AUTRE VARIANTE DE LA SCÈNE FINALE
GENNARO
Je n’écoute plus rien. Finissons-en.
Il la saisit par les cheveux et la frappe.
DONA LUCREZIA
Gennaro! - — Je suis ta mère!
GENNARO, tremblant et laissant tomber le couteau.
Ma mère! oh! vous raillez!
DONA LUCREZIA
Ta mère! et tu m’as tuée!
GENNARO
Oh! non, cela n’est pas! est-ce que cela se peut? Vous, ma mère! Par pitié, dites-moi que vous n’ètes pas ma mère!
DONA LUCREZIA, tirant de sa poitrine un paquet de lettres ensanglantées.
Il y avait là sur mon cœur des lettres. Les voici. Prends-les, Gennaro. Mon sang n’a peut-être pas tout effacé. — Reconnais-tu cette écriture?
GENNARO, y jetant un regard.
Mes lettres!
DONA LUCREZIA
Le poignard a passé au travers. La cuirasse est moins bonne que tu ne croyais, Gennaro.
GENNARO
Oh oui! ô mon Dieu! vous êtes bien ma mère! Oh! je n’avais pas songé à l’inceste! Dieu du ciel! pourquoi ne me l’avoir pas dit plus tôt?
DONA LUCREZIA
J’avais honte. Pour me faire dire tout, mon fils, il a fallu la pointe de ton couteau. Mon secret m’a jailli du cœur avec mon sang. — Te l’avouerai-je? il m’était doux d’être du moins aimée par toi d’un côté, pendant que tu me haïssais de l’autre. Tu aimais ta mère, Gennaro, aurais-tu aimé Lucrèce Borgia?
GENNARO
Vous, ma mère!
DONA LUCREZIA
Et puis le Valentinois était là, le Valentinois qui a tué ton père! Une fois mon secret connu, ne fût-ce que de toi, tu n’aurais pas vécu un jour. Hélas! dans l’obscurité même où je t’avais caché, il me semblait par moment que le tigre rôdait autour de toi, et je tremblais, malheureuse mère, qu’il ne te flairât de sa famille!
GENNARO
J’ai tué ma mère! vous êtes ma mère! Oh! que de crimes mis à nu par ce seul mot!
Une mère incestueuse!
GENNARO
Un fils parricide!
DONA LUCREZIA
Gennaro !
GENNARO
Oui, je suis parricide! Oui, c’est bien moi qui ai fait cela, moi qui suis là, moi qui parle! Mon Dieu! que cela est étrange d’être parricide!
Mon fils, reviens à toi!
DONA LUCREZIA
GENNARO
Parricide! Oh! est-ce que ces murailles me souffriront ici sans m’écraser? On m’avait dit que les parricides étaient des êtres tellement monstrueux que les plafonds de marbre se précipitaient d’eux-mêmes sur leurs têtes. Et moi, je marche, je respire, je vis, je suis! Maudissez-moi, ma mère! étendez votre bras sur moi! le bras d’une mère levé pour maudire son fils doit faire crouler le ciel !
DONA LUCREZIA
Mon fils, ce meurtre n’est pas ton crime, c’est ma faute!
GENNARO
Est-ce que je n’ai pas quelque chose de changé dans le visage? Cela se voit-il, dites-moi, quand on est parricide? Regardez-moi bien, ma mère! est-ce que je ressemble encore aux autres hommes? Il est impossible que je n’aie pas un signe sur le front! comment est-il fait, ce signe? — Oh! n’est-ce pas? on se rangera devant moi désormais, on se détournera, on ne me fera pas de mal, on me laissera passer comme une chose sacrée, comme la proie vivante de la fatalité, les toits où j’aurai dormi s’écrouleront, la trace de mes pas ne pourra s'imprimer dans la neige, ni sur le sable, tout ce que j’aurai touché s’évanouira, les mères frapperont leurs enfants sur mon passage pour qu’ils se souviennent toute leur vie de m’avoir vu. N’est-ce pas que c’est terrible? Cela se fera pour moi. Cela s’est bien fait pour Caïn. Je vais devenir un homme comme il y en a dans les contes. Tenez, vous voyez bien que ce sang que j’ai sur les mains ne veut pas s’effacer! Regardez-moi bien.
Montrant son front.
Je vous dis qu’il est impossible que je n’aie pas quelque chose là.
DONA LUCREZIA
Tu n’as rien! ta tête se perd, mon Gennaro!
540 LUCRÈCE BORGI A.
GENNARO
Il j a un mot, vous dis-je, qui est écrit là, et que je sens bien,
Non. Quel mot?
Quel mot? Parricide!
DONA LUCREZIA
GENNARO
moi !
LE MANUSCRIT
DE
LUCRÈCE B0RG1A.
La première impression que l’on éprouve en parcourant d’un bout à l’autre le manuscrit de Lucrèce Borgia, c’est que ce drame a été écrit d’une allure rapide. Il semble que Victor Hugo, en pleine possession de son sujet, ait été pressé de terminer sa pièce; il a du même, pour ne pas perdre de temps, avoir plusieurs plumes à sa portée, car on reconnaît dans de nombreux passages des écritures alternées provenant de plumes différentes.
Quand on relit attentivement le manuscrit, on peut se convaincre que des scènes entières ont été improvisées d’un premier jet; d’autres au contraire ont été revues, corrigées, remaniées, refaites même entièrement, mais l’impression générale qui subsiste, c’est que, si parfois des scènes ont été particulièrement travaillées , même dans les ajoutés la fougue de l’inspiration s’accuse très nettement; elle est justifiée d’ailleurs par la rapidité de l’exécution puisqu’en onze jours les trois actes étaient achevés.
Le manuscrit de Lucrèce Borgia est de même format et de même papier que celui du Roi s'amuse et, comme lui , écrit des deux côtés de la page.
Sur le premier feuillet, le ti're définitif : Lucrèce Borgia, est tracé, comme les titres d’actes, d’une écriture droite, un peu fantaisiste. Nous en donnons le fac-similé, page 439.
Au feuillet suivant, le titre primitif écrit en 1832 en même temps que le drame : Un souper a Ferrare, est, comme tout le manuscrit, en anglaise appuyée, nette.
En tête de la préface cette note :
Il y a encore environ quatre pages de préface qu’on pourra venir chercher ce soir.
Peu de ratures dans cette préface conforme à l’édition.
Comme pour Marion de Lorme et le Roi s’amuse , les actes sont paginés séparément par lettres alphabétiques.