SCÈNE IT
DON CARLOS, seul
Charlemagne, pardon I ces voûtes solitaire?
Ne devraient répéter que paroles austères.
Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement
Que nos ambitions font sur ton monument.
— Ab ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée
Que l'Europe ainsi faite et commo il l'a laissée!
Un édifice avec deux hommes au sommet,
Doux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.
Presque tous les États, duchés, fiefs militaires,
Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires;
Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,
Tout marche, et le hasard corrige le hasard.
De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate
Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlato,
Double sénat sacré dont la terre s'émeut,
Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut
Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclo&e,
Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,
Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ;
Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;
Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave,
Et tous les rois soudain verront l'idée esclave
Sur leurs têtes de rois que ses piois courberont
Surgir, le globe en main ou la tiare au front.
Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre
Que par eux et pour eux. Un suprême mystère
Vit en eux; et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois.
Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L'un d ins sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire,
L'univers ébloui contemple avec (erreur
Ces doux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.
— L'empereur! l'empereur I être empereur! 0 rage, Ne pas l'être! et sentir son cœur plein de courage ! Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau ! Qu'il fut grand! De son temps c'était encor plus beau. Oh! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne! Tout est-il donc si pou que ce soit là qu'on vienne? Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi I Avoir été l'épée, avoir été la loi!
Vivant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne! 'Quoi! pour titre césar et pour nom Charlemagne! Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde!... Et que tout tienne lài Ah! briguez donc l'empire! et voyez la poussière Que fait un empereur! Couvrez la terre entière De bruit et de tumulte. Élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites : C'est assez! Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme!... — Oh! l'empire! l'empire! Que m'importe! j'y touche, et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit : Tu l'auras! Je l'aurai. Si je l'avais!... — 0 ciel! être ce qui commence! Seul, debout, au plus haut de la spirale immense 1 D'une foule d'États l'un sur l'autre étages Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés Les rois, et sur leurs têtes ossuyer sos sandales; Voir au-dessous des rois les maisons féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons; Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes, Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, — les hommes. Les hommes! c'est-à-dire une foule, une mer, Un grand bruit ; pleurs et cris ; parfois un rire amer. Ah! le peuple! océan! onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! Miroir où rarement un roi se voit en beau! Ah ! si l'on regardait parfois daHS ce flot sombre, On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus! — Gouverner tout cela ! monter, si l'on vous nomme, A ce faîte! y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme Avoir l'abîme là ! — Malheureux! qu'ai-je en moi? Être empereur? mon Dieu! j'avais trop d'être roi! Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi? Qui me conseillera?
Il tombe à genoux devant le tombeau.
Charlemagne! c'est toi!
Ah! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface,
Prend nos deux majestés et les met face à face.
Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau..
Quelque chose de grand, de sublime et de beau!
Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose I
Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose
Y toucher. Apprends-moi ton secret de régner,
Et dis-moi qu'il vaut mieux punit que pardonner !
— N'est-ce pas? — Ombre auguste, empereur d'Allemagne.
Oh! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne !
Parle I dût eu parlant Ion souffle souverain
Me briser sur le front cette porte d'airain!
Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde
Carlos étudier ta tête comme un monde ;
Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant !
Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant !
Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille !
Il approche la clef de la serrure.
Entrons I
Il recule.
Dieu! s'il allait me parler ! s'il s'éveille l S'il était là, debout et marchant à pas lents ! Si j'allais ressortir avec des cheveux blancs! Entrons toujours.
Bruit de pas.
On vient! Qui donc ose, à cette heure, Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure? Qui donc?
Le bruit s'approche.
Ah! j'oubliais! ce sont mes assassins!
Il ouvre la porte du tombeau, qu'il referme sur lui. — Entrent do divers cô(ô» plusieurs hommes, marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs Chapeaux
ïïs&m
JL*
*Wv>