ACTE PREMIER
MARION, piquée.
Ah! monsieur!
DIDIER, sans y prendre garde.
Tout à l'heure, au pied de ces murailles, J'ai senti de pitié s'émouvoir mes entrailles, Oui, de pitié pour vous. — Moi, funeste et maudit, Avant que d'achever ce pas, je me suis dit : « Là-haut, dans sa vertu, dans sa beauté première, Veille, sans tache encore, un ange de lumière, Un être chaste et doux, à qui, sur les chemins, Les passants, à genoux, devraient joindre les mains. Et moi, qui suis-je, héla's! qui rampe avec la foule? Pourquoi troubler cette eau si belle qui s'écoule? Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi d'un souffle impur De cette âme sereine aller ternir l'azur? Puisqu'à ma loyauté, candide, elle se fie, Elle que l'innocence à mes yeux sanctifie, Ai-je droit d'accepter ce don de son amour, Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour? »
MARION, à part.
Çà, je crois qu'il me fait de la théologie. Serait-ce un huguenot? .
DIDIER
Mais la douce magie De votre voix, venant jusqu'à moi dans la nuit, M'a tiré de mon doute et près de vous conduit.
MARION
Quoi! vous m'avez ouï parler? l'étrange chose!
DIDIER
Avec une autre voix...
MARIO N, -vivement.
Celle de dame Rose.
N'est-ce pas qu'on dirait une voix d'homme? Elle a Le parler rude et fort. — Mais, puisque vous voilà, Je ne vous en veux plus. — Seyez-vous, je vous prie,
Lui montrant une place près d'elle.
DIDIER
Non, à vos pieds.
Il s'assied sur un tabouret aux pieds de Marion, et la regarde quelques instants dans une contemplation muette.
— Écoutez-moi, Marie.
J'ai pour tout nom Didier. Je n'ai jamais connu Mon père ni ma mère. On me déposa nu, Tout enfant, sur le seuil d'une église. Une femme, Vieille et du peuple, ayant quelque pitié dans l'âme, Me prit, fut ma nourrice et ma mère, en chrétien M'éleva, puis mourut, me laissant tout son bien, Neuf cents livres de rente, à peu près, dont j'existe. Seul à vingt ans, la vie était amère et triste, Je voyageai. Je vis les hommes; et j'en pris En haine quelques-uns, et le reste en mépris; Car je ne vis qu'orgueil, que misère et que peine Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine. Si bien que me voici, jeune encore, et pourtant Vieux, et du monde las comme on Test en sortant; Ne me heurtant à rien où je ne me déchire ; Trouvant le monde mal, mais trouvant l'homme pire. Or, je vivais ainsi, pauvre, sombre, isolé, Quand vous êtes venue, et m'avez consolé. Je ne vous connais pas. Au détour d'une rue, C'est à Paris qu'un soir vous m'êtes apparue. Puis je vous ai parfois rencontrée, et toujours