‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 19 sur 25 · I.E DUEL · texte numérisé non relu

I.E DUEL

cèrent l’un vers l’aulre. Au bout de dix pas, Frédéric tira ; René fil un soubresaut; il porta la main à sa poitrine, et on vit son gilet se rougir de sang. « Bien » visé, dit-il, j’en tiens. » Et il chancela. Les témoins accoururent vers lui. Frédéric lui-même, qui avait jeté son pistolet, s’approcha: « Reste où tu étais,» lui cria le blessé, « je n’ai pas encore tiré. » Frédéric retourna à sa place ; René leva son arme, lâcha le coup, et se pencha en avant pour regarder à travers la fumée. 11 vit son ennemi étendu par terre. « Nous » sommes quittes » , dit-il , et il tomba. Quelques minutes après on le rapportait à Paris évanoui.

Disons tout de suite, pour n’avoir plus à y revenir, ce qui advint à Frédéric. Il avait l’épaule gauche cassée, et pendant quelques jours on se demanda s’il ne faudrait pas lui faire l’amputation du bras. Pourtant, à force de soins, l’opération put être évitée. Il conserva son bras, il est vrai ; mais il ne put depuis s’en servir que difficilement.

Quant à René, à partir du moment où on l’avait relevé, il n’avait pas encore repris connaissance. Le médecin qui fut appelé jugea tout de suite la blessure très-grave, et ne dissimula point ses craintes. Un violent délire survint. Souvent René appelait à grands cris Mariquita. Désolé, Prosper se demanda si

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la présence de la jeune fille n'aurait pas une heureuse influence sur le malade. 11 écrivit donc à Mariquita pour l’engager à venir. L’impression qu’elle reçut à la lecture de celte lettre fut vive; elle sentit son cœur se briser. Cependant elle n’hésita point sur la conduite qu’elle devait tenir. « On exagère peut-être le danger, » se dit-elle; d’ailleurs est-ce là ma place? Oh! si » M. Gérard était ici! » Mais quand Félicie apprit que René était blessé et qu’on ne pouvait répondre de sa vie : « Je veux l’aller soigner, s’écria-t-elle. » C’esi mon parrain; ma mère ne me pardonnerait » point de ne pas lui avoir servi de garde-malade. » Mariquita la vit partir , non sans regretter de ne pouvoir l’accompagner.

Le lendemain, comme elle venait d’arriver chez M me Pcrceval, on l’appela : un prêtre la demandait. « Mademoiselle, » lui dit-il quand elle se présenta, «je » n’ai pas l’honneur d’être connu de vous. Je suis » l’abbé Verncuil , ami d’enfance de René de Cler- » fond. Vous savez le malheur qui est arrivé? » Mariquita fit un signe de tête affirmatif. « Tout n’est » pas perdu sans doute, mais nous avons tout à » craindre. Son agitation est extrême, et nous fait y> redouter, si nous ne parvenons à la calmer, une » catastrophe prochaine. Nous avons pensé que par

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» voire seule présence vous pourriez nous aider, et » je suis venu pour vous adresser une demande que » vous ne repousserez pas, je l’espère. »

Mari qui ta le regarda avec un air de surprise et de doute. « Permcttcz-moi de croire, continua l’abbé , » que mon caractère de prêtre doit vous rassurer sur » la nature de la démarche que je viens solliciter. » Vous trouverez d’ailleurs, auprès du malade, une » religieuse. Peut-être parviendrons-nous à le sau- » ver; mais dussent nos soins être inutiles, vous êtes » chrétienne , Mademoiselle , et vous comprendrez » sans peine que je ne songe pas uniquement à la » vie du corps. Ce serait du moins une consolation » pour moi, si René, revenu à lui-même pendant » quelques heures, pouvait accepter les secours de » mon ministère. Je vous en supplie, ne refusez pas » de vous prêter à ce que nous attendons de vous. » Son salut dépend peut-être de la réponse que vous » allez me donner. /> Mariquila se leva : « Je vous » suis, Monsieur l’abbé ; veuillez me conduire. » Livrés à leurs réflexions, ils marchèrent en silence jusqu’à la rue Saint-Hvacinthe-Saint-Michel. Ils montèrent deux étages. Arrivés à l’étroit palier sur lequel s’ouvrait la chambre de René, iis s’arrêtèrent. M. Yerncuil écouta à la porte; il n’entendit rien.

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« Attendez un instant, dit-il; je vais revenir.» Et il entra doucement. Une affreuse pensée traversa l’esprit de Mariquita : « Tout serait-il tint? » Et elle sentit ses jambes défaillir sous elle. Mais l’abbé ressortit au môme moment : « Venez, dit-il. Il a eu tout » à l’heure une crise violente; mais il repose main- » tenant. » Elle le suivit.

Au chevet du lit était assise la religieuse; derrière elle Félicie préparait des bandes de linge. Dans un coin de la chambre, Prosper Gérard se tenait debout; il s’inclina devant Mariquita sans dire un mot. M. Verneuil s’était approché du lit et avait entr’ouvert les rideaux : elle regarda, vit René, et fut effrayée de sa pâleur. Elle voulut détourner la vue de ce spectacle; ses yeux tombèrent sur des vêtements ensanglantés. Elle frissonna, s’agenouilla au pied du lit, et se couvrant la figure d’un coin du drap, elle pleura, elle pria pour l’âme de celui qui lui paraissait déjà comme retranché de ce monde. « Est-ce ainsi » que je devais le retrouver? Qu’il vive seulement » assez, ô mon Dieu, pour avoir le temps de se ré- » concilier avec vous ! »

Elle se releva. Tout à l’heure elle n’avait pu soutenir la vue de René : maintenant elle éprouvait comme un étrange besoin de le regarder , de se

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graver son image dans la mémoire avant que la tombe le réclamât. Elle tenait ses yeux fixés sur lui : « Comme ses traits sont altérés! se dit-elle. Qui » croirait, en le voyant, qu’il était, il y a si peu de » temps, plein de force et de santé ? Hélas ! pouvais- » je m’attendre , il y a un an , quand je mettais en » lui tant d’espérances, que je le verrais mourir sitôt » cl mourir d’une telle mort? O René, de quel dernier » coup vous me percez le cœur! J’ai voulu la sépa- » ration : la voilà trop complète. C’est moi qui suis » revenue vers lui ; mais pourra-t-il seulement me » reconnaître? Saura-t-il que je veille à ses côtés ? » Après quelques minutes données à cette triste contemplation, elle alla s’asseoir près du foyer. Elle ne voyait plus René, mais elle écoutait avec angoisse son souflle inégal et haletant. « Comme il souffre! » murmurait-elle, quand les accès d’une toux convulsive soulevaient sa poitrine. Cessait-elle de l’entendre, elle s’imaginait qu’il avait peut-être exhalé le dernier soupir. Alors se levant à demi, elle prêtait l’oreille, jusqu’à ce que le bruit de la respiration vînt, pour quelques instants, dissiper ses terreurs. Excepté quelques paroles que l’abbé , en entrant , avait échangées avec la religieuse, chacun gardait un profond silence.

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Le temps s’écoulait. René continuait de dormir, d’un sommeil agité, il est vrai; mais enfin c’était le sommeil. M. Verneuil , que ses occupations appelaient ailleurs, dut se retirer. Comme il venait de sortir, midi sonna. En jetant les yeux sur la pendule, Mariquita aperçut par hasard, sur la cheminée, une lettre à son adresse. Elle en reconnut l’écriture. Vivement agitée, elle la saisit, fit signe à Prosper Gérard d’approcher, et sans prononcer un seul mot lui montra la lettre. « Il l'avait écrite, » dit Prosper à voix basse, « avant de partir pour Yincennes ; mais » elle ne devait vous être remise que si... » Il s’arrêta, et de grosses larmes lui vinrent aux yeux. « Attendez, » ajouta-t-il, demain peut-être... Vous ne la lirez » toujours que trop tôt. — Non , dit Mariquita, puis- » qu’elle m’est adressée, dès à présent elle m’appar- » tient. » D’une main tremblante, elle brisa le cachet, et tournant le dos à Prosper pour qu’il ne vit pas son émotion, elle lut ce qui suit :

« Si cette lettre vous est remise, vous pourrez dire, » en la recevant, que je ne suis plus. Je vais me » battre. Je sais combien le duel est contraire à vos » idées. Au nom de vos sévères principes, vous allez » sans doute me condamner, et je n’aurai fait peut-

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» être, par ma mort, qu'ajouter un nouveau grief à » tant d’autres. Et cependant c’est pour vous que j’ai » été risquer ma vie. Vous m’avez reproché de n’avoir » pas eu souci de votre réputation : mes torts pou- » vaient être réparés si vous aviez accepté l’offre de » ma main ; car nul n’aurait osé me soupçonner » d’avoir choisi une femme qui ne fût pas digne » d’estime. Vous ne l’avez pas voulu. Il ne me restait » donc qu’à donner un éclatant démenti à ï’insul- » teur qui vous calomniait. Et maintenant je vais lui » rendre raison de l’affront que je lui ai publique- » ment infligé. Si je succombe, Mariquita, rappelez- » vous seulement pour quelle cause j’ai succombé, » et peut-être serez-vous plus indulgente pour ma » mémoire. Songez parfois que je vous ai aimée » jusqu’à mon dernier soupir. Vous ne m’avez pas » cru vivant, mais vous croirez sans doute une voix » sortie dil tombeau. »

Aucune parole ne pourrait rendre la douleur de Mariquita. Jusque-là elle avait ignoré le motif du duel, et voilà que la vérité lui était subitement révélée. « C’est donc moi qui l’ai assassiné ! » se disaitelle avec désespoir. « Je croyais, en venant ici, avoir » épuisé toutes les afflictions, et je n’avais pas soup-

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» çonné celle qui m’était tenue en réserve. Oh ! » puisse-t-elle m’élre épargnée ! Sainte-Vierge , » venez-nous en aide : n’êtes-vous pas la consola- » trice des allligés, le salut des pauvres malades ? » Et regardant le lit où gisait René: « Non, il n'est » pas possible qu’il meure. Allons, ne songeons plus » qu’à le sauver. Du courage. Dieu qui inspirait » sans doute son ministre quand il m’est venu » chercher, Dieu ne voudra pas me laisser un re- » mords qui pèserait sur toute ma vie. » Fortifiée par la prière, elle reprit un peu plus de tranquillité, et attendit avec confiance ce qu’il plairait à la Providence de décider.

Tout à coup René poussa un profond soupir et s’éveilla. Cachée derrière le rideau, Mariquita entendit d’abord des sons inintelligibles sortir de sa bouche. Peu à peu sa .voix devint plus distincte, mais il n’y avait pas de suite dans ses paroles; l’incohérence du langage accusait le désordre de l’intelligence. De minute en minute le délire croissait. Bientôt une idée fixe sembla s’emparer de son esprit: il voulait partir, aller la rejoindre; elle s’était embarquée sans lui; elle se trouvait seule avec des Anglais qui chercheraient à /'enlever, s’il n’était pas là pour la défendre. Qui donc, elle? Mariquita

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n’eut pas à se le demander : le souvenir de son premier voyage était encore trop présent à sa pensée. Prosper essayait de calmer René: « Non, elle n’est » pas partie, lui répétait-il ; elle va venir; elle a dit » de l’attendre ici. »

Dans scs mouvements agités, René avait dérangé les linges qui couvraient sa blessure ; elle se rouvrit; il vit du sang sur ses mains : ses idées prirent aussitôt un autre cours. « Du sang! tiens, regarde, du sang! » Est-ce que je l’ai tuée? s’écria-t-il avec elTroi. Oui , » c’est vrai, je l’ai tuée! Vite, vite, que je me tue à » mon tour. » Et il se redressa brusquement, comme pour se précipiter hors du lit. Prosper se jeta sur lui pour le retenir; mais la (lèvre et le délire avaient rendu des forces au malade, et Prosper craignit d’avoir à soutenir une lutte corps ù corps. « Mentrcz- » vous, de grâce, Mademoiselle, dit-il à demi-voix; » il en est temps. »

Mariquita s’approcha. En la voyant, René laissa retomber scs bras; il fixa sur elle ses yeux égarés, mais brillants de joie; ses traits changèrent d’expression; il sourit: «Ah! vous voilà! Vous êtes donc » ressuscitée? » Et il lui prit la main : « Vous ne » savez pas , Mariquita , pendant que vous étiez » partie, quelqu’un.... Je ne me souviens pas bien...

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» Mais on est venu ; on voulait rompre notre ma- » riage... On disait que vous ne me verriez plus. » Vous allez rester? Écoutez-moi... » Mariquita l’interrompit: « Oui, je resterai; mais à une condition, » c’est que vous ferez tout ce que je voudrai. D’abord » il ne faut plus parler; ensuite vous allez vous » laisser soigner. » Et elle lui présenta une potion qu'il prit avec la docilité d’un enfant ; la religieuse put le panser, sans qu’il opposât aucune résistance. Il se contentait de suivre du regard Mariquita, inquiet s’il cessait ufi seul instant de l’apercevoir. Le médecin put, le soir, constater une légère amélioration dans son état.

