‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 287 sur 305 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

RUSTIGHELLO, ASTOLFO.

ASTOLFO.

Que diable fais-tu là, Rustighello?

RUSTIGHELLO.

J’attends que tu t’en ailles, Astolfo.

En vérité !

ASTOLFO.

RUSTIGHELLO.

Et toi, que fais-tu là, Astolfo?

ASTOLFO.

J’attends que tu t’en ailles, Rustighello.

RUSTIGHELLO.

A qui donc as-tu affaire, Astolfo?

ASTOLFO.

A l’homme qui demeure dans cette maison. - Et toi, à qui en veux-tu?

RUSTIGHELLO.

Au même.

Diable !

ASTOLFO.

RUSTIGHELLO.

Qu’est-ce que tu en veux faire?

ASTOLFO.

Je veux le mener chez la duchesse. — Et toi?

Je veux le mener chez le duc.

RUSTIGHELLO.

ASTOLFO.

Diable !

RUSTIGHELLO.

QTest-ce qui l’attend chez la duchesse?

ASTOLFO.

L’amour, sans doute. — Et chez le duc?

Probablement la potence.

RUSTIGHELLO.

ASTOLFO.

Comment faire? il ne peut pas être à la fois chez le duc et chez la duchesse, heureux et pendu.

RUSTIGHELLO.

A-t-il de l’esprit, cet Astolfo!

amant

Il fait un signe, les deux sbires cachés sous le balcon ducal s’avancent et saisissent au collet Astolfo.

RUSTIGHELLO.

Saisissez cet homme. — Vous avez entendu ce qu’il a dit. Vous en témoignerez. - — Silence, Astolfo !

Aux autres sbires.

Enfants, à l’œuvre, à présent! Enfoncez-moi cette porte.

Dans le troisième acte, la scène de l’orgie, à partir de la page 158 jusqu’à la page 163 (1), doit etre jouée comme il suit :

GUBETTA

Une chanson à boire, messieurs! il nous faut une chanson à boire qui vaille mieux que le sonnet du marquis Ololerno. Ce n’est pas moi qui vous en chanterai une, je jure par le bon vieux crâne de mon père que je ne sais pas de chansons, attendu que je ne suis pas poète et que je n’ai point 1 esprit assez galant pour faire se becqueter deux rimes au bout d’une idée. Mais vous, seigneur Maffio, qui êtes de belle humeur, vous devez savoir quelque chanson de table. Que diable ! chantez nous-la, amusons-nous!

MAFFIO

Je veux bien, emplissez les verres.

Il chante.

Amis, vive l’orgie!

J’aime la folle nuit Et la nappe rougie Et les chants et le bruit,

Les dames peu sévères.

Les cavaliers joyeux.

Le vin dans tous les verres,

L’amour dans tous les yeux!

La tombe est noire,

Les ans sont courts,

Il faut, sans croire Aux sots discours.

Très souvent boire,

» Aimer toujours!

TOUS EN CHŒUR

La tombe est noire, etc.

Ils choquent leurs verres en riant aux éclats. Tout à coup on entend des voix éloignées qui chantent au dehors sur un ton lugubre.

h) Voir pages 5 r j 'a 517 de cette édition.

VOIX AU DEHORS

SanBum et tenribile nornen ejm. Initium sapientiœ timor Domini.

JEPPO.

Écoutez, messieurs! Corbacque! Pendant que nous chantons à boire, l’écho chante vêpres.

TOUS

Ecoutons !

VOIX AU DEHORS, un peu plus rapprochées.

Nisi Dominas cuBodierit civitatem, fruBra violât qui eu B 0 dit eam.

JEPPO, riant.

Du plain-chant tout pur.

MAFFIO

Quelque procession qui passe.

GENNARO

A minuit! C’est un peu tard.

JEPPO.

Bah! continuons.

VOIX AU DEHORS, qui se rapprochent de plus en plus.

Oeulos habent, et non videbunt. Nares habent, et non odorabunt. A. tires habeni, et non audient.

JEPPO.

Sont- ils braillards, ces moines!

MAFFIO

Regarde donc, Gennaro. Les lampes s’éteignent ici. Nous voici tout à l’heure dans l’obscurité.

