ACTE PREMIER
Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur! — Qui fait ce mariage? On vous force, j'ejpère !
DONA SOL
Le roi, dit-on, le veut.
Le roi ! le roi ! Mon père Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien. Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien, Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve ! Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis Le serment de venger mon père sur son fils. Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles ! Car la haine est vivace entre nos deux familles. Les pères ont lutté sans pitié, sans remords, Trente ans! Or, c'est en vain que les pères sont morts, Leur haine vit. Pour eux la paix n'est point venue, Car les fils sont debout, et le duel continue. Ah ! c'est donc toi qui veux cet exécrable hymen ! Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !
DONA SOL
Vous m'effrayez.
HERNANI
Chargé d'un mandat d'anathème, Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même! Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina, Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrana, Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille. A défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille, Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux, Que votre front reluise entre des fronts royaux ;
10 HERNANI
Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse, Mainte reine f)eut-être envîra sa duchesse. Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus, Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus. Peut-être aurai-je aussi quelque blason illustre Qu'une rouille de sang à cette heure délustre; Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis, Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis, Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée, Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée. En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous. Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre.
11 faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.
DONA SOL
Je vous suivrai.
HERNANI
Parmi mes rudes compagnons?
Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms, Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse, Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse? Vous viendrez commander ma bande, comme on dit? Car, vous ne savez pas? moi, je suis un bandit! Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes, Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes, Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu, La vieille Catalogne en mère m'a reçu.
Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves, Je grandis, et demain trois mille de ses braves, Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor, Viendront... — Vous frissonnez! réfléchissez encor. Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,