Sept jours et sept nuits se passèrent pendant lesquels Mariquita ne prit pour ainsi dire aucun repos. Jamais garde-malade ne fut plus active et plus vigilante. Quelquefois seulement, pendait que René était assoupi , elle se jetait tout habillée sur un lit de camp , pour y goûter à la hâte quelques instants de sommeil, mais d’un sommeil si léger, qu’à peine René se réveillait-il, elle était sur pied. Vainement Prosper, vainement l’abbé lui répétaient qu’il n’était point raisonnable de s’imposer tant de fatigues , qu’elle-méme tomberait malade. « Sauvons-lc d’a- » bord, répondait-elle; nous aurons après tout le

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» temps de nous reposer et de nous soigner. » Et comme M. Verneuil insistait : « Pourquoi n’essaie- » rais-je pas mes forces jusqu’au bout? Je fais peul- » être l’apprentissage de ma vie à venir. J’envie le » sort de celle sœur : elle parait si tranquille et si » heureuse sous son vêlement de bure ! »

Grâce à la présence de Mariquita, les crises, qui donnaient d’abord tant d’inquiétude , perdaient de leur violence et de leur durée. On pouvait espérer la guérison de René; toutefois le médecin n’osait encore se prononcer avec certitude : tant que le délire persistait, on avait à craindre un transport au cerveau. La fièvre diminuait, mais les forces semblaient aussi décroître. Le huitième jour, tandis que Mariquita présentait un breuvage à René, elle s’aperçut qu’il se soulevait péniblement : pour lui épargner de la fatigue, elle lui passa son bras autour du cou et le soutint; il avait à peine fini de boire, qu’il se laissa retomber sur son chevet, et s’endormit presque aussitôt. Craignant, si elle faisait le moindre mouvement, de le réveiller, Mariquita demeura immobile, dans la même position. Au bout d’une demiheure René rouvrit les yeux, les tourna vers la jeune fille, et un vif étonnement se peignit sur sa figure ; son regard n’avait plus cet éclat étrange que donne la

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fièvre. «Vous ici! Mariquila, lui dit-il, et depuis » quand? Je n’ai donc pas rêvé? » Elle comprit aussitôt qu’il avait la perception exacte et nette de tout ce qui l’entourait, et en songeant à l’altitude dans laquelle elle se trouvait surprise, elle fut confuse et embarrassée. Elle essaya doucement de se dégager : « Laissez , reprit-il , je suis encore si » faible ! » Et appuyant sa tête sur le bras qui l’entourait, il effleura de ses lèvres la main qu’il sentait près de sa joue. Elle n’entendit pas ou parut ne pas entendre la prière qu’il lui adressait, et retira son bras. «Monsieur de Clerfond , dit-elle, vous étiez » malade, bien malade. Je suis venue... Je ne voulais » pas d’abord ; il me semblait que ce n’était pas ici » ma place. Mais M. l’abbé Verneuil a insisté, » presque exigé... Lui-môme pourra vous le dire. » — Ainsi, » reprit René avec un peu d’amertume, « vous n’avez fait qu’obéir à l’abbé... N’importe, je » vous remercie. Pourtant je ne vois pas trop ce que » j’ai pu gagner à guérir. » Mariquita ne répondit rien. Elle achevait de préparer une potion qu’elle remit aux mains de la religieuse; puis elle-même alla s’asseoir dans un coin , où René ne pouvait la voir.

Tout danger était désormais passé; et le médecin,

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à sa visite, déclara qu’il répondait des jours du malade. «Je n’ai plus rien à faire ici, » dit Mariquita à M. Verneuil; « je dois maintenant me retirer. » Et profitant d’un moment où René s’était assoupi, elle quitta la chambre pour n’y plus rentrer. Elle était certainement heureuse en songeant que derrière elle tout péril avait disparu; mais je ne sais si sa joie n’était pas mêlée de quelque involontaire regret: sans oser se l’avouer, elle avait éprouvé, au milieu de ses anxiétés , une secrète douceur à se sentir retenue par les soins qu’elle seule pouvait donner ; mais maintenant qu’elle n’était plus nécessaire , comment rester, à moins de confesser que l’afîection qu’elle avait voulu arracher de son cœur y tenait encore par de profondes racines ?

Quand René se réveilla, comme il n’entendait plus Mariquita: «Est-elle là? » demanda-t-il tout bas à Prosper qui se tenait près du lit. — « Non, elle est » partie. — Ah 1 déjà ! » Il n’ajouta pas un mot, mais il soupira. Il semblait ne retrouver la santé que pour retrouver en môme temps ses chagrins. Sa convalescence pourtant n’en fut pas retardée. Il avait écouté avec une vive émotion le récit des soins que lui avait prodigués Mariquita. Lorsqu’il fut sur pied, il cul la pensée d’aller lui exprimer sa rcconnais-

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sance. « Mais à quoi bon, se dit-il, m’exposer encore » à ses dédains? Elle a fait pour moi ce qu’elle aurait » fait pour le premier venu, en faveur duquel on » aurait imploré sa charité. J’étais pour elle un » pauvre mourant qu’il s’agissait de sauver , par » sentiment de pitié. Je suis guéri : on ne me doit » plus ni compassion ni intérêt. Elle me le ferait » cruellement sentir. Ne s’est-elle pas empressée de » fuir, dés que j’ai pu la reconnaître et lui parler? » N’était-ce pas me signitier assez clairement ses » volontés et m’interdire de la revoir ? »

M. Gérard n’avait été informé du duel et de la blessure de René qu’après que tout danger était passé. Désireux cependant de s’assurer par lui-même qu’il n’y avait plus rien à craindre, il hâta de quelques jours son voyage. « Eli bien ! » dit-il à son fils en arrivant, et d’un ton de mauvaise humeur, « encore de nouvelles sottises! Et à quel propos est » venue à René cette belle idée d’aller faire le » batailleur? Est-ce pour mieux apprendre à guérir » les blessures qu’il se passe la fantaisie d’en donner » et d’en recevoir lui-même? » Prospcr lui expliqua la chose en détail. 31. Gérard parut se radoucir : « Voilà, dit-il, des circonstances atténuantes, j’en » conviens. Je ne suis pas partisan du duel : pour-

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» tant il y a dans le cas présent une excuse. J’ap- » prouve René d’avoir coupé court aux commentaires » injurieux que l’on se permettait sur le compte de » M lle Walther. Je lui sais gré surtout de n’avoir pas » balancé, quoi qu’il dût lui en coûter, à s’accuser » devant vous tous, pour disculper une innocente. » C’est bien, je lui rends mon estime. » Et en effet, quand il le revit, tout en grondant un peu, il continua de lui témoigner la môme affection que par le passé.

Le séjour de M. Gérard à Paris se prolongea pendant plus d’un mois. Il n’est pas besoin de demander si ses visites à Mariquita furent fréquentes et longues. Dans une de ces entrevues : « Ma chère enfant, lui » dit-il , j'ai su que votre présence avait sauvé le » blessé ; mais je crains fort que le cœur ne reste » malade , et je voudrais voir la guérison complète. » Je connais les défauts de René; mais le fond est » excellent, croyez-moi. Je suis convaincu qu’il ne » lui manque, pour révéler toutes ses qualités, » qu’une bonne femme. La femme que je désire pour » lui, ai-je besoin de vous la nommer? Voyons, » m’autorisez-vous à lui donner quelque espérance? »

Pendant que M. Gérard parlait, Mariquita continuait de travailler à une broderie ; mais sa main tremblait légèrement. Elle répondit, sans relever la

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tête : « M. de Clerfond vous a-t-il chargé de me faire » quelque ouverture? — A vrai dire, non ; mais je » n’ai pas l’ombre d’un doute sur ses sentiments. » L’aiguille de Mariquita venait de se briser; mais tenant toujours ses yeux fixés sur son ouvrage : « Je » supposais, reprit-elle, que peut-être... Mais il ne » vous a parlé de rien ; il vaut mieux qu’il en soit » ainsi ; il m’aurait été trop pénible de vous donner » un refus. Je souhaite sincèrement que M. de Cler- » fond soit heureux ; mais je ne crois pas que nous » puissions faire le bonheur l’un de l’autre : trop de » choses nous séparent. Songe-t-il même encore à » moi ? Je ne le pense pas : mais quoi qu’il en soit , » il lui sera facile de m’oublier. Je vous en prie, » Monsieur Gérard, laissons ce sujet de côté pour » n’y plus revenir. Tenez, que dites-vous de mon » travail ?» Et d’un mouvement rapide, elle jeta son ouvrage sur les genoux de M. Gérard. « Je veux vous » faire admirer tous mes chefs-d’œuvre, » ajouta-telJe en se levant brusquement pour aller prendre un carton dont elle vida le contenu sur la table. M. Gérard ne se connaissait pas beaucoup en broderie; mais tandis qu’il considérait les objets étalés devant lui, Mariquita essuya furtivement une larme.

LA CRIMÉE-

Dès qu’il fut rétabli, René reprit ses éludes qui touchaient à leur fin. Bientôt il fut docteur. Mais ce titre, auquel il avait rattaché naguôres toutes ses espérances de bonheur, ne lui promettait plus qu’une position. Et que lui importait maintenant sa future carrière? Il n’avait plus aucune ambition. Pourtant, comme la nécessité le pressait, il fallait bien prendre un parti. Irait-il s’établir en province, dans une petite ville? Mais c’était tout à fait s’éloigner de Mariquita, et, malgré lui, il gardait une vague espérance de la revoir. Resterait-il à Paris? Mais c’était attendre une clientèle qui ne viendrait que tardivement, si elle venait, et s’exposer à la misère. Il ne savait à quoi se décider. Dans cet état d’irrésolution et de découragement, de sinistres pensées se présentèrent à son esprit; et comme pour les repousser il manquait de ces convie-

LA CRIMÉE. 239

tions fortes qui prémunissent l’âme contre l’excès du chagrin, il se laissait insensiblement envahir par le dégoût de la vie.

Les événements politiques donnèrent heureusement un autre cours à ses idées. La guerre venait d’éclater entre la France et la Russie; nos troupes partaient pour l’Orient, où elles allaient renouveler la gloire de nos armes, et montrer à l’Europe que, malgré quarante ans de paix, les fils n’avaient point dégénéré du courage des pères. René ne put échapper à l’enthousiasme militaire qui s’était emparé de tous les cœurs. « Pourquoi, se dit-il, ne m’en irais-je pas avec » nos soldats? Voilà ma carrière toute trouvée. Si » une balle russe m’atteint, eh bien! c’est une manière » d’en finir qui en vaut bien une autre. Autant être » enterré là-bas qu’ici. Et puis je réhabiliterai peul- » être ainsi ma mémoire à ses yeux. Si j’en reviens, » qui sait? Allons, c’est une chose résolue. » Il fit aussitôt toutes les démarches nécessaires; et peu de jours après, commissionné comme aide-major, il quittait Paris pour rejoindre le régiment dont il allait désormais partager les fatigues et les périls. Mais de Toulon il écrivit à Mariquita:

« Vous n’avez plus à craindre que je vous im-

LA CRIMÉE

» portune de ma présence. Les mers vont nous sé- » parer. Dans deux heures, je monte sur le vaisseau » qui doit m’emporter en Orient. Aussi j’espère que » vous lirez cette lettre jusqu’au bout: c’est peut-être » la dernière fois que je viens me rappeler à votre » souvenir.

» Qu’aurais-je fait désormais en France? Rien ne » m’y retenait plus. J’appartiens maintenant à l’ar- » mée, et je pars pour une expédition d’où beaucoup » sans doute ne reviendront pas. Mais la vie n’est pas » tellement précieuse que ce soit un si grand malheur » de la perdre. Quoi qu’il arrive, je me dis qu’au » moins je n’aurai pas été tout à fait inutile là-bas; » qu'un médecin, au milieu de tant de malades et de » tant de blessés, a une assez belle tâche à remplir » et peut soulager bien des douleurs. Je ferai mon » devoir: qu’importe le reste?

» J’ai un compagnon que j’emmène avec moi. Vous » le connaissez, c’est l’abbé Verneuil. Quand j’ai été » lui annoncer mon prochain départ, il a réfléchi un » instant. — J’avais songé à partir aussi , m’a-t-il » dit; car on n’a pas besoin seulement de médecins » du corps, il faut aussi des médecins de l’âme. Ton » exemple me décide, a-t-il ajouté en me pressant les » mains; je vais demander d’ôtre attaché comme

LA CRIMÉE

» aumônier à l’une des divisions de l’armée. — Et voilà » comment nous nous en allons ensemble. Puissions- » nous ne pas être séparés pendant la campagne! Il » est ici, dans la même chambre, à deux pas de moi. » Il écrit en ce moment à sa mère, car il a encore » sa mère, et il lui reste aussi une sœur. S’il meurt, » il sera pleuré.

» Avant de quitter Paris, j’aurais souhaité vous » revoir encore une fois. J’ai étouffé mon désir, » quoi qu’il m’en ait coûté ; je n’ai pas essayé d’en- » freindre vos ordres. Mais laissez-moi vous dire que » vous avez été bien rigoureuse pour moi; peut-être » le reconnaîtrez-vous plus tard. Adieu, Mariquita; » qu’il me soit permis de vous appeler encore fami- » liôrement de ce nom, comme au temps plus heu- » reux où vous autorisiez mes espérances. Adieu. » Malgré mes regrets, je ressentirais un peu de joie, » si je pouvais croire que les dangers auxquels je » m’expose me vaudront au moins un peu d’indul- » gence. Tout ce que je demande, si je succombe » là-bas, c’est qu’un jour vous vous souveniez sans » trop d’amertume de

» René de Clerfond. »

« — I! ne reviendra peut-être plus, » s’écria dou-

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loureusemenl Mariquita, « et il n’a pas cherché à me » revoir! Qu’il ne dise pas qu’il a voulu m’obéir: » ne devait-il pas savoir qu’au moment de nous » séparer, pour toujours peut-être, je n’aurais pas » refusé de lui tendre la main? Sais-je même si » j’aurais eu le courage de le laisser partir? Il me » demande de me souvenir de lui : hélas ! je ne me » souviens que trop! Il me croit donc insensible? » Oh ! qu’il me connaît peu ! Si j’ai aidé à le sauver, » était-ce pour qu’il allât de nouveau au-devant de » la mort? Que la guerre est une affreuse chose! Que » de mères, que de filles vont être dans les larmes ! » Mais vous aussi, René, si vous devez être une des » victimes de cette guerre, vous aussi vous mériterez » que l’on vous pleure ; car vous aurez fait volontaire- » ment le sacrifice de votre vie, et le sacrifice lave » bien des fautes. » Alors, disposée à ne plus voir que ce qui lui semblait héroïque dans la résolution qu’il venait de prendre, elle lui savait gré de courir s’exposer à toutes sortes de privations et de dangers, pour porter à de pauvres soldats les secours de son art. C’était bien là ce René si admirable au Chili, lorsqu’il s’oubliait généreusement lui-même pour se prodiguer à ceux qui souffraient. « Oh ! s’il pouvait » encore une fois se régénérer par le dévouement !

