‹ Marion de LormeChapitre 103 sur 209 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

Aux spectateurs.

Et vous, messieurs, et vous, Lorsque vous rentrerez ce soir dans vos familles, Vous ne manquerez pas de mères et de filles Qui vous diront: — Mon Dieu! c'estun bien grand forfait! Vous pouviez l'empêcher, vous ne l'avez pas fait! — Didier! on doit savoir qu'il faut que je vous suive. Ils ne vous tueront pas s'ils veulent que je vive!

DIDIER

Non, laisse -moi mourir. Cela vaut mieux, vois-tu? Ma blessure est profonde, amie! elle aurait eu Trop de peine à guérir. Il vaut mieux que je meure. Seulement si jamais, — vois- tu comme je pleure? — Un autre vient vers toi, plus heureux ou plus beau, Songe à ton pauvre ami couché dans le tombeau !

MARION

Non! tu vivras pour moi. Sont-ils donc inflexibles? Tu vivras!

DIDIER

Ne dis pas des choses impossibles; A ma tombe plutôt accoutume tes yeux.

Embrasse-moi. Vois-tu, mort, tu m'aimeras mieux J'aurai dans ta mémoire une place sacrée. Mais vivre près de toi, vivre l'âme ulcérée, 0 ciel! moi qui n'aurais jamais aimé que toi, Tous les jours, peux-tu bien y songer sans effroi? Je te ferais pleurer, j'aurais mille pensées Que je ne dirais pas, sur les choses passées, J'aurais l'air d'épier, de douter, de souffrir, Tu serais malheureuse! — Oh! laisse-moi mourir!

LE CONSEILLER, a Marion.

Il faut dans un moment que le cardinal passe. Il sera temps encor de demander leur grâce.

MARION

Le cardinal ! c'est vrai. Le cardinal viendra. Il viendra. Vous verrez, messieurs, qu'il m'entendra. Mon Didier, tu vas voir ce que. je vais lui dire. Ah! comment peux-tu croire, enfin c'est du délire, Que ce bon cardinal, un vieillard, un chrétien, Ne te pardonne pas? — Tu me pardonnes bien!

Neuf heures sonnent. — Didier fait signe à tous de se taire. Marion écoute avec terreur. — Les neuf coups sonnés, Didier s'appuie sur Saverny.

DIDIER, au peuple.

Vous qui venez ici pour nous voir au passage, Si l'on parle de nous, rendez-nous témoignage Que tous deux sans pâlir nous avons écouté Cette heure qui pour nous sonnait l'éternité !

Le canon éclate à la porte du donjon. Le voile noir qui cachait la brèche du mur tombe. Paraît la litière gigantesque du cardinal, portée par vingtquatre gardes à pied, entourée par vingt autres gardes portant des hallebardes et des torches. Elle est écarlate et armoriée aux armes de la maison de Richelieu. Les rideaux de Ja litière sont fermés. Elle traverse lentement le fond du théâtre. Rumeur dans la foule.

MARION, se traînant sur les mains jusqu'à la litière, et se tordant les mains.

Au nom de votre Christ, au nom de votre race, Grâce! grâce pour eux, monseigneur!

UNE VOIX, sortant de la litière.

Pas de grâce!

Marion tombe sur le pavé. — La litière passe, et le cortège des deux condamnés se met en marche et sort à sa suite. — La foule se précipite sur leurs pas à grand bruit.

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