‹ Marion de LormeChapitre 131 sur 209 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

Venir ravir de force une femme la nuit !

Que mon bandit vaut mieux cent fois! Roi, je proclame

Que, si l'homme naissait où le place son âme,

Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur,

Gerte, il serait le roi, prince, et vous le voleur!

DON CARLOS, essayant de l'attirer.

Madame!..

DONA SOL

Oubliez-vous que mon père était comte?

DON CARLOS

Je vous ferai duchesse.

DONA SOL, le repoussant.

Allez, c'est une honte!

Elle recale de quelques pas.

Il ne peut être rien entre nous, don Carlos. Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots, Moi je suis fille noble, et, de ce sang jalouse, Trop pour la concubine et trop peu pour l'épouse

DON CARLOS

Princesse !

DONA SOL

Roi Carlos, à des filles de rien Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien, Si vous m'osez traiter d'une façon infâme, Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme!

Eh bien ! partagez donc et mon trône et mon nom, Venez. Vous serez reine, impératrice..»

DONA SOL

Non.

C'est un leurre. Et d*ailleurs, Altesse, avec franchise*

36 HERiNAJNJl.

S'agît-il pas de vous, s'il faut que je le dise, J'aime mieux avec lui mon Hernani, mon roi, Vivre errante, en dehors du monde et de la loi, Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l'année, Partageant jour à jour sa pauvre destinée, Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur, Que d'être impératrice avec un empereur 1

DON CARLOS

Que cet homme est heureux !

DONA SOL

Quoi! pauvre, proscrit même!..

DON CARLOS

Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puisqu'on l'aime ! Moi, je suis seul! Un ange accompagne ses pas ! — Donc vous me haïssez?

DONA SOL

Je ne vous aime pas.

DON CARLOS, la saisissant avec violence.

Eh bien! que vous m'aimiez ou non, cela n'importe ! Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte. Vous viendrez ! je vous veux ! Pardieu, nous verrons bien Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien!

DONA SOL, se débattant.

Seigneur! oh! par pitié! — Quoi! vous êtes altesse, Vous êtes roi! duchesse, ou marquise, ou comtesse, Vous n'avez qu'à choisir; les femmes de la cour Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour. Maïs mon proscrit, qu'a-t-il reçu du ciel avare ? Ah! vous avez Castille, Aragon et Navarre, Et Murcie, et Léon, dix royaumes encor.

AGTE DEUXIEME. 37

Et les Flamands, et l'Inde avec les mines d'or ; Vous avez un empire auquel nul roi ne touche, Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche ! Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi, Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi ?

Elle se jette à ses genoux. Il cherche à l'entraîner. DON CARLOS.

Viens ! Je n'écoute rien. Viens ! Si tu m'accompagnes Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes. Dis, lesquelles veux-tu? Choisis.

Elle se débat dans ses îj.tes.

DONA SOL

Pour mon honneur, Je ne veux rien de vous, que ce poignard, seigneur.

Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.

Avancez maintenant, faites un pas !

DON CARLOS

La belle !

Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle.

Il yeut faire un pas. Elle lève le poignard» DONA SQL.

Pour un pas, je vous tue, et me tue.

Il recule encore. Elle se détourne et crie arec force.

Hernani !

Hernani !

DON CARLOS

Taisez-vous!

DONA SOL, le poignard levé.

Un pas! tout est fini.

38 HERNANI

DON CARLOS

Madame! à cet excès ma douceur est réduite : J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite...

"JERNANI, surgissant tout à coup derrière lui.

Vous en oubliez un!

Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui, dans l'ombre, les bras croisés sous le long manteau qui l'enveloppe, et le large bord de son chapeau relevé. Dona Sol pousse un cri, court a Hernani et l'entoure de ses bras.

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