LA CRIMÉE

» Sainte Vierge, protégez-le; je vous le recom- » mande. »

René avait adressé en môme temps quelques lignes à Félicie ; il lui promettait de lui donner souvent de ses nouvelles. Était-ce une manière détournée de se rappeler au souvenir de Mariquita? Je ne sais; toujours est-il que Mariquita lut toutes les lettres ; elle aida quelquefois même à faire les réponses ; et René, surpris d’y trouver des conseils et des encouragements, se demanda si Félicie n’exprimait jamais que ses propres pensées. Il aurait donné beaucoup pour être certain que, tandis que sa filleule tenait la plume, une autre dictait.

Grâce à ces lettres , Mariquita put suivre par la pensée René dans toutes ses étapes successives : elle fut avec lui à Varna, à Constantinople, sur le -champ de bataille de l’Alma, et bientôt sous les formidables murs de Sébastopol. Lorsque des bulletins de victoire exaltaient l’orgueil national, elle tressaillait d’effroi à la nouvelle d’un combat, en songeant au prix qu’avait dû coûter chaque triomphe; inquiète, et faisant partager à Félicie ses inquiétudes, tant qu’une lettre de René , impatiemment attendue , n’était venue les rassurer.

Les jours et les semaines s’écoulaient. M. Gérard

LA CIUMÉE.

avait écrit à Mariquila qu’une affaire sérieuse l’appelait à Paris ; il lui annonçait sa visite prochaine. 11 se présenta chez elle, un dimanche, à l’heure où elle revenait de la messe. « Ma chère enfant, lui » dit-il, je ne suis arrivé que d’hier soir, et me voilà. » J’espère que vous pourrez me donner le reste de » la journée. Vous vivez trop renfermée. Je vous » emmène pour prendre l’air; nous dînerons eu- » semble; puis je m’invite à passer la soirée chez » vous ; est-ce convenu ? »

L’entretien ne languit pas une seule minute pendant leur promenade qui se prolongea toute l’aprèsmidi. Mais il ne fut pas question de René, pas plus que s’il n’avait point existé. Du reste, jamais M. Gérard n’avait apporté dans la conversation plus de confiance et d’abandon: un père qui revoit sa tille après une longue absence ne lui témoigne pas plus d’affection. Mariquila se sentait profondément touchée.

Le soir, quand ils furent rentrés: « Comme je vous » le disais donc, continua M. Gérard, je commence à » me faire vieux. Voilà plus de trente-cinq ans que » j’exerce, et ma foi il est temps que je songe à prendre » mes invalides. Prosper est en âge de me remplacer ; » tout en suivant les cours de l’École de Droit, il a

LA CRIMÉE

» fait son stage ; et dans quelque temps je pourrai » lui laisser mon étude et ma clientèle. C’est mon » fils, et je ne veux pas me donner le ridicule de trop » le louer; mais je vous assure que c’est un garçon » entendu et raisonnable , qui fera , je l’espère , un bon » et digne notaire. — Personne n’en doute, dit Mari- » quita. Il suffît d’avoir vu M. Prosper pour être per- » suadéque les éloges que vous lui accorderez seront » des éloges mérités. — Que vous me faites plaisir de » parler ainsi! s’écria M. Gérard. Oui, Prosper est » honnête et intelligent. Mais malgré sa capacité et » malgré mon désir de repos, je ne peux me décider » encore à faire de lui mon successeur. — Et pourquoi » donc? — Pourquoi? J’ai toujours été d’avis qu’un » notaire doit être marié ; et avant de lui remettre » mon étude , je voudrais lui voir une femme. — » Mais il me semble que la chose est assez facile, et » que le fils de M. Gérard trouvera, quand il voudra » se donner la peine de chercher, de fort bons partis. » — Le croyez-vous véritablement, ma chère demoi- » selle? — Oui, certes. »

M. Gérard s’agitait sur sa chaise ; il se grattait l’oreille : « Quand on est intéressé dans une question » comme je le suis dans celle-ci, on craint toujours » de s’abuser. Mais voyons, vous auriez, je suppose

LA CRIMÉE

» (car c’est une pure supposition que je fais là), une » amie, une parente , que Prosper rechercherait en » mariage ; si je venais vous prier de m’aider auprès » de cette amie, de cette parente, afin de la décider à » prendre Prosper pour mari, là, en bonne cons- » cience et sans mentir, que feriez-vous ? — Je vous » aiderais sans hésiter, convaincue, comme je le suis, » que M. Prosper rendra sa femme heureuse. — A » merveille. Mais que répondriez-vous, si, au lieu de » réclamer vos bons offices auprès d’une tierce per- » sonne, je vous disais : Mariquita, ce n’est pas une » de vos parentes que je demande en mariage pour » mon fils, c’est vous-même ?

» — Moi, Monsieur Gérard ! » s’écria Mariquita tout interdite. « Je ne vous comprends pas, ou bien vous » n’y songez point. — Vraiment si, j’y songe; et rien » de plus clair, je. crois, que ma proposition. Elle est » on ne peut plus sérieuse, je vous assure; et la » preuve, c’est que je suis venu à Paris tout exprès » pour cela : mon voyage n’a pas d’autre but. Ecoutez- » moi bien, et puis vous me répondrez comme il vous » plaira. Dès le premier jour où je vous ai vue, je » me suis senti tout attiré vers vous. Comment? » pourquoi ? Je ne me charge pas de l’expliquer, mais » enfin cela est. Depuis , les sentiments que j’avais

LA CRIMÉE. 247

» conçus tout d’abord n’ont fai t que croître et se fortifier. » Je ne veux pas vous faire de compliments ; mais entin » je peux bien vous dire que personne ne m’inspire » et ne me semble mériter autant d’estime et d’affec- » tion que vous. Si nous vivions encore au temps où » les pères disposaient de leurs enfants sans songer » seulement à leur demander leur avis, il est bien » probable que je n’aurais pas cherché une autre femme » pourmon fils. Mais comme j’aime assez qu’en se ma- » riant on consulte d’abord son inclination, et comme » ces mariages-là , quoiqu’on en dise, sont encore » souvent, et j’en sais quelque chose, les plus heu- » reux, je m’étais toujours promis de laisser à Prosper » toute liberté pour faire son choix, quitte, le cas » échéant, à présenter les observations qu’un père » doit à son fils, et à donner ou à refuser mon assen- » timent. Mais lui-rmême, quand je lui' ai parlé de » s’établir, m’a avoué qu’il songeait à vous. J’aurais » dû le deviner: ce garçon-là sait par moi tout ce que » vous valez ; de plus, pendant huit jours, il ne vous » a guère plus quittée que votre ombre. Bref, il vous » aime. Moi.de faire l’étonné; et, quoique fort aise » au fond, j’ai eu soin de lui cacher mon contente- » ment; j’ai même risqué des objections, pour mieux » l'éprouver. Ainsi je lui ai représenté (voyez avec

LA CRIMÉK.

» quelle franchise je vous parle) que vous n’aviez » aucune fortune, — J’en aurai assez pour elle et » pour moi, m’a-t-il dit. Je ferai comme vous, mon » père. Quand vous avez épousé ma mère, ce n’est » pas sa dot que vous recherchiez, car elle n’en avait » point. Je suivrai votre exemple, et je travaillerai. » Je serai même plus riche que vous, puisque je » profiterai de l’aisance acquise par vous. — Que » pouvais-je répondre à cela? Entre nous, j’ai même » fait un peu plus d’économies que ne le suppose » Prosper. Quand je l’ai vu bien affermi dans sa » résolution, je suis venu. Réfléchissez, Mariquita. » Je ne vous dirai pas, pour vous décider, que la vie » d’une jeune fille qui ne peut compter que sur son » travail est souvent rude et toujours précaire; que » sans traiter le mariage comme une pure affaire » d J argent, -il est permis cependant d’y chercher ses » avantages. Je sais que des considérations de cette » espèce n’auront pas beaucoup de pouvoir sur votre » esprit. Mais je vous dirai que vous pouvez combler » les vœux de deux personnes qui vous rendront, je » l’espère, le bonheur que vous leur donnerez. Sou- » vent un mari ne sait pas tout ce que vaut sa » femme ; mais Prosper saura vous apprécier. Vous » êtes bonne, sensée, laborieuse, économe, intelli-

LA CRIMÉE

» gente, et, soit dit sans vous flatter, charmante, ce » qui ne gâte rien, et habile musicienne. Q)ue pour- » rait-il désirer de plus? Moi, je ne demande qu’à » vivre auprès de vous autres, sous votre toit et à » votre table. Je ne serai pas un beau-père bien diffi- » cile ni bien exigeant; vous me connaissez, et vous » savez si je vous aime. Cultiver mes plates-bandes, » gâter les petits enfants que je verrai, s’il plaît à » Dieu, jouer autour de moi, voilà mon rêve. Il dé- » pend de vous de me rendre le plus heureux des » hommes. Dites, Mariquita, consentez-vous à devenir » ma fille ? »

Pendant que le notaire parlait, Mariquita tenait les yeux baissés. Mais comme il attendait une réponse : « Monsieur Gérard, » dit-elle avec un léger tremblement dans la voix , « je n’ai pas besoin de vous » assurer que j’attache à votre amitié le plus grand » prix. Je me sens très-honorée de la demande que » vous me faites au nom de votre fils. Je ne doute » pas des excellentes qualités de M. Prospor; je crois, » et je parle bien sincèrement, que la femme qu’il » épousera n’aura jamais à regretter de lui avoir » donné sa main. Je ne puis que vous avoir de la » reconnaissance à tous les deux pour une offre aussi » désintéressée, aussi généreuse. Et cependant, Mon-

LA CRIMÉE

» sieur Gérard, (oh ! que ma réponse ne me fasse rien » perdre de votre affection, je vous en conjure !) » cependant il m’est impossible d’accepter.

» — Quoi ! vous me refusez ! J’étais venu , je » l’avoue, avec de meilleures espérances. Expliquez- » vous. Est-ce que vous avez quelque répugnance à » entrer dans ma famille ? Répondez-moi avec une » entière franchise.

» — Dieu m’est témoin, Monsieur Gérard, reprit » Mariquita, que je vous vénère et que je vous aime » de tout mon cœur. Je suis hère de l’attachement que » vous me témoignez, et je ne souhaite rien tant que » d’en demeurer toujours digne. Mais voyons » — et elle lui prit affectueusement les mains, — « vous avez » bien voulu m’appeler votre enfant : ne pouvez-vous » pas me laisser ce nom, comme par le passé, tout » en me permettant de rester ce que je suis? J’au- » rai toujours pour vous les sentiments d’une fille. » Dites à M. Prosper que je l’estime, que je serai » pour lui une amie dévouée, une sœur, s’il le veut; » mais qu’il ne me demande rien de plus. Ne croyez » pas que ce soit caprice de ma part, non ; mais il » me semble... je sens (et elle baissa la voix) que » je ne suis pas née pour le mariage. Je ne me » marierai pas.

P-iflifeesU»!.

LA CRIMÉE

» — Vous ne pensez pas cependant, j'imagine, » dit avec vivacité M. Gérard, « à entrer au couvent? — » Non ; si l’idée m’en est venue quelquefois, je ne m’y » suis jamais arrêtée. — Alors je n’v comprends plus » rien, dans votre position surtout, permettez-moi de » vous le dire. Il n’est pas naturel que l’on veuille » rester dans le monde, tout en refusant un mariage » convenable, à moins que... »

M. Gérard n’acheva pas la phrase commencée. Il se leva, et pendant quelques instants se promena dans la chambre, pensif et silencieux. Tout h coup il s’arrêta devant une carte attachée à la muraille, et qui venait pour la première fois de frapper ses yeux. Mais comme il ne la voyait qu’imparfaitemenl , il alla prendre la lampe sur la table pour regarder de plus près. C’était une carie de Turquie et de Crimée. Il l’examina attentivement, et remarqua que des lignes récemment tracées au crayon indiquaient l’itinéraire suivi par nos troupes. En guise de légende, des noms de lieux et des dates étaient écrits au bas de la carte de la main de Mariquila. Toulon et le jour où s’était embarqué René ouvraient cette liste.

« C’est très-bien, » dit M. Gérard en 1 apportant la lampe. « Je vois avec plaisir, Mariquita, que vous » devenez une bonne française, et que les affaires

LA CRIMÉE

» publiques ne vous laissent pas indifférente. A vrai » dire, je ne vous supposais pas si forte en stratégie : » c’est un nouveau mérite que je découvre et que » j’admire; je vous en fais mon compliment. » Il aurait peut-être continué sur ce ton doucement railleur, s’il n’avait vu Mariquita déconcertée et rougissante. Il eut pitié de son embarras.

