‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 224 sur 305 · PAR ORDRE · texte numérisé non relu

PAR ORDRE

Ir* REPRESENTATION DE RIGOLETTO Opéra en 3 actes.

Paroles de M. Piave, musique de Verdi.

Je me suis arrangé de façon à me procurer une de ces affiches. C’est un monument, ça, c’est de l’histoire. Auguste vous portera cette affiche. Elle vous coûte assez cher pour qu’au moins vous la possédiez. — Par ordre Et, le soir, la représentation a eu lieu, mais on n’est pas venu. — Avant-hier mardi 2e représentation.

L’affaire est venue hier mercredi au tribunal. Crémieux a été admirable. Il est allé aussi loin que possible. Il a noblement et vaillamment parlé de vous. Il a su, par un artifice oratoire qui n’est pas dans Quintilien, rapporter et flétrir l’affiche du lundi. L’attestation si formelle du Comité de l’Association a produit un tel effet que l’avocat du Théâtre -

Italien n’a pas osé soutenir que Kigoletto n’était pas la contrefaçon du Roi s'amuse. Mais savez-vous sur quoi il s’est appuyé ? Encore sur la prescription. Le livret italien de Kigoletto n’a pas été pourtant publié et traduit en France comme le livret d 'Ernani et celui de Lucreyia Borgia. Mais la partition a été gravée depuis plus de trois ans! Il était tard. L’avocat du Théâtre-Italien n’a pu finir, et l’affaire a été renvoyée à huitaine pour l’achèvement du plaidoyer, la réplique de Crémieux et le jugement. Crémieux a fait d’ailleurs ses réserves : si vous gagnez, la recette intégrale de toutes les représentations vous appartiendra. Et comment ne gagneriez-vous pas ? Les frères Escudier, propriétaires des œuvres de Verdi, viendront attester mercredi que s’ils ont gravé, il y a quatre ans, la partition de Kigoletto j c’était après en avoir obtenu de vous l’autorisation.

Votre droit est donc intact, et ce serait monstrueux qu’il fût méconnu. A mercredi. Je vous enverrai le compte rendu du J Droit et de la Guette des Tribunaux aussitôt qu’il paraîtra. Je vous enverrai aussi tous les feuilletons sur Kigoletto. On donne aujourd’hui la 3' représentation. Kigoletto a eu un très grand succès. On me dit que, même en dehors de la musique qui est belle, l’impression du drame a été saisissante. On vend chez tous les libraires l’édition Marescq du Roi s’ anime...

Votre

Victor Hugo perdit tout naturellement son procès devant les juges de l’empire.

Voici comment Paul Meurice avait eu la chance de posséder cette fameuse affiche, qu’il avait aussitôt envoyée à Victor Hugo : il était sorti dans l’après-midi comme d’habitude; et son premier soin avait été de regarder les colonnes d’affiches de théâtre. Il ne pouvait pas plus se passer de les lire qu’une personne ne peut se priver de la lecture quotidienne de son journal. Scs yeux se fixent sur Rigoletto, par ordre. Il pleuvait à verse, excellente condition pour décoller une affiche. Paul Mcurice se livre à cette délicate opération avec des précautions de toutes sortes. Il ne fallait pas déchirer ce précieux document tout trempé. Il réussit.

Il file rapidement avec son papier tout humide pour ne pas s’exposer aux réclamations des agents ; d’ailleurs , comme il l’écrivait, Victor Hugo avait payé assez cher le droit d’avoir cette affiche. Portée par Vacquerie à Gucrncsey, elle en est revenue et figure dans la Maison de Victor Hugo, place des Vosges.

Comme il serait curieux de placer à coté de cette affiche une autre, celle du Roi s'amuse de 1832! Quelle amusante leçon ! Le Roi s’amuse interdit par ordre de Louis-Philippe, le Roi s’amuse ( Rigoletto ) joué par ordre de Louis Bonaparte. L’auteur victime dans les deux cas , aussi bien de Y interdittion que de Y autorisation! et l’arbitraire gouvernemental s’exerçant en sens contraire !

L’empire s’étant effondré en 1870, le répertoire de Victor Hugo était très recherché. Un obus de l’armée de Versailles ayant incendié, sous la Commune, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui fut reconstruit en 1873, Ritt et Larochelle voulurent inaugurer leur direction en donnant la seconde représentation du Roi s’amuse.

Ils avaient écrit à Victor Hugo en lui offrant la distribution suivante : Triboulet, Humaine; Saltabadil, Frédérick- Lemaître ; Maguelonne, Céline Montaland; Blanche, Dica Petit. Quant à François I", il devait être interprété par Regnier, de l’Ambigu; il travaillait le rôle avec Régnier, le grand artiste de la Comédie-Française, qui répondait de son élève.

Ritt et Larochelle ajoutaient ;

Tous vos autres rôles moins importants seront tenus par des artistes de talent qui sont tous fiers et heureux de jouer dans un chefd’œuvre comme le Roi s’amuse.

Il n’y a pas, disent-ils, de petits rôles dans une pièce de Victor Hugo.

Tous espèrent, et nous plus que les autres, que vous viendrez nous aider de vos conseils.

C’est un honneur que vous ne pouvez guère nous refuser.

HISTORIQUE DU KOI S’AMUSE

Cher maître.

Vos aînés Shakespeare et Molière conduisaient eux-mêmes leurs artistes au succès. Vous le continuateur de ces génies, ferez-vous moins qu’eux?

