ACTE CINQUIÈME. U
MARION
Mon Didier, je t'adore, Mais viens donc !
DIDIER
Voulez-vous me regarder encore?
11 la regarde fixement.
M A R ION, terrifiée sous le regard de Didier. A part.
Dieu! les baisers de l'autre, est-ce qu'il les verrait?
Haut.
Écoutez-moi, Didier, vous avez un secret.
Vous êtes mal pour moi. Vous avez quelque chose!
Il faut me dire tout. Vous savez, on suppose
Souvent le mal; et puis, plus tard on est fâché
Quand un malheur survient par un secret caché.
Ah! j'avais autrefois ma part dans vos pensées!
Toutes ces choses-là sont-elles donc passées?
Ne m'aimez-vous donc plus?— Vous souvient-il deBlois?
De la petite chambre où j'étais autrefois?
Gomme nous nous aimions dans une paix profonde,
Que c'était un oubli de toute chose au monde.
Seulement, vous, parfois vous étiez inquiet.
Souvent j'ai dit : — Mon Dieu! si quelqu'un le voyait!
—C'était charmant !— Un jour a tout perdu.— Chère âme,
Combien m'avez-vous dit de fois, en mots de flamme,
Que j'étais votre amour, que j'avais vos secrets,
Que je ferais de vous tout ce que je voudrais!
Quelles grâces jamais vous ai-je demandées?
Vous savez, bien souvent j'entre dans vos idées;
Mais aujourd'hui cédez! — Il y va de vos jours!
Ah! vivez ou mourez, je vous suivrai toujours!
Toute chose avec vous, Didier, me sera douce,
La fuite ou réchafaud!... — Eh bien, il me repousse!
Laissez-moi votre main, cela vous est égal,
Mon front sur vos genoux ne vous fait pas de mal !
J'ai couru pour venir; je suis bien fatiguée.
Ah! qu'est-ce qu'ils diraient ceux qui m'ont vue si gaie,
Si contente autrefois, de me voir pleurer là?
— As-tu quelque grief sur moi? dis-moi cela. Hélas ! souffre à tes pieds la pauvre malheureuse ! C'est une chose, ami, vraiment bien douloureuse Que je ne puisse pas obtenir un seul mot
De vous ! — Enfin on dit ce qu'on a. — Non, plutôt, Poignardez-moi. — Voyons, mes larmes sont taries, Et je veux te sourire, et je veux que tu ries, Et, si tu ne ris pas, je ne t'aimerai plus!
— Je fis assez longtemps tout ce que tu voulus, C'est ton tour. Dans les fers ton âme s'est aigrie. Parle-moi, voyons, parle, appelle-moi : Marie!...
DIDIER
Marie, ou Manon?
MARION, tombant épouvantée à terre.
Didier, soyez clément!
DIDIER, d'une voix terrible.
Madame, on n'entre pas ici facilement !
Les bastilles d'État sont nuit et jour gardées,
Les portes sont de fer, les murs ont vingt coudées!
Pour que devant vos pas la prison s'ouvre ainsi,
A qui vous êtes-vous prostituée ici?
Didier, qui vous a dit?...