« Parlons sérieusement et à cœur ouvert. J’en sais » assez maintenant. Je vois que tout vieux que je suis » j’ai fait une école. J’aurais dû comprendre qu’il en » est de certaines déclarations comme de ces testa- » mcnts qui ne sont jamais définitifs, et auxquels on » peut toujours ajouter un codicille. Mais que voulez- » vous? Quand on a, ainsi que moi, passé la plus » grande partie de sa vie le nez sur des paperasses, » on risque fort de ne pas voir très-clair dans le » cœur d’une jeune fille. Maintenant ce serait par » trop de simplicité de ma part de m’y tromper

» encore. Je ne doute pas, Dieu m’en préserve, que » vous ne m’ayez parlé très-sincèrement à mon der- » nier voyage, ma chère enfant; mais permetlez-moi » de croire que je dçvine aujourd’hui vos secrets » sentiments mieux que vous-même ne les connaissez » peut-être. Vous ne vous marierez pas, m’avez-vous » dit. Moi j’ajoute : Si ce n’est avec René. — Oh !

l.A CRIMÉE.

» Monsieur Gérard, pouvez-vous supposer...? — Je » ne suppose pas, je suis certain ; et voilà pourquoi » je n’insiste pas sur la proposition que je vous faisais » tout à l’heure. Quand je suis venu vous demander » votre main pour mon fils, Mariquita, je croyais » votre cœur libre. Mettons qu’il n’a été question de » rien. Prosper vous aime; maison vient toujours à » bout d’une affection assez récente, surtout quand on » sait qu’il n’y a rien à espérer. Et dût-il même en » souffrir plus que je ne le pense, je le connais assez » pour être sûr qu’il ne voudrait pas supplanter un » ami. Moi, tout en regrettant de ne pas vous avoir » pour bru, je serai content de vous voir la femme de » René. Quand il reviendra (car je compte bien qu’il » reviendra), s’il a besoin, ce dont je doute fort, de » vous être présenté par quelqu’un, je me charge de » vous le présenter, et vous ne me ferez pas l’affront » de me refuser par deux fois quand je vous propo- » serai un mari. Oh ! ne dites pas non. Vous savez le » proverbe, il ne faut jurer de rien. Nous verrons » qui a eu raison, de vous ou de moi. En attendant » vous me permettez toujours, n’est-ce pas? de vous » considéré^' comme mon enfant? Parlons donc un » peu, s’il vous plaît, de vos petites affaires d’in- » térêt. » Et la conversation changea, au grand

LA CRIMÉE

soulagement de Mariquita. Rien ne retenant plus M. Gérard à Paris, il partit le lendemain.

Cependant René, dans les lettres qu’il adressait à Félicie, paraissait de plus en plus sombre. Il avait espéré d’abord une rapide campagne , pleine de combats et de victoires; et voilà que l’armée était arrêtée sous les murs de Sébastopol. Jamais sans doute plus héroïque courage ne fut déployé par nos soldats; jamais la France n’eut le droit d’être plus fière de ses enfants. Mais dans cette lutte, si longue et si meurtrière, poursuivie avec une indomptable constance contre l’ennemi, contre les rigueurs des saisons et les maladies, il n’y avait point ces enivrements de batailles qui soutiennent et relèvent les cœurs près de défaillir. Il y eut des moments où René, pour ne point se laisser abattre, dut rassembler toute son énergie.

« Vous ne pouvez vous faire l’idée, » disait-il dans une de ses lettres (la suscription était à Félicie, mais c’est à Mariquita qu’il pensait en écrivant), « vous ne pouvez vous faire l’idée des misères que » nous avons à supporter. Les boulets et les balles » russes nous font du mal ; mais qu’est-ce que cela à » côté des ravages qu’exercent les fatigues , les pri-

LA CRIMEE

» vations et les maladies? Tous les fléaux semblent » déchaînés contre nous; nous vivons, si cela peut » s’appeler vivre, pour être les témoins, en attendant » que nous en soyons peut-être les victimes, de toutes » les calamités que peut engendrer la guerre. Nos » ambulances et nos hôpitaux trop étroits se vi- » dent et se remplissent presque tous les jours : les » champs qui nous entourent ne seront plus bientôt » que des cimetières, ou plutôt de vrais charniers; » l’air même que nous respirons est infecté par les » cadavres.

» J’envie souvent le sort du soldat qui monte la » garde à la tranchée: du moins il n’a en face de lui » que l’ennemi, et quelquefois il a l’heureuse chance » d’être ranimé par l’odeur de la poudre. Mais de- » meurer jour et nuit, nous autres médecins, en » présence de pauvres moribonds qui attendent de » nous leur salut, et sentir le plus souvent notre » impuissance à les sauver, et même à les soulager, » voilà le supplice auquel nous sommes condamnés. » La pensée que parfois nos efforts ne seront pas » inutiles peut seule nous rendre des forces. Nous » n’avons pas le temps de songera nos propres périls: » car l’hôpital est aussi un champ de bataille; et » elle est déjà longue la liste des médecins et des

LA CRIMÉE

» aumôniers de l’armée de Crimée, qui , après s’ôtre » épuisés au lit des malades, se sont couchés à leur » tour pour ne plus se relever.

» J’admire Verneuil. Partout où on a besoin de lui, » on est sûr de le trouver, toujours calme, toujours » dévoué, et ne semblant s’inquiéter que pour ceux » qui l’entourent des épreuves que nous traversons. » 11 excelle à remonter le courage des gens, etquclque- » fois il m’a fait du bien, je l’avoue. Quand par » hasard nous avons tous les deux un peu de loisir, » nous aimons à causer ensemble. Il a des idées à ^ lui, mais ses idées le maintiennent dans une tran- » quillité d’esprit qui me fait envie. — Tu t’exposes » trop, lui disais-je hier; tâche de ne pas laisser les os » dans ce maudit pays; est-ce que tu crois qu’il n’y » a pas de danger pour toi comme pour les autres? » — Sans doute, m’a-t-il répondu; mais après? Pour » l’âme qui remonte vers Dieu, y a-t-il plus de che- » min à faire, qu’elle parle de Crimée ou qu’elle » parte de France? — Ah ça! ai-je repris, il faut » que je te fasse un aveu: je ne te croyais pas si bien » trempé ; car au collège, si je m’en souviens, j’étais » autrement brave que toi, et lu avais tout l’air, soit » dit sans te fâcher, d’un garçon timide. Où diable » as-tu été prendre ton courage ? — Dans ce livre.

LA CRIMÉE

» — El il m’a montré son bréviaire. Si je ne trouvais » là, a-t-il ajouté en souriant, la force qui me » manque, il est probable que je serais un poltron. » Vois nos sœurs île charité: les crois-tu vaillantes par » nature ? Tu risquerais fort de te tromper. Elles par- » tageraient toutes les faiblesses, toutes les timidités » de leur sexe ; mais en elles la chrétienne a dominé » la femme. N’en doute pas, René, ces convictions, » dont tu t’es ri quelquefois, doivent avoir au moins » un mérite aux yeux d’un soldat , c’est qu’au lieu » d’énerver le cœur, elles le fortifient. — J’ai réfléchi ; » il y a du vrai dans ce que dit l’abbé ; je le reconnais. » Lui-méme en est la démonstration vivante. IIcu- » reux ceux que leurs croyances soutiennent , dans » des jours comme ceux-ci, au niveau de leurs de- » voirs! »

Ce que Félicie comprit surtout, c’est que son parrain était exposé il de grands dangers; et à l’idée que sans doute il périrait en Crimée, elle pleura amèrement. Mariquila n’était pas moins émue en songeant combien la vie de René était menacée; mais à scs craintes se mêlait quelque consolation. « Est-ce un commen- » cernent de retour vers des idées meilleures? se » dit-elle. Je l’espère. Oh ! si l’abbé pouvait achever

LA CRIME K

» de le ramener 1 » Les deux jeunes lilles firent en commun une neuvaine; mais tandis que Félicie priait uniquement pour les jours de René , Mariquila demandait encore au ciel une autre grâce.

CHANGEMENT DE FORTUNE

M. Gérard écrivait assez fréquemment; dans sa correspondance rien ne laissait soupçonner qu’il se proposât de faire prochainement un nouveau voyage à Paris : aussi la surprise de Mariquila fut-elle grande, lorsqu’un jour, au moment où elle sortait, elle rencontra, au bas de l’escalier, le notaire qui se préparait à monter chez elle. « Vous vous rendiez » sans doute chez M me Perceval, dit-il ; n’y allez pas » aujourd’hui. J’ai à vous entretenir d'affaires sé- » rieuses. » Elle pâlit; M. Gérard s’en aperçut : « Oh ! » ne vous effrayez pas, ajoula-t-il ; je vous apporte de » bonnes nouvelles, grâce à Dieu. Vous aurez plaisir à » m’entendre. »

Quand il fut assis en face d’elle : « Je commence

260 CHANGEMENT DE FORTUNE

» par vous dire tout de suite qu’il ne s’agit aujour- » d’hui (jue de questions d’argent ; mais elles ont » bien leur importance. Suivez mon récit; il vous » intéressera. Vous vous souvenez, Mariquita, que, » quand vous n’avez pas voulu contester à M. Lasserre » ses titres de créances, je n’étais pas d’accord avec » vous; c’est à mon grand regret, je l’avoue, que » vous n’en avez pas appelé aux tribunaux, et que » vous vous êtes dessaisie de l’héritage qui vous ap- » partenait. Enfin, soit; vous étiez la maîtresse d’agir » comme il vous plaisait; mais je ne pouvais m’ôler » de l’esprit que M. Lasserre jouissait d’une fortune » volée ; et quand j’entendais parler des magnifiques » spéculations faites par cet homme-là (car il est » devenu, dit-on, trois ou quatre fois millionnaire, » en jouant à la Bourse, avec votre argent, notez-le » bien ) , je pensais que les proverbes, pour être la » sagesse des nations, n’en sont pas toujours plus » vrais, et qu’il n’est pas exact de croire que bien » mal acquis ne profite jamais. Voilà un coquin, » me disais-je, qui se donnera le plaisir de nous écla- » bousser dans la rue avec ses équipages et son luxe, » tandis que la légitime héritière de M. Georgel va à » pied chercher de l’ouvrage pour vivre. El il m’était » impossible de cacher ma mauvaise humeur chaque

CHANGEMENT DE FORTUNE

» fois qu’il était question (levant moi de la fortune de » M. Lasserre.

» Il ÿ a trois semaines, je vois entrer dans mon » cabinet un Monsieur de fort bonne apparence, ma » foi, et s’exprimant en termes trôs-convenables. Il » s’informe si je n’ai pas été chargé, comme notaire, » des intérêts de la petite-fille de M. Georgel. Il a, me » dit-il, une dette de deux mille écus à payer, et il » vient s’acquitter. Je lui demande son nom : il s’ap- » pelle Claudin; et je me souviens qu’en effet il y avait, » dans les papiers laissés par M. Georgel, un billet » souscrit par un de ses anciens commis, lequel com- » mis portait ce nom et n’a pu être retrouvé: sans » aucun doute c’est notre homme. Comme j’étais à » l'affût de tous les indices, je tenais à le faire causer. » J’allais justement me mettre à table : je l’invite à » déjeuner; il finit par accepter. Il y a des gens qui » n’ont qu’à se rencontrer pour s’inspirer tout de suite » une mutuelle confiance; nous étions de ces gens- » là, à ce qu’il paraît; d’ailleurs je le traitai de mon » mieux, et je lui fis boire de mon Saint-Estèphe et de » mon Château - Margaux que je réserve pour les » grands jours, et qu’il a appréciés, par parenthèse, en » fin connaisseur. Avant d’être arrivés au milieu du » déjeuner, nous étions bons camarades : il m’avait

CHANGEMENT DE FORTUNE

» déjà conté qu’après avoir été teneur de livres chez » M. Georgel , il était parti pour le Brésil, en empor- » tant une pacotille. Là il avait assez bien réussi, et, » Dieu aidant, il était en train de se faire une honnête » fortune. Il pouvait, sans se gêner aucunement, payer » les six mille francs que son patron lui avait avancés » pour l’aider dans son entreprise.

» Quand nous fûmes entre la poire et le fromage : » Vous étiez donc chez M. Georgel, lui dis-je, à l’épo- » que où il se retira du commerce? — Oui, j’y suis » resté jusqu’à ce que ses affaires fussent entièrement » liquidées et tous ses comptes réglés. — Ah ! très- » bien. Et vous avez su à quel chiffre pouvait s’élever » sa fortune? — Parfaitement. M. Georgel m’honorait » de sa confiance ; j’étais au courant de toutes ses » affaires. Sa petite-fille a dû hériter, à peu de chose » près, d’un demi-million. — Eh bien ! c’est ce qui » vous trompe : la succession s’est trouvée réduite à » zéro. — A zéro ! Mais ce n’est pas possible. — C’est » pourtant comme j’ai .l’honneur de vous le dire. — Et » alors je lui contai tout au long ce qui s’était passé. » Il tomba de son haut: — M. Georgel le débiteur de » M. Lasserre ! Et pour des sommes aussi considéra- » blés ! Cela n’est pas; j’en mettrais ma tête a couper. » Entre nous, ajouta-t-il, M. Lasserre ne m’a jamais

CHANGEMENT DE FORTUNE

» para mériter grande estime ; et je ne pouvais m’ex- » piiquer comment M. Georgel, qui avait des défauts, » mais qui était la probité môme, s’était laissé prendre » par cet homme-là. Il y a quelque chose de fort » louche dans toute cette affaire, et je serais bien » étonné si l’on n’arrivait pas* tôt ou tard, à découvrir » là-dessous quelque friponnerie.

