‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 18 sur 25 · L AFFLICTION · texte numérisé non relu

L AFFLICTION

et pour en comprimer les battements elle y porta une main, tandis que de l’aulre elle dut s’appuyer sur la table placée devant elle. Sa pâleur était effrayante. « La maîtresse de René ! » dit-elle d’une voix, d’abord étouffée, mais peu à peu plus distincte. « Oh ! Mon- » sieur Gérard ! Est-ce possible? Les lâches insinua* » tions contenues dans une lettre anonyme, j’avais pu » les mépriser ; mais m’entendre parler à moi-môme » comme si j’étais une créature flétrie, souillée, oh ! » c’est une épreuve trop forte. Et comment ai-je pu la » mériter ? Quoi ! j’ai mis entre le monde et moi une » barrière ; j’ai accepté sans murmurer le travail, l’iso- » lement et la pauvreté; j’ai fait plus: j’ai imposé » silence à mes affections; et voici que ma vie est » indignement attaquée; la solitude ne me protège » plus contre la calomnie. Dans quel monde suis-je » venue ! Maudit soit le jour où j’ai quitté mon pays ! » Mais qui donc a pu porter témoignage contre moi ? » Qu’il vienne, celui qui n’a pas craint de m’accuser. » Demandez à René: René est changé, je ne le sais » que trop; n’importe, demandez-lui si je suis vrai- » ment une fille tombée ; ce n’est pas lui qui osera » dire que je mérite l’opprobre. Que ceux qui ne m’ont » point vue admettent la calomnie, je le conçois; que » M 11 * Aurore , qui n’a jamais eu pour moi que de

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» l’aversion, affirme sans hésiter ma honte et veuille » achever de me déshonorer par son outrageante » générosité , c’est tout simple. Mais vous , Mon- » sieur Gérard, vous qui m’avez connue, qui m’esti- » niiez, vous que je regardais comme un ami, comme » un père, que vous m’ayez condamnée sans m’en- » tendre, que vous m’ayez retiré toute estime, aurais- » je pu le croire? Malheureuse que je suis ! Sur qui » devrai-je compter désormais, puisque vous m’aban- » donnez, vous aussi ! »

Et se laissant retomber sur sa chaise, elle cacha sa tôle entre ses mains et fondit en larmes. Les sanglots soulevaient sa poitrine ; elle suffoquait, et on n’entendait plus que quelques mots entrecoupés : « O ma » mère!... Que ne suis-je morte !... »

Sa douleur était si vraie, si émouvante, qu’en un instant les préventions de M. Gérard disparurent; il retrouva pour Mariquita ses sympathies d’autrefois. Il lui releva doucement la tète: « Remettez-vous, je » vous en supplie, » dit-il d’une voix affectueuse. Il lui prit la main : « Écoutez-moi , Mariquita , mon » enfant ; c’est un ami qui vous parle, un véritable » ami. Tenez, en voulez-vous la preuve ? Reconnais- » sez-vous cette bague ? Je continue de la porter. » El il lui montra l’anneau qu’il avait au doigt. «Vous voyez

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» donc bien queje ne suis pas changé. Allons, regardez- » moi : je suis toujours le même M. Gérard ; en » doutez-vous? » Mariquita sourit malgré ses larmçs. « Vite, essuyez-moi ces yeux. Je ne veux pas vous voir » pleurer. Si notre entretien vous a fait souffrir, je ne » souffrais guère moins, je vous assure. »

Quand il eut ainsi ramené un peu de calme dans le cœur de la jeune fille : « Voyons,» reprit-il en s’asseyant auprès d’elle, « vous m’avez dit que vous me regardiez » comme un père ; mais on doit toute la vérité à son » père. Faites-moi vos confidences. Je crois d’avance » à toutes vos paroles ; mais ne soyez pas surprise si » je vous demande quelques éclaircissements. » Mariquita lui dit alors tout ce que le lecteur connaît déjà : son départ de Bordeaux, comment René avait pu la rejoindre, leurs projets, leur liaison. M. Gérard l’interrompit: « Mais pourquoi m’avoir fait mystère » de tout cela quand vous m’écriviez ? — Ali ! je vois » bien que j’ai eu tort de dissimuler avec vous, et » j’ai été bien punie de ma dissimulation puisqu’elle » vous a permis de concevoir de fâcheux soupçons. » Mais c’est mon seul tort, je vous le jure. » Puis elle raconta les divers incidents de leur séjour à Paris, la rupture, les tentatives de René pour se rapprocher d’elle, et ce qui en avait été la conséquence, la perle