Quoi que vous décidiez à ce sujet, nous vous serons toujours reconnaissants d’avoir bien voulu nous permettre de placer le nouveau théâtre de la Porte-Saint-Martin sous l’égide de votre nom et d’y planter avec un de vos chefs-d’œuvre le grand drapeau littéraire de 1830, qui, nous l’espérons, groupera autour de lui tous ceux qui aiment les grandes et belles œuvres.

La chance ne favorisait guère le drame.

Paris était alors en état de siège. Le général de Ladmirault concentrait en ses mains tous les pouvoirs; un de ses aides de camp, M. de Cossé, descendant « du gros ventru jaloux » si impitoyablement raillé par Triboulet , fit au général un rapport défavorable, alarmant; la pièce fut interdite pour la seconde fois.

Les directeurs obtinrent alors de Victor Hugo l’autorisation de reprendre Marie Tudor, et lui adressèrent la lettre suivante :

Paris, 15 juillet 1873.

Cher grand Maître,

Veuillez recevoir nos plus chaleureux remerciements. — A Victor Hugo nous ne pouvions opposer que Victor Hugo. — Aussi avons-nous accueilli avec une bien vive reconnaissance l’autorisation que nous a transmise Monsieur Paul Meurice de jouer MarieTudor.

Nous n’ignorons pas que l’interprétation ne saurait se montrer à la hauteur de l’œuvre, mais tous nos efforts tendront k ce qu’elle en soit aussi digne que possible, nous choisirons les meilleurs artistes, et ceux-ci, portés parles rôles, guidés par M. Paul Meurice, électrisés par l’honneur de représenter un drame du grand poète, se surpasseront très certainement, et nous offrirons au public un grand et beau spectacle.

Nous savions bien, cher Maître, que vous étiez trop grand pour ne pas être généreux, et votre désintéressement au sujet de vos droits d’auteur nous a profondément touchés

puisque vous acceptez moins que nous ne vous offrions.

Il est donc entendu qu’en dehors des 12 pour cent touchés par votre agent, vous aurez droit à une prime de 3 pour cent tant que les recettes dépasseront une moyenne de frais que nous réglerons avec M. Paul Meurice tous les 20 ou 25 jours.

L’interdiction du Roi s’amuse (que nous espérons bien posséder un jour ou l’autre) a été pour nous un grand désappointement, mais nous sommes un peu consolés puisque nous restons placés sous votre égide.

Croyez, cher et illustre Maître, a la reconnaissance de vos deux admirateurs dévoués.

E. Ritt. Larochelle.

Le Roi s'amuse dut attendre encore neuf ans.

On se rappelle qu’Èmile Perrin, dans un entretien avec Victor Hugo, le 30 mai 1872, avait manifesté le désir de reprendre tout le répertoire du poète; il avait donc remis à la scène de la Comédie-Française Marion deLornu en 1873 1 Hernani en 1877, Ruy Blas en 1879; il voulut, en 1882, donner, au bout de cinquante ans, la seconde représentation du Roi s’amuse, le 22 novembre, exactement au même jour et au même mois que la première qui datait du 22 novembre 1832.

Cette idée avait vivement séduit Victor Hugo, et cependant il résistait :

— Tout le drame, disait-il, repose sur Triboulet et vous n’avez pas de Triboulet.

- — Mais si , répondait Emile Perrin , je ne veux pas vous en imposer un. Vous le choisirez vous-même, venez au théâtre.

On donnait, le 27 mars 1882, la première des Rantgau. Victor Hugo assista quelques jours après à la représentation de la pièce d’Erckmann-Chatrian. Il fut conquis par Got et par M"e Bartet.

— M. Got, dit-il, jouera très bien le bouffon, et pour le rôle de Blanche, je ne peux pas rêver une artiste plus

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charmante, plus gracieuse, plus exquise que M"' Bartet.

Quant à François Ier, Victor Hugo se rappelait que Mounet-Sully avait été le Didier de 1873 , le Hernani de 1877, le Ruy Blas de 1879 et avec quel éclat et quelle maîtrise ! Le rôle lui revenait. Frédéric Febvre, le Laffemas de Marion de LiOrme, l’admirable Don Salluste de Ruy Blas, était désigné pour Saltabadil ; la distribution était complétée avec Mmo Samary et avec Maubant, de Féraudy, Prud’hon, Baillet.

Emile Perrin mettait en scène avec le concours des artistes. Paul Meurice surveillait toutes les répétitions : il déployait, nous disait Frédéric Febvre, un zèle, une activité, un dévouement prodigieux; il discutait avec Perrin, il s’occupait de la plantation des décors.

L’administrateur qui avait monté déjà plusieurs drames de Victor Hugo avait voulu se piquer d’amour-propre , il avait fait voyager des décorateurs pour se documenter. Il les avait envoyés à Chambord, à Blois, à Fontainebleau pour visiter les châteaux et étudier le style de la renaissance. Il avait chez lui de très belles tapisseries de cette époque et les avait fait copier. Il comprenait fort bien l’importance de la collaboration d’un décor dans un drame. Et, pour que l’enlèvement de Blanche, au second acte, fût tout à fait vraisemblable, il avait habilement disposé la maison, la porte, la cour, le mur. Le décor du quatrième acte avait exigé de nombreuses recherches sur le Paris du xvi' siècle; la toile du fond était d’un très bel effet avec l’île de la Cité, Notre-Dame, la porte Barbette et ses tours. Peut-être l’administrateur avait-il eu le tort d’utiliser une portion de vieux décor auquel était mal raccordée cette perspective du vieux Paris.

Quand tous les décors furent mis en place, Paul Meurice ne put que féliciter l’administrateur du soin avec lequel il

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