» — C’est aussi mon avis; lui dis-je; mais il vau- » drait mieux que la découverte se fit plus tôt que » plus tard. — Et comme je le voyais bien disposé : » Voulez -vous m’aider à faire quelques recherches? » Si nous parvenons à quelque heureux résultat, nul » doute que M Ile Wallher ne vous témoigne sa recon- » naissance : au besoin je me porte fort pour elle. — » Je vous remercie , me répondit-il ; mais je serais » assez récompensé par le plaisir d’avoir été utile à la » petite-fille de mon ancien patron, et d’avoir démas- » qué un coquin ; car il n’y a pas de doute pour moi » que M. Lasserre est un coquin. Je n’ai que quelques » semaines à passer en France : n’importe, je vous pro- » mets de ne rien négliger pour vous contenter. Dès » aujourd’hui môme je vais songer à ce qu’il convient » de faire. En attendant, voulez-vous recevoir mon » argent? — Bien ne presse, lui dis-je. Vous vous » acquitterez un de ces jours, quand vous viendrez

CHANGEMENT I)E FORTUNE

» m’apprendre le résultat de vos réflexions et me de- » mander à déjeuner: car j’ai encore, ne l’oubliez » point, quelques bouteilles de Château-Margaux.

» Au bout de la semaine suivante, mon homme a » reparu. — Je n’ai encore appris qu’une seule chose, » m’a-t-il dit; mais ce que j’ai appris peut avoir pour- » tant de l’importance. J’ai tâché de savoir par qui » M. Georgel avait été soigné dans sa dernière ma- » ladie ; on m’a nommé une vieille garde-malade que » j’avais vue souvent à lamaison. J’ai été chez elle; elle » m’a reconnu tout de suite ; et comme ma curiosité » lui semblait toute naturelle, j’ai pu lui faire toutes » sortes de questions. Or j’ai su qu’elle n’était pas seule » pendant l’agonie: un certain M. Richard (c’est le » neveu et l’unique héritier de M. Lasserre), qui m’a » toujours paru fort sujet à caution, ne quittait pas » la chambre. Au moment où M. Georgel se trouvait » au plus mal , il envoya la garde -malade chcr- » cher une potion chez le pharmacien : quand elle » rentra, le moribond venait d’expirer, et elle vit » le susdit Richard qui refermait précipitamment le » secrétaire dans lequel M. Georgel gardait ses papiers. » Elle-même, le matin , en rangeant les vêtements, » avait déposé sur la cheminée une clef qu’elle avait » retirée du gilet du malade ; elle regarda, la clef avait

CHANGEMENT UE FORTUNE

» disparu ; mais elle se retrouva plus tard, à la même » place ; et l’après-midi, quand le juge de paix vint » apposer les scellés, on put constater que c’était la » clef qui ouvrait le secrétaire. Que vous semble-t-il de » ce détail ?

» — Il est évident pour moi, lui ai-je dit , que ce » Richard a dû soustraire quelque papier qui les » gênait, son oncle et lui. Mais attendez donc : je me » souviens qu’à l’époque de l’inventaire nous avions » remarqué qu’un certain nombre de pièces de toute » nature étaient classées par numéros d’ordre ; ces » numéros se suivaient régulièrement et selon les » dates, sauf un seul qui manquait. La chose a été » constatée ; mais nous n’y avons pas attaché , je » l’avoue , grande importance. Que pouvait être le » papier en question ? — Et nous A r oilà à former mille » conjectures. Il faut, a repris M. Claudin, que je voie » Joseph. C'est un ancien domestique de M. Georgel ; » quand j’étais moi-même à la maison, il possédait » toute la confiance du maître. Quelque temps après » mon départ ils se sont séparés, je ne sais trop pour- » quoi. Je n’espère donc pas avoir beaucoup de «renseignements de ce côté-là: n’importe, il faut » frapper partout. Je n’ai pas encore pu rencontrer ce » Joseph; mais je finirai bien par mettre la main

CHANGEMENT DE FORTUNE

» sur lui , et je vous tiendrai au courant de tout ce » que je saurai.

» — Trois jours après M. Claudin est revenu. — » Joseph est prêt àjurer ses grands dieux que M. Geor- » gel était fort riche ; mais ce n’est pas cette déclara- » lion qui peut nous servir beaucoup. Comme il avait » quitté la maison depuis plusieurs mois quand son » ancien maître est mort, il ne sait que ce qu’il a » entendu dire. La seule particularité que j’aie pu » recueillir , mais il est probable que je ne vous » apprends rien, c’est que M. Georgel avait l’habitude » de placer dans les feuillets d’un vieux dictionnaire » beaucoup de lettres et de papiers : vous vous en serez » sans doute aperçu à l’époque de l'inventaire ?

» — Mais pas du tout, m’écriai-je. Qui diable aurait » songé à fouiller dans des livres? On les a apportés » ici sans les ouvrir; j’en ai là-haut une caisse pleine. » Et vous a-t-il dit comment était ce livre?

» — C’est un grand dictionnaire, avec une couver- » turc rouge. — C’est bon ; nous allons voir.

» J’ai fait descendre la caisse ; en un clin d’œil tous » les livres étaient pèle-méle sur le parquet. Le plus » enragé bibliophile n’aurait pas donné grand’chose » de toute la collection, je vous assure; mais moi, » quand je tins le précieux bouquin, je ne l’aurais pas

CHANGEMENT DE FOHTUNE.

» cédé pour beaucoup. Nous nous mettons à le feuil— » leter : il y avait là-dedans toutes sortes de pape- » rasses, invitations à dîner, notes de fournisseurs, » billets d’amis, et que sais-je encore? Je commen- » çais à désespérer de rien trouver qui en valût la » peine, quand je tombe sur une lettre signée : Las- » serre. Qu’est-ce que je lis?

« En m’annonçant, cher Monsieur Georgel, que vos » intentions sont changées , vous me priez de vous » retourner les obligations que vous aviez signées. Je » suis heureux d’apprendre que vous avez pardonné à » votre fille et que vous ne songez plus à la priver de » votre héritage. Je n’ai pas eu une seule minute la » pensée de profiler jamais des dispositions que vous » aviez prises ; et si j’ai paru me rendre à vos désirs, » c’est que, dans l’état d’irritation où je vous voyais, je >» ne voulais pas que vous pussiez vous adresser à des » gens peut-être moins scrupuleux et moins délicats » que moi. Je peux bien vous l’avouer aujourd’hui : » toutes les obligations que vous m’aviez remises ont » été anéanties ; il me répugnait d’en garder une seule, » môme avec la volonté de ne pas en user. Peut-être » ai-je agi un peu inconsidérément en les brûlant, je » le sens aujourd’hui ; mais comme vous avez entre

CHANGEMENT DE FORTUNE

» les mains la contre-lettre qui ôte toute valeur aux » billets souscrits par vous, je n’ai pas réfléchi plus » loin et j’ai cédé à un premier mouvement. Vous » m’excuserez donc, et vous continuerez de me croire

» Votre ami tout dévoué. »

» Ali ! nous le tenons, celte fois ! m’écriai-je. Nous » le ferons aller loin avec ce bout de papier. Tout » s’explique maintenant. A tout hasard ce scélérat de » Lasserre avait conservé les billets; et ce que son » digne neveu a soustrait, c’est la contre-lettre. En » voulez-vous la preuve? Les obligations simulées et » la contre-lettre doivent être de la môme date, cela » est évident. Nous avons les obligations, et elles sont » du 9 mai 1850. Ceci posé, remarquez que parmi les » papiers soigneusement classés , comme je vous le » disais, c’est le numéro 137 qui manque : or les nu- » méros 136 et 138, que voilà, et dont le premier est un » contrat de vente et le second une police d’assurance, » sont, l’un du 27 avril, et l’autre du 4 juin de la » môme année. Donc la pièce dérobée se rapporte à » quelque affaire qui se place entre les deux dates, et » j’ai le droit d’affirmer que c’est la contre-lettre en » question : la chose ne vous semble-t-elle pas plus

CHANGEMENT DE FORTUNE

» claire que le jour? Nous avons maintenant de quoi » vous faire pendre, Monsieur Lasserre. Mais nous se- » rons clément, pourvu que vous ne résistiez pas trop, » quand nous voudrons vous amener à composition.

» Nous convînmes alors de tous nos faits et gestes ; » et le surlendemain nous nous rendîmes (mon fils » nous accompagnait) chez M. Lasserre. On nous in- » troduit dans son cabinet; je le trouve en conférence » avec un autre personnage. — Monsieur, lui dis-je, » nous aurions besoin de vous entretenir quelques » moments en particulier. — Volontiers, me répond- » il ; mais je ne suppose pas que mon neveu soit de » trop dans cet entretien. — Ah ! c’est M. Richard, » votre neveu. J’en suis fort aise; cela se rencontre » à merveille ; sa présence ne peut que nous être fort » utile pour les petites explications que nous aurons à » échanger : car l’alfaire qui m’amène l’intéresse tout » autant que vous. Je n’ai pas besoin de vous dire qui » je suis, Monsieur; car vous n’avez pas oublié , je le » suppose, les rapports que nous avons eus ensemble ; » M. Claudin est pour vous une vieille connaissance ; » et quant à ce jeune homme, c’est mon fils, et comme » il doit me succéder prochainement, je tiens à l'initier » le plus possible aux affaires. Cela dit, j’entre en » matière.

CHANGEMENT DE FORTUNE

» Alors je lui rappelai quel avait été mon éton- » nemenl quand je l’avais vu, après la mort de » M. Georgel, produire ses titres de créance; les » objections que j’avais faites. Il m’écoutait avec im- » patience. — Tout cela, Monsieur, est déjà de l'his- » toire ancienne, et je ne comprends pas trop à propos » de quoi vous revenez sur un compte entièrement » réglé. Veuillez m’excuser, mais je suis un peu pressé. » Vous plairait-il d’abréger et de m’expliquer claire- » ment l’objet de votre visite ? Car ce n’est pas une » réclamation que vous m’apportez, j’imagine ; elle » serait un peu tardive, je vous en préviens, quand, » depuis plus de deux ans, vous et votre cliente avez » reconnu mes droits incontestables. — Mais si nous » les contestions aujourd’hui? lui dis-je. Nous avons » réfléchi, et nous trouvons que M llc Walther a cédé » trop facilement. — J’en suis bien fâché pour vous, » a-t-il répliqué avec un rire moqueur; mais ce qui » est fait est fait; et je m’étonne qu’un homme de poids » et d’expérience , comme on doit l’être dans votre t honorable profession, voie tour à tour blanc et noir. » Mais continuez de réfléchir; et après, pour peu que » le cœur vous en dise, intentez ce procès devant » lequel vous avez sagement reculé. — Nous n’y » manquerons pas, si nous ne venons à bout de vous

CHANGEMENT DE FORTUNE

» persuader; et môme, vous l’avouerai -je? nous comp- » tons bien vous faire rendre gorge. — Ouais ! voilà » qui me semble passablement impertinent, a-t-il dit » en se redressant. Je n’ai pas l’habitude de m’en- » tendre ainsi parler chez moi. Vous ferez tout ce qu’il » vous plaira, Monsieur ; mais en attendant je vous » engage à porter vos menaces ailleurs. — Et il s’est » levé, en se dirigeant vers la porte, comme pour » m’en montrer le chemin.

» — Veuillez vous rasseoir, Monsieur, lui dis-je ; je » n’ai pas fini. Je vous demande pardon de la liberté » grande, mais vous me permettrez de rester encore » quelques instants. Je sais bien que je vous impor- » tune, et j’en suis vraiment fâché ; mais peut-être » tout à l’heure me saurez-vous gré de ne m’en être pas » allé tout de suite et d’avoir prolongé cet entretien, » quoiqu’il ne doive pas être très-agréable pour vous, » j’en conviens. Laissez-moi m’expliquer; ensuite, si » bon vous semble, vous nous mettrez à la porte avec » aussi peu de cérémonie que vous le voudrez. Comme » vous le disiez fort bien, noue pourrions vous intenter » un procès : mais c’est une fâcheuse extrémité que » nous désirons éviter ; toutefois, il faudra bien nous » y résoudre, si vous refusez tout arrangement. Remar- » quez seulement ceci : aux raisons que nous aurions

CHANGEMENT DE FORTUNE

» fait valoir il y a deux ans et qui me semblaient déjà » assez bonnes, nous en ajouterons quelques autres » qui ont leur prix. Jugez -en vous-même. Si, par » exemple, un heureux hasard venait de nous faire » retrouver un écrit de votre main, écrit qui prouve » que les prétendues obligations dont vous avez exigé » le paiement n’avaient, de votre propre aveu, aucune » valeur, et que vous avez répondu à M. Georgcl, qui » vous les redemandait, que vous les aviez brûlées, » en votre qualité d’homme délicat {le mot était heu- » reusement trouvé), ne croyez-vous pas que nous » aurions quelque chance de gagner notre procès? » Si ce même écrit que j’ai là en poche, dont je ne me » dessaisirai pas, mais que je veux bien vous faire voir » { et je le lui montrai en me tenant à distance ), éta- » blissait qu’il a existé une contre-lettre ; et si nous » prouvions de plus que M. Richard, ici présent, a » enlevé cette contre-lettre du secrétaire de M. Georgel, » au moment oü M. Georgcl expirait, diles-moi, est- » ce que ces révélations seraient de nature à nuire à » notre cause?

» L’oncle et le neveu semblaient atterrés. Si vous » aviez vu leur mine ! Ils n’étaient plus, je vous en » réponds, arrogants ni hautains comme tout à l’heure. » Deux loups pris au piège n’ont pas un autre air. Je

CHANGEMENT DE FORTUNE

» crois ques’ils m’avaient tenu seul, entre leurs griffes, » ils m’auraient fait un assez mauvais parti. Il y avait » sur leur visage de la peur et de la colère. Moi, je » jouissais à les regarder, à les sentir, en quelque » sorte, dans ma dépendance, sous mes pieds. Je ne » suis pas méchant, mais je trouve qu’il y a du plaisir » à écraser les hôtes venimeuses. Vous n’êtes pas du » môme avis que moi, Mariquita? Allez, vous êtes trop » débonnaire, c’est moi qui vous le dis. Enfin n’im- » porte.

