur de ceux qu’il aime, j’éprouve le besoin impérieux de venir vous dire : Merci !

Pour jouer dignement ce magnifique rôle de Didier que vous avez bien voulu confier à mon inexpérience, il faudrait du génie, hélas! je n’ai pas même encore du talent. — Mais j’ai la conviction ardente, la foi profonde, l’amour fervent de l’œuvre et du maître !

Si tout cela, encouragé, accru, soutenu par vos conseils précieux, maître, me permettait de porter ce poids écrasant sans trop fléchir... ah! maître, cher maître, je serais aussi heureux que je suis fier dès maintenant d’avoir été choisi par vous. — Mais, pour réussir, j’aurais eu bien grand besoin d’écouter encore vos leçons, et vous n’êtes pas là. — Ne viendrez - vous pas assister au moins à quelques répétitions de votre œuvre avant

111 François-Victor, le second fils de Victor Hugo.

qu'elle paraisse devant le public ? — Si vous le pouviez, je me sentirais, sinon rassuré, du moins plus fort, et plus prêt à cette périlleuse lutte.

En attendant, croyez bien, je vous en prie, à ma très vive reconnaissance, et veuillez agréer, cher et honoré maître, l’hommage de mes plus respectueux sentiments d’admiration et de dévouement.

Mounet-Sully.

i'r janvier 1873.

Les répétitions se succédaient au milieu du plus grand calme. On était à la période des tâtonnements. Lorsqu’il fallut mettre les scènes au point, des controverses s’élevèrent sur des interprétations de texte. Paul Meurice avait son sentiment personnel, mais il se trouvait en face d’artistes très considérables qui tenaient, eux aussi, à leur opinion. Et on choisissait alors Victor Hugo comme arbitre. De là une correspondance suivie entre Paris et Guernesey. Pour plus de clarté, nous prendrons séparément chaque question de Paul Meurice en la faisant suivre de la réponse de Victor Hugo.

Il s’agit d’abord d’imprimer le drame (édition de 1873) :

Il faut, n’est- ce pas, écrire Marion de Lorme comme dans la première édition, et non Delorme comme dans l’édition Hetzel ?

Réponse :

Il faut imprimer Marion de Lorme ( Delorme est une faute).

A l’acte I, scène 1, Saverny donne à Marion le livre fait pour elle , et Marion en lit le titre :

La Guirlande d’amottrj a Marion de Lorme.

Question :

M. Perrin voudrait que ce fût lu avec amertume. Mademoiselle Favart voudrait lire avec indifférence pour rejoindre : « C’est fort galant. Bonsoir. »

Réponse :

Mademoiselle Favart a raison, il faut qu’elle lise le vers :

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