‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 124 sur 305 · PREMIER COUP D’ETAT LITTERAIRE · texte numérisé non relu

PREMIER COUP D’ETAT LITTERAIRE

Nous relevons les lignes suivantes :

M. Victor Hugo a eu l’honneur de recevoir le premier coup politique dans cette guerre à mort qui recommence contre les idées.

M. de la Bourdonnaye lui a signifié nettement que sa pièce ne serait pas permise, et non seulement la sienne, mais toutes celles où des rois et des reines joueraient un rôle, un de ces rôles sinistres et sanglants que M. Mangin serait disposé à absoudre. C’est l'a une mesure générale de sûreté publique, un de ces moyens extraordinaires qui réhabilitent dans l’opinion la majesté royale avilie et sauvent les trônes ébranlés.

Le Globe, connaissant les démarches du poète auprès du roi et son entretien avec le ministre de l’intérieur, s’exprimait ainsi :

Un jeune poète blessé dans ses intérêts les plus chers, dans ses espérances de gloire, demande au roi une audience et le roi l’accueille

avec bonté. Il plaide pour la liberté du théâtre, compagne nécessaire de toutes les libertés... le roi se rappelle les services rendus à lui-même par le poète encore enfant, il n’a que des paroles d’encouragement, et s’il n’accorde pas la grâce demandée, il la laisse espérer. Après le roi vient le ministre, gracieux aussi et presque caressant, mais refusant nettement et sans détour. Point de rois sur la scène, s’ils n’y sont admirables en tous points; et jamais, même pour l’éloge, le nom d’un Bourbon. Voila en deux mots la théorie politique du drame, selon M. de la Bourdonnaye et ses collègues. En vain le poète essaie de la combattre; on lui objecte les périls de la royauté, et on s’étonne que ce soit lui, royaliste dévoué, qui vienne ajouter à ces périls. On le prend avec adresse par tous ses souvenirs, il faudrait le rallier au ministère sauveur de la monarchie ; et, pour y réussir, il n’est offre brillante qu’on n’épargne. Mais le poète entend et répond qu’il ne veut vivre que de son travail ; que les loisirs , la douce paix de ses études suffisent à son bonheur, et ces paroles délicates autant que réservées ne sont pas comprises par le ministre! On a échoué du côté de l’ambition politique, l’or peut-être sera plus heureux, vite, triplons la modique pension que reçoit M. Hugo sur les fonds littéraires, et expédions cette grâce, en l’imposant presque au nom du royal bienfaiteur. Mais cette fois encore l’adresse échouera. La reconnaissance restera pour le roi, le refus pour le ministre. Une lettre décente et ferme ne laissera aucun doute sur les sentiments de celui qui l’écrit. . .

Quant aux journaux ministériels qui chicanent sur le chiffre de la pension et font reproche à M. Hugo d’en avoir déjà accepté une, la réponse est facile. Il y a tel jour et telle heure où une grâce honore. Changez le jour et l’heure, c’est une flétrissure.

On voit par cet extrait, entre tant d'autres, que toute l’opinion libérale s’élevait avec vivacité contre l’arbitraire gouvernemental. Victor Hugo montra une grande dignité; il devait, quelques mois plus tard, donner un bel exemple d’abnégation et de désintéressement.

Pour l’instant il avait le droit de maudire la censure, il ne s’en privait pas soit dans ses écrits , soit dans ses discours ;

sur ce chapitre sa verve était inépuisable; nous avons trouvé cette note :

Les ministres disent à la censure : notfurnâ versa te manu.

...On peut suspecter sans miracle la sincérité d’Escobar, la chasteté de Messaline et la probité de la censure.

Il en est de la censure comme du bagne de Toulon : ce repaire a vingt portes. Il faut passer par toutes pour sortir. Quand un misérable ÿime, tondu, stigmatisé, flétri à l’encre rouge, a fait son temps, avant qu’on lui délivre le passeport jaune, il lui faut subir l’interrogatoire de chacun des censeurs, qu’il rencontre l’un après l’autre, postés à toutes les portes successives de l’infâme dedale. A chaque guichet, on l’arrête, on le questionne, on le fouille. Si les porte-clefs de Thuis précédent ne l’ont pas complètement dépouillé on lui prend ce qu’ils ont oublié. C’est ainsi que nu, volé, dévalisé de tout ce qui avait quelque valeur en lui, il arrive à la dernière porte du bagne censorial. Cette porte, il ne lui est donné de la franchir que la veille de la représentation, et dans cette chiourme de la pensée, comme dans toutes les prisons, la dernière porte est la plus basse.

Cette porte, c’est M. **'*, journaliste-mouchard, doublant sa censure de sa critique, faisant une plaie avec le fer pour la cauté ■ riser avec le feu, comme un tortionnaire du moyen-âge, coupant le nerf au drame, et puis, dans son feuilleton, raillant le supplicié de ne pas bien marcher, etc.

Dévoué à la monarchie, et je l’ai prouvé, je ne le suis pas moins à la liberté, et je le prouverai.

Lorsque survint la révolution de 1830, le théâtre reconquérait du même coup sa liberté, et les directeurs n’avaient plus qu’une pensée et qu’un but : représenter les pièces interdites. C’étaient pour eux un succès assuré de curiosité et mieux encore de brillantes recettes. L’interdiction de Manon de Lorme avait fait grand tapage. Quelle merveilleuse occasion pour un directeur de la monter sans péril , avec la certitude de susciter des manifestations en faveur de la liberté de l’art et une réaction contre le régime tombé! Ce fut

une belle émulation entre les directeurs. Les offres les plus pressantes et les plus séduisantes se multiplièrent.

Victor Hugo les déclina , et il en donna la raison dans sa préface ; «La probabilité d’un succès de réaction politique.»

Enfant, il avait été royaliste, il avait écrit une Ode du sacre. . .

Il comprit qu’un succès politique à propos de Charles X tombé, permis à tout autre, lui était défendu à lui. . . ; qu’en présence de cette enivrante révolution de juillet, sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi(1).

Cette délicatesse, cette fierté, cet oubli de soi-même étaient d’autant plus méritoires que l’interdiction récente avait privé une famille des plus sérieuses ressources espérées , attendues. Victor Hugo ne montra pas de rancune puisqu’il refusa une revanche, et pour un homme que ses ennemis représentaient comme intéressé, le geste fut assez noble.

Un an s’était écoulé depuis la chute du roi ; Charles X , comme le fait remarquer le poète, était plus oublié que Louis XIII ; tout scrupule disparaissait désormais. La pièce appartenait au public. Auparavant Victor Hugo voulut faire une nouvelle lecture à quelques amis le 2 mai 1831.

Il y avait naturellement là les intimes , les familiers, quelques-uns de ceux qui avaient assisté à la première lecture. Il y avait aussi un nouveau venu , un jeune journaliste de vingt et un ans, c’était Charles de Montalembert, un royaliste fervent, qui devait jouer plus tard un si grand rôle comme chef du parti catholique.

Charles de Montalembert venait de fonder, six mois auparavant, le journal l’ Avenir avec Lamennais et Lacordaire.

On ne pouvait guère le soupçonner d’être un révolutionnaire, il n’éprouvait ce-

(1) Préface de Marion de Lorme.

pendant pas les memes susceptibilités que la censure de 1829 au sujet du rôle rempli par un roi et par un prêtre et il ne montrait pas la rigueur de son futur parti contre ce drame, coupable d’avoir tenté la réhabilitation de la courtisane. Il en louait la noble inspiration dans la lettre suivante :

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