» M. Lasserre a voulu rompre le silence ; mais il » fallait entendre sa voix entrecoupée. — En vérité, » Monsieur, je ne comprends pas... C’est bien malheu- » reux... On calomnie... — Halte-là! lui ai-je dit en » le regardant dans le blanc des yeux; vous avez » devant vous un honnête homme, et je vous défends, » retenez-le bien, d’insinuer que je suis un calom- » niateur. Vous voudriez me voir ailleurs ; mais moi, » croyez-vous donc que je me plaise beaucoup ici ? » Finissons-en, s’il vous plaît, car j’ai hâte d’aller res- » pirer un autre air. Vous ôtes devenu fort riche, dit- » on ; donc yous pouvez, sans vous mettre à l’aumône, » restituer avec les intérêts, bien entendu, car nous ne » vous en ferons pas grâce, ce que vous avez pris à » M Ue Walther. Si vous faites la chose à l’amiable et

CHANGEMENT DE FORTUNE

» sur-le-champ, ces Messieurs et moi nous voulons » bien vous promettre le secret. Sinon, je sors d’ici » pour aller tout droit au parquet déposer une plainte » en forme. Vous savez que M. le procureur général » n’entend pas plaisanterie sur des finesses du genre » de celle que nous aurions à lui signaler, et je n’ai » pas besoin de vous dire qu’il y a certains articles du » code pénal dont on pourrait vous faire l’application. » Rendre gorge, comme je vous le disais tout à l’heure » (l’expression n’était pas de votre goût, mais je la » maintiens) , ou vous expliquer devant la cour d’as- » sises, voilà l’alternative : choisissez.

» — Écoutez cependant... Il n’est pas possible... » Causons un peu... — Mon Dieu', Monsieur, il n’y a » qu’un instant vous étiez très-pressé: c’est moi qui » le suis maintenant. Je vous ai fait mes conditions : » c'est à prendre ou à laisser, sans marchander ; je » n’y changerai pas un iota. Les acceptez-vous, oui » ou non? Vous voyez cette pendule: elle marque » trois heures moins cinq minutes; si au premier » coup de trois heures vous n’éles pas décidé, c’est la » justice qui prononcera entre nous, sans préjudice du » compte qu’elle aura ensuite à régler avec vous. » Réfléchissez.

» Notre homme avait te couteau sur la gorge. Il dut

CHANGEMENT DE FORTUNE

» se résigner. Je cède, dit il avec effort. Des apparences » fâcheuses.... Dans ma position.... Le scandale d’un » procès, même quand on a pour soi le bon droit.... — » Oh ! je n’entends pas que vous le preniez de la » sorte; nous avons, nous autres, la prétention d’être » d’honnêtes gens qui n’extorquent rien et se conten- » lent de reprendre ce qui leur appartient. Je ne vous » demande pas de faire tout haut votre confession ; » mais au moins dispensez-vous de protester de votre » vertu ; sinon, rien n’est fait.

» Il baissa la tête.— Je peux compter au moins que » vous n’ébruiterez pas cette malheureuse affaire? » — Sans doute, je vous l’ai déjà dit, et je ne reviens » pas sur ce que j’ai dit. Mais , vous le savez , il faut » vous exécuter tout de suite. J’ai ici le compte exact » de ce qui nous est dû, et vous avez, j’imagine, de » quoi payer sans retard. — Il alla prendre un portc- » feuille, et me donna, en inscriptions de rente et en » actions de ehemins de fer, au porteur, la somme » réclamée. Ce ne fut pas sans regret qu’il parut se » séparer de ses chères valeurs. — Tenez, lui dis-je » quand je fus bien nanti, voilà votre lettre à M. Geor- » gel ; il vous en a coûté assez gros pour racheter ce » morceau de papier, j’en conviens ; mais croyez-moi, » vous venez encore de faire un bon marché. — Il le

CHANGEMENT DE FORTUNE

* prit, le froissa violemment et le jeta dans la che- » minée, sans dire un mot. Il ne répondit même pas à » notre salut quand nous le quittâmes; et j’imagine » que si on était venu lui apprendre que nous nous » étions cassé le cou en descendant l’escalier, il n’au- » rait pas porté notre deuil. Eh bien! qu’en dites- »vous, Mariquita? L’affaire a-t-elle été bien con- » duite ? Vous voilà redevenue riche, plus riche » môme que vous ne l’étiez il y a deux ans, grâce » aux intérêts qui se sont accumulés. »

Je le demande au lecteur : est-il une personne , si détachée qu’on la suppose des choses humaines, qui n’éprouve une charmante surprise si tout d’un coup elle passe de la gêne à l’opulence? Mariquita n’avait dans le cœur rien d’intéressé ni de cupide; mais un instant elle avait vu la misère d’assez près ; sans tomber dans l’indigence, elle l’avait côtoyée, et avait pu en pressentir toutes les tristesses et les dangers. Aussi sentait-elle plus vivement que la première fois le prix de cette richesse inespérée. Elle allait être désormais affranchie de tout souci quant aux conditions matérielles de l’existence; mais une autre pensée s’offrit en même temps à son esprit : heureuse la femme qui peut récompenser par le don d’une fortune l’homme qui croit ne lui demander que son cœur !

CHANGEMENT DE FORTUNE. 277

Elle ne songea pas à dissimuler sa joie : « Mon- >> sieur Gérard, dit-elle, une plus modeste aisance » m’aurait suffi, vous le savez; mais je suis heureuse, » je ne le cache point. Que de reconnaissance ne vous » ai-je pas? Je ne pourrai jouir de cette fortune sans » penser que c’est à vous que je la dois. Mais j’ai » besoin de m’accoutumer insensiblement à ma nou- » velle position : ce n’est pas le tout de devenir riche » comme par un coup de baguette ; encore faut-il avoir » appris à user de sa richesse. Rendez-moi un nouveau » service : restez dépositaire de ce qui m’appartient. » Et puis, — ajouta-t-elle en hésitant un peu, — vous » seriez fort aimable, Monsieur Gérard, si vous me » promettiez de ne dire à personne, mais à personne, » entendez-vous bien? que je ne suis plus pauvre. » D’ailleurs je désire garder encore quelque temps ma » petite chambre où je me trouve fort commodément, » sans compter que je ne veux pas mettre dans l’em- » barras, en la quittant trop brusquement, celte bonne » M me Perceval à qui j’ai eu tant d’obligations.

» — Je comprends, ma belle enfant, je comprends, » dit en souriant M. Gérard. « N’ayez pas peur, je serai » discret comme s’il s’agissait d’un testament. Ah ! » j’oubliais de vous dire que je n’ai pas voulu recevoir » les six mille francs de M. Claudin ; il insistait pour

CHANGEMENT DE FORTUNE

» les payer ; mais j’ai élé encore plus obstiné que lui. » Vous désobligeriez beaucoup M lle Walther, lui ai-je » dit, si vous refusiez d’accepter cette faible marque » de reconnaissance et d’amitié. Je crois que vous ne » me démentirez pas, Mariquita? — Oh non ! cerlai- » nement.

» — Je n’ai que bien peu de temps à passer à Paris, » ajouta le notaire : il faut que je reparte demain. Je » vous quitte donc pour faire quelques courses. Ce soir » je viendrai prendre congé de vous. » Il se leva et ouvrit la porte; mais se retournant vers Mariquita : « A propos , je me suis laissé dire que d’ici à quelque » temps nous aurions du nouveau; et que le général » Pélissier, qui est un dur, selon l’expression des » troupiers, avait résolu d’en finir coûte que coûte » avec ce diable de siège, et qu’il allait mener ronde- » ment les choses. Ma foi, personne n’en sera fâché ; » car chacun a quelque parent, quelque ami qu’il » désire revoir. A bientôt donc. » Il sortit, et Mariquita l’entendit siffler dans l’escalier l’air de la reine Horlense : Partant pour la Syrie.

LA RÉCONCILIATION

Ainsi que Mariquila l’avait annoncé, elle continua, comme par le passé, de travailler chez M me Perceval. L’unique changement qu’elle apporta dans sa vie, fut de se remettre le soir au piano.

Elle attendait avec impatience des nouvelles du siège, lorsqu’un jour le bruit du canon vint émouvoir Paris. Elle s’informa, et elle apprit que la ville réputée imprenable était enlin tombée au pouvoir de nos soldats. Elle courut s’agenouiller à l’église, pour remercier Dieu d’une victoire dans laquelle elle voyait une promesse de paix. 11 y avait eu sans doute beaucoup de victimes ; mais on devait espérer que ces sanglantes immolations seraient les dernières; et si les médecins avaient eu à déployer leur dévouement, ils le déployaient du moins (elle le croyait) loin du champ de bataille. Bientôt René écrirait à Félicie, et lui parle-

LA RÉCONCILIATION

rait de son prochain retour. Une lettre vint en effet d’Orient, mais cette fois c’est à Mariquita qu’elle était adressée.

« Du camp devant Sébastopol, 7 septembre.

» Si je romps le silence que je me suis imposé » depuis mon départ de France, c’est qu’il me serait » cruel, au moment où j’achève mes préparatifs pour » une journée dont nul ne peut prévoir l’issue, de ne » pas vous parler encore une fois, à vous qui avez » tenu une si grande place dans ma vie, et dont le » souvenir me suivra jusqu’à mon dernier soupir.

» Demain nous livrons l’assaut. Le régiment dont » je fais partie est commandé pour marcher l’un des » premiers, et je dois accompagner la colonne d’at- » taque. Je ne suis donc pas sûr d’un lendemain. Si » je tombe dans la mêlée, j’ose espérer que vous » prierez quelquefois pour moi. Vous demander des » prières, c’est vous dire assez que je crois à leur » vertu. Ma mère, si elle vivait encore, reconnaîtrait » aujourd’hui l’enfant dont elle essayait d’élever le » cœur vers Dieu ; pour la seconde fois elle pourrait » m’appeler René : car je revis aux croyances qui » firent, dans ses chagrins, sa force et sa consolation.

LA RKCONCILIATION.

» Jusqu’ici Verneuil n’élait pour moi qu’un ami, à » qui je contais librement ma vie; mais ce matin, » c’est eomme prêtre qu’il m’a entendu. Quand je me » suis relevé; — Je t’aimais, m’a-t-il dit en m’em- » brassant; mais je sens que mon affection vient de » s’accroître, maintenant qu’il existe entre nos deux » âmes un lien de plus.

» Mais il est encore un autre pardon que je sollicite, » Mariquita: c’est le vôtre. J’ai besoin de croire que » vous me l’accorderez, et que si vous étiez là vous » ne refuseriez pas de me tendre la main. Je sens, » laissez-moi vous le dire à l’heure présente où je » parle en face de ma conscience, je sens que je n’étais » pas, malgré mes faiblesses, indigne de votre estime. » Je ne songe pas assurément à justifier toute ma vie; » nul plus que moi ne doit déplorer les malheureuses » erreurs qui vous ont dégagée de vos promesses. Mais » consultez-vous, et vous reconnaîtrez sans doute que » le châtiment a excédé la faute. Je vous ai aimée, » sincèrement aimée ; pourriez-vous en douter encore, » Mariquita, puisque je suis à Sébastopol ?

» Si je ne dois pas revenir en France, Verneuil du » moins vous reverra, et il s’est chargé d’exécuter mes » dernières volontés. Vous ne refuserez pas de rece- » voir, passant par ses mains, un don qui ne vous

LA RÉCONCILIATION

» obligera plus à rien, qu’à vous souvenir quelquc- » fois de moi. Oui, vous l’accepterez, n’est-ce pas? » Il faut que je vous quitte. Mais dussé-je. après- » demain dormir sous la terre, maintenant que je » partage vos espérances et votre foi, Mariquita, je » vous dis, non plus adieu, mais au revoir. »

Mariquita se croisa les mains avec désespoir : « Avoir » cru, s’écria-t-elle, qu’il allait m’étre rendu avec ses » généreux instincts, et le perdre de nouveau, est-ce » possible! Je me réjouissais tant de songer qu’il se .«> dépouillait des misères de son passé ; et je n’ai pas » compris que si Dieu le transformait, c’était sans » doute pour le rappeler à lui, et non pour me le » donner. J’aurais été trop heureuse. Et que me fait » maintenant celte fortune que j’ai retrouvée? Mieux » vaudrait pour toi, Mariquita, que tu fusses pauvre, » et qu’il vécût. Avec un cœur comme le sien, la » pauvreté ne serait pas un obstacle à notre union. »

Elle passa les jours qui suivirent dans d’inexprimables angoisses. Certes elle avait éprouvé une profonde douleur, lorsqu’elle veillait au chevet de René qui se débattait contre la mort: mais du moins elle pouvait lui donner des soins; même aux heures des crises les plus violentes, il respirait sous ses yeux,

LA RECONCILIATION

elle le voyait encore vivant, elle savait que tout espoir n’était pas perdu : mais qui pouvait lui répondre aujourd’hui que tout n’était pas fini? Il n’est peut-être pas de tourment plus insupportable que l’incertitude. Chaque matin, le cœur serré, elle attendait que son sort fût lixé, et le soir la retrouvait dans les mêmes agitations. A mesure que les jours s’écoulaient sans lui apporter aucune nouvelle de René, son trouble allait croissant. « S’il vivait, il aurait écrit, se disait— » elle. Sans doute il a succombé. Oh! si ce malheur » était arrivé un an plus tôt, j’aurais su du moins où » il reposait : une croix aurait marqué sa place au » cimetière, tandis que je n’aurai même pas la conso- » lation d’aller m’agenouiller quelquefois sur sa » tombe. »

Elle avait presque perdu toute espérance, quand une dépêche télégraphique lui fut présentée. « De » Bordeaux! C’est M. Gérard qui me l’envoie : serait- » il question de René? » Et elle rompit l’enveloppe d’une main tremblante. Il n’y avait qu’une seule ligne ; mais rien pouvait-il égaler l’éloquence de ces simples mots: « René est, vivant. A demain les » détails.

