‹ Marion de LormeChapitre 171 sur 209 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Qu'il fut grand! De son temps c'était encor plus beau. Le pape et l'empereur! ce n'était plus deux hommes. Pierre et César! en eux accouplant les deux Romes, Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen, Redonnant une forme, une âme au genre humain, Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle, Et tous deux remettant au moule de leur main Le bronze qui restait du vieux monde romain! Oh! quel destin! —Pourtant cette tombe est la sienne! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne? Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi! Avoir été l'épée, avoir été la loi!

Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne! Quoi! pour titre césar et pour nom Gharlemagne Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde!... et que tout tienne là! Ah! briguez donc l'empire et voyez la poussière Que fait un empereur! Couvrez la terre entière De bruit et de tumulte ; élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites : c'est assez! Taillez à larges pans un édifice immense! Savez-vous ce qu'un jour il en reste? ô démence! Cette pierre ! Et, du titre et du nom triomphants? Quelques lettres à faire épeler des enfants ! Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme!... — Oh! l'empire! l'empire! Que m'importe ! j'y touche, et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit : Tu l'auras! Je l'aurai! Si je l'avais !... — O ciel ! être ce qui commence! Seul, debout, au plus haut de la spirale immense ! D'une foule d'États l'un sur l'autre étages Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés

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Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;

Voir au-dessous des rois les maisons féodales,

Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;

Puis évoques, abbés, chefs de clans, hauts barons ;

Puis clercs et soldats; puis, loin du faîte où nous sommes,

Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme,' — les hommes.

Les hommes ! c'est-à-dire une foule, une mer,

Un grand bruit; pleurs et cris; parfois un rire amer;

Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare,

A travers tant d'échos, nous arrive fanfare.

Les hommes! des cités, des tours, un vaste essaim.

De hauts clochers d'église à sonner le tocsin!

Rêvant.

Base de nations portant sur leurs épaules La pyramide énorme appuyée aux deux pôles, Flots vivants, qui toujours l'étreignant de leurs plis5 La balancent, branlante, à leur vaste roulis, Font tout changer de place et, sur ses hautes zones, Gomme des escabeaux font chanceler les trônes, Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats, Lèvent les yeux au ciel... Rois ! regardez en bas!

— Ah! le peuple! océan! onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! Miroir où rarement un roi se voit en beau !

Ah ! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus !

— Gouverner tout cela! monter, si l'on vous nomme,

A ce faîte! y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme: Avoir l'abîme là!... Pourvu qu'en ce moment Il n'aille pas me prendre un éblouissement !

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