VOIX AU DEHORS, très près.

Manus habent, et non palpabuni. Pedes habeni et non ambulabunt. Non cîamabunl in gulture suo.

GENNARO

Il me semble que les voix se rapprochent.

JEPPO.

La procession me fait l’effet d’être en ce moment sous nos fenêtres.

MAFFIO

Ce sont les prières des morts.

C’est quelque enterrement.

ASCANIO

JEPPO.

Buvons à la santé de celui qu’on va enterrer.

GUBETTA

Savez-vous s’il n’y en a pas plusieurs?

JEPPO.

Eh bien, à la santé de tous!

Ils choquent leurs verres.

APOSTOLO

Bravo! Et continuons de notre côté notre chanson à boire.

TOUS EN CHŒUR

La tombe est noire.

Les ans sont courts,

Il faut, sans croire Aux sots discours.

Très souvent boire,

Aimer toujours!

VOIX AU DEHORS

Non mortui lauàabunt te, Domine, neque omnes qui descendunt in infernum.

MAFFIO

Dans la douce Italie,

Qtdéclaire un si doux ciel.

Tout est joie et folie,

Tout est nectar et miel.

Ayons donc à nos fêtes Les fleurs et les beautés ,

La rose sur nos têtes,

La femme à nos côtés!

TOUS

La tombe est noire, etc.

La grande porte du fond s’ouvre.

L’auteur ne terminera pas cette note sans engager ceux des acteurs de province qui pourraient être chargés des rôles de sa pièce à étudier, s’ils en ont l’occasion , la manière dont Lucrèce Borgia c st représentée à la Porte-Saint-Martin. L’auteur est heureux de le dire, il n’est pas un rôle dans son ouvrage qui ne soit joue avec une intelligence singulière. Chaque acteur a la physionomie de son rôle. Chaque personnage se pose

à son plan. De là un ensemble parfait, quoique mêlé à tout moment de verve et de fantaisie. Le jeu général de la pièce est tout à la fois plein d’harmonie et plein de relief, deux qualités qui s’excluent d’ordinaire. Aucun de ces effets criards qui détonnent dans les troupes jeunes, aucune de ces monotonies qui alanguissent les troupes faites. Il n’est pas de troupe à Paris qui comprenne mieux que celle de la Porte -Saint- Martin la mystérieuse loi de perspective suivant laquelle doit se mouvoir et s’étager au théâtre ce groupe de personnages passionnés ou ironiques qui noue et dénoue un drame.

Et cet ensemble est d’autant plus frappant dans le cas présent, qu’il y a dans Lucrèce Borgia certains personnages du second ordre représentés à la Porte-Saint-Martin par des acteurs qui sont du premier ordre et qui se tiennent avec une grâce, une loyauté et un goût parfaits dans le demi-jour de leurs rôles. L’auteur les en remercie ici.

Quantaux deux grands acteurs dont la lutte commence aux premières scènes du drame et ne s’achève qu’à la dernière, l’auteur n’a rien à leur dire qui ne leur soit dit chaque soir d’une manière bien autrement éclatante et sonore par les acclamations dont le public les salue. M. Frédérick a réalisé avec génie le Gennaro que l’auteur avait rêvé. M. Frédérick est élégant et familier, il est plein de fatalité et plein de grâce, il est redoutable et doux ; il est enfant et il est homme ; il charme et il épouvante ; il est modeste, sévère et terrible. Mademoiselle George réunit également au degré le plus rare les qualités diverses et quelquefois même opposées que son rôle exige. Elle prend puissamment et en reine toutes les attitudes du personnage qu’elle représente. Mère au premier acte, femme au second, grande comédienne dans cette scène de ménage avec le duc de Ferrare , oh elle est si admirablement secondée par M. Lockroy, grande tragédienne pendant l’insulte, grande tragédienne pendant la vengeance, grande tragédienne pendant le châtiment, elle passe comme elle veut, et sans effort, du pathétique tendre au pathétique terrible. Elle fait applaudir et elle fait pleurer. Elle est sublime comme Hécube et touchante comme Desdémona.

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