S’AMUSE
avait monté le drame, mais il eut un scrupule :
— Je crains , dit-il à Émile Perrin , que le cadre n’empiète un peu trop sur la toile, qu’il soit trop obsédant, trop envahissant, avec ses richesses de décoration de féerie.
Frédéric Febvre qui était alors semainier, qui s’occupait, avec son grand sens artistique, de la mise en scène, partageait ces craintes. Certes il était un des plus grands admirateurs de l’habileté, de la science et du jugement d’Émile Perrin, mais il nous disait :
— Le dernier acte surtout, où Perrin avait mis dans ses meubles le plus effroyable orage qu’on ait jamais vu, tout ce fracas prenait une telle prépondérance que, lorsque Victor Hugo vint aux dernières répétitions, il finit par partager l’avis de Paul Meurice.
Mais Victor Hugo qui n’avait pas été très favorisé en 1832 sous le rapport de la mise en scène , ne pouvait pas trop en vouloir à Émile Perrin de la trop éclatante revanche qu’il prenait sur un de ses prédécesseurs , et entre deux excès , il devait préférer un excès de zèle à un excès de pauvreté. Il se borna à quelques réserves sans insister davantage.
Frédéric Febvre avait fait à Victor Hugo les honneurs du théâtre; et aussitôt le poète lui avait demandé quelle était sa conception du personnage de Saltabadil. Frédéric Febvre lui avait répondu :
— Mon intention , maître , si cela vous paraît juste, est de faire de ce bandit un aimable négociant en crimes.
Victor Hugo se mit à sourire et répondit aussitôt :
— C’est très bien , c’est tout à fait cela , c’est bien ainsi que j’ai rêvé l’interprétation du rôle.
On examina les costumes. Ils étaient d’une rigoureuse exactitude. Il faut dire que parfois les artistes étaient les collaborateurs du dessinateur. Frédéric Febvre,
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notamment, ne se bornait pas à faire copier le dessin 5 avec son goût sur, sa recherche des moindres détails, son désir d’éviter la banalité et d’imprimer à son personnage une personnalité, il apportait lui-même des modifications et des perfectionnements; il amusa fort Victor Hugo en lui racontant l’histoire de son costume de Saltabadil :
— Et d’abord pour mon épée, c’est Jacquet qui voulut bien me prêter pour la faire copier cette étonnante épée; c’est lui qui trouva ce semblant de coiffure : un bout de feutre rouge relevé sur le devant par une corde et piqué d’une plume de coq; j’ai acheté le manteau au marché du Temple, ce sont deux morceaux de couverture de cheval assemblés. Quant au vêtement lui-même, j’ai demandé des croquis à Détaillé, à Jacquet, à Chartran. J’ai emprunté à l’un et à l’autre quelque motif et j’ai composé mon personnage. Ce n’était pas tout, je ne pouvais pas paraître comme un homme qui sort tout flambant neuf du magasin du costumier. Il était plus conforme à la vérité de me présenter comme un échappé de quelque boutique de fripier. Il fallait donner des tons douteux aux étoffes, les dégrader, les effilocher. Vite, je cours chez des chimistes; je m’informe. On me conseille de frotter vigoureusement les étoffes avec de l’ammoniaque. Je me défiais un peu des chimistes. Je voulus faire d’abord une expérience sur le costume en velours vert d’un camarade. Horreur! le velours, sous ces frictions, n’avait jamais été plus neuf et plus brillant. Au diable les chimistes! J’eus alors cette idée : Mais, au fait, la nature se charge elle-même de défraîchir nos vêtements avec l’air, la poussière et la pluie. Je n’ai qu’à mettre mon costume sur la coupole du théâtre en le saupoudrant de cendre. Pourvu que le baromètre baisse et qu’il tombe de l’eau, avec quelques bons coups de ciseaux en plusieurs endroits et de grossiers rapiècements je serai un Saltabadil à souhait.
Pendant plusieurs jours le costume resta exposé aux intempéries et la nature, en chimiste accompli, rendit à Frédéric Febvre un costume d’un réalisme saisissant.
Émile Perrin passait toujours soigneusement la revue des costumes , et quand il n’était pas entièrement satisfait, il donnait l’ordre de les refaire ou de les modifier. Quand il vit Febvre, il dit de son ton traînant :
— Tournure, costume, c’est admirable; ah! vos bottes! elle semblent s’être abreuvées à toutes les flaques de boue.
Et il l’examinait attentivement :
— Tout est parfait; en vous regardant j’ai des envies folles de me gratter. C’est plus qu’une restitution !... C’est une démangeaison. Il doit y avoir des petites bêtes dans tout cela!
Aux répétitions finales, les premières appréhensions manifestées par Victor Hugo au sujet du rôle écrasant de Triboulet risquaient d’être justifiées sans qu’on pût accuser Got d’avoir été inférieur à lui-même, mais il ne disposait pas des ressources physiques nécessaires pour un pareil rôle.
Cette représentation était un véritable événement; c’était le cinquantenaire d’une pièce qui n’avait été jouée qu’une fois et au milieu de quels orages ! Aussi avait-on apposé au théâtre l’affiche suivante :
Toute la salle étant donnée pour la première représentation du Roi s’amuse, les bureaux ne seront pas ouverts.
La salle était occupée par tout ce que Paris comptait de personnages illustres dans les lettres, les arts, les sciences et la politique.
11 y avait un certain nombre de spectateurs de 1832 , dont l’âge devait osciller entre soixante-dix et quatre-vingts ans.
On citait Jules et Paul Lacroix , Auguste Maquet, le collaborateur des drames d’Alexandre Dumas, le vicomte Delaborde , secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, Abel Desjardins, doyen de la Faculté des lettres de Douai,
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Regnier et Geffroy, qui jouaient à la première de 1832.
Victor Hugo était dans l’avant-scène d’Emile Perrin. Le Président de la République assistait à la représentation.
Si le drame n’obtint pas le succès que justifiaient des situations profondément émouvantes et une poésie d’une grande beauté et d’une rare puissance, ce ne fut ni la faute de l’auteur, ni celle du sujet. Mais Victor Hugo avait bien senti que la pièce reposait tout entière sur Triboulet, et qu’elle ne devait pas être jouée, faute d’artiste capable de porter ce lourd fardeau. Il avait néanmoins désigné Got qui ne comptait plus le nombre de ses triomphes, qui exerçait une grande action sur le public, mais dans des genres différents. Autant l’artiste avait été émouvant dans les scènes de sensibilité et merveilleusement servi par son grand art, autant il avait manqué de souffle dans les scènes tragiques , parce que, dans ces longs monologues, il avait été trahi par ses moyens physiques assez limités. Il eût fallu un véritable tragédien pour ce rôle écrasant de plus de 1,200 vers.
Ligier était assurément un très grand tragédien, et cependant il disait à Frédéric Febvre au moment où il jouait avec lui les Grands Vajîaux de Victor Séjour à l’Odéon :
— Il est bien heureux pour moi que le Roi s’amuse ait été interdit par la Censure ! Je n’aurais jamais pu jouer ce rôle quatre fois de suite. Il faudrait pour cela des forces surhumaines.
C’est, en effet, un personnage plus grand que nature qu’on chercherait en vain à ramener dans les limites du monde réel.
Mounet-Sully était un superbe François I". M""' Bartct avait dans Blanche le charme et la grâce. Pour Frédéric Febvre et M“° Samary, nous laissons la parole à ce grand maître, à cet incomparable artiste que fut Régnier qui jouait en 1832