» — Vivant ! s’écria-t-elle. Mon Dieu! vous avez eu » pitié de moi. Sainte Vierge, que vous êtes bonne!

LA HÉCONCILIATION.

» Vous n’avez pas voulu que le jour de votre Nati- » vite (1 ) fût pour moi un jour de deuil. Il est vivant ! » Et tombant à genoux devant son crucifix, elle fondit en larmes.

Le lendemain elle reçut une lettre de M. Gérard.

« La poste a du bon, ma chère enfant; mais le télé- » graphe est meilleur encore, n’est-il pas vrai ? quand » il s’agit de tirer les gens d’inquiétude. A la rigueur » j’aurais pu me dispenser d’écrire, maintenant que » vous êtes rassurée; mais j’imagine que vous ne » serez pas fâchée d’en savoir un peu plus long sur le » compte de René. Comme je vous le disais, il est » vivant, et bien vivant; mais ma foi il s’en est fallu » de peu qu’il ne laissât ses os là-bas. S’il n’a pas » été tué, ce n’est pas tout à fait sa faute; mais cette » fois je ne songerai pas à le blâmer. Tandis qu’exposé » au feu de l’ennemi il soignait des blessés, il a été » atteint à la tête d’un éclat de mitraille. Il est tombé » sans connaissance. Vous pensez bien que dans ces » moments-là ceux qui vous entourent n’ont pas le » temps de s’occuper beaucoup de vous: on l’a cru

(1) Le lecteur se rappelle que Sébastopol a été pris le 8 septembre, jour de la Nativité.

LA RÉCONCILIATION

» mort, et c’est ce qu’on a annoncé le soir à l’abbé. » L’abbé de son côté avait trop à faire pour aller à la » recherche du corps de son ami. Quand il y a tant » de blessés, on les loge où l’on peut; René fut » ramassé et transporté dans une ambulance assez » éloignée de celle où M. Yerneuil exerçait son mi- » nistère; il avait perdu beaucoup de sang, et il était » réduit à un état d’extrême faiblesse. Ce ne fut que » le troisième jour qu’il put faire donner de ses nou- » velles à l’abbé. La blessure heureusement n’élait » pas aussi grave qu’on pouvait le supposer d’abord : » je crois d’ailleurs que ce gaillard-là a l’àme chc- » villée dans le corps. Bref, il n’y a rien à craindre; » René pourra bientôt reprendre son service; et » Yerneuil, qui a réfléchi que certaine lettre qu’il » avait fait partir avait dû causer des inquiétudes, » m’écrit pour les dissiper.

» J’apprends, encore par l’abbé, que huit jours avant » cet assaut, notre médecin a été décoré pour la belle » conduite qu’il n’a cessé de tenir depuis le commen- » cernent de la campagne. Mais comprenez-vous que » ce dissimulé ne se soit pas empressé de me l’an- » noncer? Je compte bien, quand je le reverrai, lui » en faire des reproches. Quoi qu’il en soit, c’eût été » dommage qu’il n’eût pas le temps de porter sa croix.

LA RÉCONCILIATION

» Je suis d'humeur assez bourgeoise pour mon propre » compte ; mais je n’ai jamais pu voir sans plaisir une » décoration gagnée en campagne. Un ruban rouge à » la boutonnière, cela fait très-bien, cela complète la » toilette d’un homme: si j’avais été femme, il me » semble que j’aurais aimé de m’appuyer sur le bras » d’un mari qui aurait été orné de ce signe de dis— » linction. N’êtes-vous pas démon avis? »

Désormais rassurée, Mariquita attendit, non sans quelque impatience, mais du moins avec tranquillité, le retour de René. Ce fut encore par M. Gérard qu’elle sut qu’il allait revenir. Le régiment rentrait en France pour tenir garnison à Paris. « Je me fais » une fête, ajoutait M. Gérard, de voir le défilé sur » les boulevards; attendez-moi très-prochainement. »

Il vint, comme il se l’était promis. Le troisième jour qui suivit son arrivée : « Eh bien! c’est aujour- » d’hui qu’on va les revoir; car l’abbé, bien entendu, » est du retour comme il était du départ. — Aujour- » d’hui? — Oui: dans deux heures ils passeront à » trois cents pas d’ici. Voyons, Mariquita, voulez- » vous m’accompagner? Vous me ferez plaisir. J’ai » loué une chambre sur leur passage; de la fenêtre » vous pourrez voir sans être vue. Venez. » Elle prit

LA RÉCONCILIATION

son bras. Une foule nombreuse couvrait les boulevards. « Vous voyez que nous ne sommes pas les seuls » qu’attire la curiosité, » dit en souriant M. Gérard. « Tout le monde veut regarder de près les héros de » Crimée. »

Assise commodément près de la fenêtre, le spectacle qu’offrait à ses yeux cette multitude agitée aurait eu à d'autres moments de quoi la distraire et l’intéresser; mais une seule pensée occupait alors son esprit. Elle comptait les minutes qui lui semblaient s’écouler avec une lenteur désespérante. Enfin le bruit des tambours et des clairons se fit entendre. M. Gérard baissa la jalousie : la colonne approchait. Il se fit dans la foule un grand silence; puis tout à coup un immense applaudissement s’éleva, à la vue du glorieux drapeau qui ne laissait plus flotter au vent que des lambeaux déchirés. Mais ce n’était point le drapeau qui appelait les regards de Mariquita: ses yeux fixés ailleurs ne se détournaient point de l’objet qu’ils contemplaient. « Le voilà! » s’écria M. Gérard; et il se retourna. Elle était pâle. « Le voyez-vous? » Elle ne put répondre que par un signe de tête; et comme si elle avait besoin d’un appui , elle chercha le bras de M. Gérard.

Cependant le régiment défilait, au milieu des accla-

LA RÉCONCILIATION

mations de la foule. Les lleurs pouvaient sur les soldais. Au moment où René passait sous la fenêtre, un bouquet, parti de l’étage supérieur, vint tomber ù ses pieds. Il le ramassa, et, levant les jeux, il salua pour remercier. Mariquila put le voir en face, saisir son regard ; et ne songeant plus qu’elle était invisible, elle se rejeta brusquement en arrière, comme si elle avait craint d’être reconnue. « Qu’il est beau dans son » uniforme! dit M. Gérard. Quel air martial! Comme » la croix lui va bien! » Et oubliant un instant la jeune fille qu’il avait à côté de lui, il souleva la jalousie, et se penchant en dehors : « Bonjour, René! » cria-t-il. Mais René était déjà loin et ne l’entendit point. « Vive l’armée! » ajouta M. Gérard de sa voix la plus retentissante.

« En vérité, » dit-il en se rasseyant, «je devrais être » un peu honteux. Avec mes instincts pacifiques, me » voilà comme tous les autres. Ce drapeau, ces soldats, » cette musique militaire, tout cela m’a un peu porté » à la tête. Voyez-vous, Mariquila, les hommes ne » sont tous que de grands enfants, et moi tout le » premier. Mais parlons d’autre chose, et pensons » sérieusement à ce qu’il convient de faire mainle- » liant. Nous avons vu René; c’est très-bien: mais » pouvons-nous le condamner à ne pas nous voir?

LA RÉCONCILIATION

» C’est bien le moins qu’ après les fatigues d’une cam- » pagne comme celle-ci, il retrouve des figures amies. » Pour moi, je vais aller l’embrasser: je ne doute » pas certainement du plaisir qu’il aura à me revoir; » mais il y a pourtant, je le suppose, tel visage qui » lui plairait autant que le mien. Voyons, vous déci- » dez-vous à le recevoir? — Mais, Monsieur Gérard, » je ne sais si je dois... Ne pensez-vous pas qu’il » vaudrait mieux...? » Et elle s’arrêta.

« Ma chère enfant, » reprit le notaire d’un ton grave, « j’y ai bien réfléchi, j’estime que vous ne devez pas » fermer votre porte à René. Te ne vous dis pas de » l’aimer, de l’épouser; je ne vous y engage point: » vous ne ferez que ce que votre cœur vous conseillera » de faire. Mais croyez-moi , aujourd’hui que les » anciens griefs doivent être oubliés, fuir René, ce » serait lui donner à penser ou que vous gardez de » l’inimitié, ou que vous craignez sa présence. Si » vous êtes résolue à ne l’accepter jamais pour époux, » à supposer, ce que nous ne savons pas, qu’il songe » encore à le devenir, la froide réserve de votre » accueil lui fera mieux comprendre l’inutilité de ses » recherches. Rref, qu’est-ce que je vous demande? » De recevoir une fois la visite de quelqu’un que vous » avez connu, et à qui vous avez eu, permeltez-moi

LA RÉCONCILIATION

» de vous le rappeler, des obligations. Jusqu’ici vous » avez toujours agi comme vous l’avez voulu ; mais » laissez-vous, pour celte fois, diriger par mes avis. » Je l’ai mis dans ma tête : ce soir même, car je ne » peux faire long séjour ici, j’amène René chez vous. » Pas d’objections. C’est une affaire entendue. — » Puisque vous l’exigez, Monsieur Gérard... Mais » vous me promettez au moins que vous serez avec » lui? — Oui, et môme Verneuil nous accompagnera. » Voilà de quoi vous rassurer, je l’espère. Et main- » tenant permettez-moi de vous reconduire. » Quand il l’eut ramenée chez elle: « A ce soir, » dit-il. Mariquita était trop préoccupée pour s’apercevoir qu’en la quittant il souriait malicieusement.

Il alla trouver René qu’il avait hâte d’embrasser. Ils causèrent longuement. Aux questions qui lui furent adressées sur Mariquita, M. Gérard répondit brièvement, et sans laisser soupçonner que les sentiments de la jeune fille pussent être changés. Puis René parla de ses projets d’avenir, simplement, froidement : puisque les circonstances l’avnjent jeté dans la médecine militaire, il suivrait cette carrière. M. Gérard hocha la tète: « Songe plutôt à faire un bon mariage, et » deviens médecin civil. M 1,e Lenoir est toujours là; » lu sais qu’elle est riche, et je crois bien que si tu

LA RÉCONCILIATION

» voulais... — Je ne l’épouserai jamais , » répondit René avec fermeté ; « je ne veux pas devoir à ma » femme ma fortune.

» — J’aurais été content de passer la soirée avec » toi, dit M. Gérard; mais M lle Walther m’attend. Au » fait, il y a moyen de tout concilier. Tu lui dois une » visite comme à une ancienne connaissance, et elle » te recevra à ce litre. Rien de plus simple. Cela ne » vous engage k rien ni l’un ni l’autre. » René fit bien quelques objections pour la forme. « Viens, te » dis-je. Elle sera d’ailleurs prévenue par moi. Viens » à cinq heures, à cinq heures précises, entends-tu » bien ? Tu m’y trouveras. »

René au fond était trop heureux de revoir Mariquita, pour manquer cette occasion favorable. Il jeta les yeux sur une glace placée devant lui. Il s’aperçut, pour la première fois depuis longtemps, que sa barbe et sa chevelure étaient quelque peu négligées, que sa toilette n’était pas irréprochable. En campagne on n’a pas le temps de s’occuper de tous ces détails; un certain laisser-allerestchoseexcusable: maisquandon retrouve des loisirs, quand on rentre dans la société polie, est-ce qu’une tenue convenable et soignée n’est pas de stricte obligation? Il se mit donc en mesure d’accomplir son devoir.

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Le cœur battait bien fort à Mariquita, à mesure que le soir approchait. Ses yeux se portaient constamment sur la pendule. « Ils vont arriver 1 » pensait-elle. Elle entendit, marcher dans l’escalier, et presque au même instant on frappa légèrement à sa porte. Elle alla ouvrir; elle vit René, mais personne ne le suivait : « Monsieur de Clerfond I s’écria-t-elle. — Oui, c’est » moi, Mademoiselle. M. Gérard a dû vous annoncer » ma visite, car c’est avec son autorisation que je » viens, et je comptais même le trouver ici. » Mariquila était si troublée de se trouver seule avec René, qu’elle restait immobile, toute rougissante, et ne songeant même pas à lui offrir un siège. Il n’était guère moins agité qu’elle. « Pardon, Mademoiselle; » j’avais cru n’être pas indiscret; mais si vous le » désirez... » Elle reprit quelque empire sur ellemême: « Monsieur de Clerfond, dit-elle, veuillez » vous asseoir. Comme vous, je suis étonnée de ne » pas voir M. Gérard ; mais il ne peut tarder à venir, » et vous savez combien lui sont agréables les heures » qu’il passe avec vous. »

René s’assit. Ils échangèrent alors ces questions de banale politesse, qui ont du moins un mérite , c’est qu’elles sont une entrée en conversation. Une fois le premier embarras dissipé, Mariquita interrogea René

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sur sa vie depuis son départ de Toulon : il lui raconta les principaux incidents du voyage, l’arrivée en Crimée, le courage et les souffrances des soldats. S’animant à mesure qu’il avançait dans son récit, il fit partager à Mariquita une partie des émotions qu’il avait si souvent éprouvées lui-méme; et à plusieurs reprises elle sentit des larmes mouiller ses yeux, lorsqu’il peignait les vives douleurs de ces blessés et de ces malades, qu’il essayait d’arracher à la mort.

« Mais vous-même, lui dit-elle, quand l’épidémie » faisait tant de ravages, renfermé dans ces hôpitaux, » vous couriez de bien grands dangers. — Sans » doute, mais il y a des grâces d’état. On ne songe » plus à ses propres périls, je vous assure, lorsqu’on » se sent en partie responsable de la vie des autres. » L’existence que nous menions était quelquefois des » plus rudes et des plus tristes, et pourtant elle avait » encore ses jouissances. Vous ne sauriez croire quelle » joie c’était pour nous quand nos efforts n’avaient » pas été impuissants. Je me souviens, par exemple, » d’un jeune officier qu’à force de soins j’ai sauvé. » Je m’exprime mal, car il était clans un si déplorable » état que les plus habiles chirurgiens désespéraient » de lui à moins d’un miracle, et je n’ai pas l’orgueil » de me compter parmi les plus habiles. Mais enfin je

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» pourrais dire, comme Ambroise Paré d'un de ses » malades : Je le soignai, et Dieu le guérit. Jecon- » naissais un peu sa famille, qui habite Paris : eh » bien ! l’idée que j’ai pu aider à détourner lé coup » qui allait atteindre cette famille, et que demain » ou après-demain, si je la vois, je ne la trouverai » pas en deuil, cette idée me rend singulièrement » heureux.

» — Mais vous avez eu encore une autre joie dont » vous ne parlez pas, quand vous avez reçu cette » décoration dont vous devez être fier. » Les joues de René se colorèrent un peu: « Sans doute j’ai été » content; mais d’autres qui ne l’ont pas eue l’avaient » méritée autant et plus que moi. Il est assez facile » d’affronter le péril quand on n’a presque rien à » perdre. Le médecin à qui j’aurais donné le ruban, » si j’avais été le mailre, c’est un de mes camarades » qui avait laissé en France une jeune femme, qu’il » aimait beaucoup, dont il était tendrement aimé, et » un enfant au berceau : il n’en a pas moins fait son » devoir, s’exposant, comme si, lui mort, personne » n’avait eu à le pleurer. Voilà ce que j’appelle le » vrai courage, le vrai dévouement. Je ne sais, moi, » ce que j’aurais fait si j’avais été soumis à une » pareille épreuve; mais ce qu’il y a de sûr, c’est

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» qu’on ne risque pas grand chose quand on existe » pour soi tout seul, et que l’on n’est pas retenu au » monde par une de ces chères affections qui font » sentir le prix de la vie. »

René se lut; Mariquita avait baissé les yeux, et pendant quelques instants on n’entendit que le bruit léger du balancier de la pendule. Mais comme ce silence l’embarrassait: « Monsieur de Clerfond, reprit » Mariquita, vous allez maintenant pouvoir vous » reposer d’une année de fatigues ; car en France, si » je nemetrompe, votre service est assez doux. — Oui, » dit René, mais que voulez-vous que je fasse de » mes loisirs? L’oisiveté me tuerait, je le sens bien ; » d’avance la vie de garnison m’est odieuse; je veux y » échapper. Je n’ai pas de famille. Les courses er- » rantes du voyageur, voilà ce qui me convient le » mieux. Je vais demander à être employé comme » chirurgien de marine.

» — Quoi ! à peine de retour, vous songeriez déjà à » repartir ! » dit Mariquita en pâlissant.

« — Oui, ma résolution est prise. J’aime la mer, » j’aime les expéditions lointaines. D’ailleurs je me » connais, je ne veux pas laisser le vieil homme se » réveiller en moi. Car pourquoi me le dissimuler? Je » n’ai pas encore réussi, je ne réussirai pas de sitôt

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» sans doute à calmer les agitations d’une âme inquiète. » A défaut du bonheur sur lequel je ne compte plus, » j ai besoin de mouvement et d’activité. Je partirai » donc; il faut que je parte : j en sentais hier la né- » cessité, je la sens encore plus aujourd'hui. Ah! si » vous pouviez lire au fond de mon cœur ! Si je pou- » vais... Mais à quoi bon ? »

Il s’arrêta. Sa voix était presque étouffée , et il détourna la tôle comme pour cacher son émotion. Il reprit ensuite d’un ton plus ferme : « J’ai eu tort de » venir; je me croyais plus d’empire sur moi -môme, » plus de force. Mais je ne prolongerai pas cet en- » tretien qui sera le dernier. Deux mots encore, et je » vous quitte. Je ne sais ce qui m’attend dans ma nou- » vellc carrière ; mais si je cherche à m’y distinguer, » c’est pour mériter, à défaut d’un autre sentiment, » votre estime. Je ne vous reverrai plus, mais vous » occuperez toujours ma pensée. Adieu, soyez heu- » reuse. »

Il se leva pour sortir. « Restez, Monsieur de Cler- » fond, dit Mariquita; restez, rien qu’un moment. Cette » estime que vous me demandez, je vous l’ai rendue. » Le René dont j’ai déploré les égarements n’existe » plus ; il a dû mourir à Sébastopol , si j’en crois du » moins cette lettre qui ne m’a plus quittée depuis que

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» je l’ai reçue. » René la regarda avec étonnement. « Oui, elle est toujours restée là, à cette place. » Et elle montra son cœur. « Si vous ‘en (liez de moi

» rien de plr. que ce que vous v de dire, dès à » présent vos vœux sont satisfaits. Mais à nnn tour j’ai » une demande à vous adresser; quand vous l’aurez » en.endue, je vous laisse libre de pailir... Ce cha- » pelet, avec lequel j’aimais à prier, Monsieur de Cler- » fond, voulez-vous me le donner?

» — Ai-je bien compris? » s’écria René hors de lui. « Serait-il possible? Quoi ! le chapelet de ma mère que » j’avais remis entre vos mains, que vous aviez accepté, » et que plus tard vous m’avez rendu !.. — Oui ; je » sais combien il vous est cher. Aussi, quel que soit le » prix que vous en réclamiez, vous me voyez, René, » toute prêle à vous le payer. »

Il doutait encore du témoignage de scs oreilles ; mais le charmant sourire qu’il vit sur les lèvres de la jeune fille lui prouva qu’il ne s’était point trompé. « Mariquita ! Ma femme !» Il ne put en dire davantage, mais il se précipita sur les mains qu’elle lui tendait, et les tint longtemps étroitement serrées entre les siennes. Il la contemplait avec des yeux où brillaient la joie et la tendresse. Elle se dégagea doucement. « Eh bien ! lui dit-elle, songez-vous encore à par-

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» tir? — Partir! quand le bonheur est ici! Si vous » voulez me tuer, ordonnez-moi maintenant de m’en » aller. »

Des pas se firent entendre; M. Gérard etM. Verneuil entrèrent. Tandis que l’abbé saluait Mariquita, M. Gérard examinait attentivement les deux jeunes gens, et son front s’éclaircit. « Bon, pensa-t-il , ils » n’ont plus rien à m’apprendre. Enfin nous y voilà : » tout s’est passé comme je l’avais prévu. Monsieur » l’abbé, dit-il tout haut, je ne sais si l’on s’est ennuyé » pendant notre absence, mais il me semble qu’on a » profité de ce temps pour se mettre d’accord. Quand » un mariage est décidé entre les deux parties, il ne » manque plus que le notaire et le prêtre : nous arri- » vons, je pense, fort à propos. Voyons, Mariquita, ne » rougissez point. Est-ce vrai ce que je dis là? René » ne me démentira pas, j’en suis sûr. Un peu plus tôt, » un peu plus tard, il faudra toujours l’avouer. Et moi » qui m’étais figuré qu’en ma qualité de père adoptif » j’aurais voix au chapitre, et que je serais un peu con- » sulté, ne fût-ce que pour la forme. Mais bast ! on » s’est fort bien passé de mon consentement ; on a » tout arrangé sans moi. Croyez donc ensuite au lan- » gage de ces petites filles. — Mais aussi , Mon- » sieur Gérard, c’est votre faute; pourquoi m’avez-

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» vous laissée seule? Vous saviez cependant que je » vous attendais. — Et vous m’aviez assuré, dit René, » que je vous trouverais ici à cinq heures. — A cinq » heures! Ai-je parlé de cinq heures? Ma foi, je ne » m’en souviens pas trop. On a tant d’affaires dans ce » maudit Paris qu’on est excusable d’oublier le mo- » ment précis d’un rendez-vous.

» Asseyons-nous, » continua M. Gérard d’un ton jovial. « Or ça, nous disons donc que je vais avoir à » rédiger un contrat. Je taillerai ma meilleure plume » pour ce jour -là. Ah! mon Dieu! » s’écria-t-il en se frappant la tête comme un homme à qui revient un souvenir subit. « Mais j’y pense, ce mariage-là » n’est pas possible, mon pauvre René. Ne m’as-tu » pas déclaré, aujourd’hui même, que jamais tu » n’épouserais une femme plus riche que toi? J’en » suis fâché, mais comme je crois bien que tu ne rap- » portes pas de Crimée cinq cent mille francs dans ta » poche, il faut renoncer à Mademoiselle. » Et il conta alors, en peu de mots, comment Mariquita avait recouvré son héritage. René l’écoutait avec surprise. Quand le notaire eut fini : « M’acceptez-vous encore, » malgré ma fortune? » dit en souriant Mariquita. — « Quand on vous obtient , votre fortune peut-elle » compter pour quelque chose ?

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» — S’il en est ainsi, reprit M. Gérard, tous les » obstacles sont levés ; et puisque rien ne s’oppose plus » au mariage, René, allez embrasser voire femme.

» Vous permettez, Monsieur l’abbé? » El prenant le jeune homme par le bras, il le poussa vers sa fiancée, dont les joues devinrent pourpres sous le premier baiser qu’elle eût reçu de René.

La conversation s’engagea ensuite entre les quatre personnages ; mais René jetait souvent les yeux sur le piano. « Ne me jouerez- vous rien? dit-il tout à coup ;

» il y a si longtemps que vous ne m’avez donné cette » fête. — C’est cela, dit M. Gérard ; un peu de musi- » que ; j’en raffole. »

Mariquita se leva, ouvrit son piano, et dès les pre- . mières notes, René reconnut cet air de la Favorite, qui lui rappelait le jour depuis lequel il ne lui avait plus été donné d’entendre jamais Mariquita. Un importun souvenir se présenta à son esprit; il eut comme un remords. Mais un regard de la jeune fille lui fit comprendre que tout était vraiment pardonné, et qu’elle avait voulu en quelque sorte relier ensemble deux époques séparées par des jours mauvais. Il écouta donc sans que rien troublât plus longtemps son plaisir. « Mais les paroles? dit-il; vous me clian- » fiez les paroles. » Elle chanta, et lorsqu’elle cul

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achevé avec un sentiment admirable, comme si elle exprimait ses propres désirs :

Dans une autre patrie Viens chercher le bonheur,

tandis que l’abbé et M. Gérard applaudissaient, elle se pencha vers René, et à demi-voix : « Si vous y con- » sentez, dit-elle, nous irons vivre au Chili. »

Mais M. Gérard avait l’ouïe fine: « Aller vivre au » Chili ! s’écria-t-il ; qu’est-ce que vous dites-là? Re- » tourner dans un pays de sauvages quand on peut » être heureux en France. L’idée est belle, et je vous » en fais mon compliment. Quand je me suis employé » à vous réunir, je n’ai pas, sachez-le bien, entendu » que vous me joueriez un pareil tour. Si vous voulez » partir, je m’oppose au mariage. Aller au Chili , y » pensez-vous ? »

L’excellent homme se fâchait tout de bon; Mariquita eut quelque peine à le calmer, et à lui faire prendre pour un propos en l’air l’expression d’un projet sérieux. Heureusement on vint frapper à la porte, et un maitre-d’hôtel se présenta, annonçant que le repas commandé arrivait. « Quel repas? dit Mariquita; il y » a erreur : je n’ai rien commandé. — Entrez, mon » brave, entrez, vous et vos plats, dit M. Gérard;

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» c’est bien ici : vous ne vous êtes pas trompé de mai- » son. » Etse retournant vers Mariquita : « Voici ce qui » en est. Vos habitudes de Paris me dérangent beau- » coup ; les dîners à cinq ou six heures ne me vont » pas; j’aime à souper; et comme je devais passer ici » la soirée, ma foi, j’ai agi sans cérémonie et j’ai » ordonné que l’on me servit chez vous. Puis j’ai » réfléchi que je trouverais peut-être ici des gens qui » n’auraient point dîné, et à tout hasard j’ai demandé » à souper pour quatre ; car vous nous ferez l’honneur, » Monsieur l’abbé, d’être des nôtres : j’ai compté sur » vous. »

On se mit à table. M. Gérard n’avait rien épargné: la chère était délicate et abondante. « Mais vous nous » traitez comme des princes, dit Mariquita. — Mon » Dieu, ma chère enfant, je m’étais dit que des gens » qui reviennent de faire une campagne où les festins » de Balthasar n’étaient pas, je crois, à l’ordre du jour, » ne seraient pas fâchés, en arrivant, de trouver un » ordinaire un peu confortable. Et voyez comme cela » se rencontre à merveille : sans y avoir songé, voilà » un souper qui a tout l’air d’un repas de fiançailles. » Mais vous ne faites pas honneur aux mets, Mari- » quita; toi'non plus, tu ne manges pas, René? C’est » dommage, car le cuisinier s’est vraiment surpassé. »

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Au dessert, M. Gérard remplit son verre, le leva à la hauteur de ses yeux dans la direction de la lampe, et examina attentivement le vin. « Ce Rivesaltes me » rappelle, dit-il, un vin de la comète dont nous avons » bu il y a quelque trois ans ; vous vous en souvenez, » Mariquita? Je n’ai pas' oublié non plus un certain » toast qui fut porté ce soir-là, et qui n’eut pas l’air de » plaire à tout le monde : aussi n’oserai-je le renou- » veler malgré toute l’envie que j’en ai. Je l’ai sur le » bout de la langue. — Allez, allez toujours, » dit René en riant ; « ne vous gênez pas ; vous avez toute liberté. » — S’il en est ainsi, reprit M. Gérard... Mais non, » toute réflexion faite, il vaut mieux ne désobliger per- » sonne. Oublions le passé pour ne songer qu’àl’ave- » nir. Monsieur l’abbé, vous allez me faire raison. Je » bois à la santé et au bonheur de M. et de M”* de » Clerfond! »

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