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des leçons et la nécessité où elle se trouvait réduite de travailler comme ouvrière. « Ainsi, ma pauvre enfant, 9 voilà la besogne ingrate à laquelle vous êtes condam- » née, » dit avec émotion M. Gérard. « — Oh ! ne me 9 plaignez pas trop, » dit-elle en souriant; «je gagne en- » core d’assez bonnes journées, et je dépense si peu que » je ferai encore quelques petiteséconoraies. Voyez si je » ne suis pas habile, continua-t-elle ; j’ai fait tout cela » en deux soirées. » Et elle lui montra divers objets de lingerie dans une corbeille. « Il est vrai qu’il m’en » reste quelques piqûres au doigt ; mais on ne les sent » qu’un instant. »

Leur entretien se prolongea jusqu’à une heure assez avancée. Quand M. Gérard se retira, il laissa Mariquita tout heureuse de l’affection qu’il lui avait témoignée ; lui-même éprouvait un véritable soulagement. « Ce que c’est que le monde, se disait-il ; voilà une » fille vraiment admirable, et Dieu sait comment cer- » laines gens parlent d’elle. Moi-même je me laissais » prendre à tous ces propos absurdes. » Le lecteur ne sera pas cependant trop étonné d’apprendre que le lendemain, pour compléter sa conviction, M. Gérard alla chez M me Perceval ; qu’il eut avec René une longue et sérieuse conversation. Tout ce qu’il entendit lui confirma la vérité du récit que lui avait fait Mari-

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quita. Prosper Gérard reçut une verte semonce pour s’être livré dans ses lettres à des suppositions fâcheuses sur le compte de la jeune fille. Il s’excusa eu alléguant que René, par sa manière d’agir, semblait avoir donné lui-même créance à ces suppositions. « Si René fait » des sottises,» répliqua brusquement le père, « est-ce » une raison pour que vous autres vous ne respectiez » plus rien? Voilà bien nos jeunes gens d’aujourd’hui : » ils sont à chercher le mal partout. »

M. Gérard resta quelque temps à Paris; chaque jour il vit Mariquita, et chaque jour il la quittait avec un sentiment plus vif d’admiration. «Pourquoi, » lui demanda-t-il une fois, « n’auriez-vous pas vous-même » une maison comme cette dame pour qui vous tra- » vaillez? Je mets de l’argent à votre disposition ; ne » craignez pas d’user de moi, vous savez que je serai » trop content si je peux vous obliger. » Mariquita le remercia; c’était une trop grosse affaire qu’une entreprise de cette nature. « Vous y songerez à loisir » reprit le notaire ; mais rappelez-vous que je ne vous » permets pas de vous adresser, dans vos besoins, à » d’autres que moi. Vous inc le promettez, n’est-cc » pas? Sinon, nous nous brouillons. »

La veille de son départ: « Ma chère enfant, » lui ditil en souriant , « M ,le Aurore , comme vous savez ,

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» m’avait choisi pour son ambassadeur. Mais ma foi, » tant pis ; je passe, ni plus ni moins qu’un transfuge, » dans le camp ennemi, avec armes et bagages. » Écoutez-moi bien. René a eu des torts envers vous, » de très-grands torts que je n’excuse point. Mais que » voulez-vous? Après tout j’aime ce garçon-là; c’est » une vieille habitude que j’ai prise, et à mon âge on » n’en change plus guère. Il a beaucoup de bon d’ail— » leurs, je vous assure. Je l’ai vu si affligé que cela » m’a touché. Il a un regret sincère de ses folies. Est- » un congé définitif que vous lui avez donné? Ce serait » bien dur. A tout péché miséricorde. Qu’il fasse péni- » tence, rien de mieux ; mais il faut un terme à tout, » même aux pénitences. Vous savez que je dois bientôt » revenir pour voir mon fils passer sa thèse. Eh bien ! » si je vous amenais un de ces jours-ci René contrit » et repentant ? — Gardez-vous en bien ! » s’écria vivement Mariquila. « Il n’y a plus à revenir sur le passé. » Pour M. de Clerfond, comme pour moi, il vaut bien » mieux ne plus nous revoir. — Diable ! pensa M. Gé- » rard, la chose est encore plus grave que je ne croyais. » J’en suis vraiment fâché ; c’est un mariage que j’au- » rais vu avec tant de plaisir ! »

Quand Mariquita s’exprimait ainsi, elle ne s’attendait guère à revoir René quelques jours plus tard. On

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l’aurait surtout étonnée si on lui avait prédit que ce ne serait pas lui qui viendrait chez elle , mais qu’elle-même irait le retrouver. Elle aurait déclaré la chose impossible; et cependant on voit si souvent l’impossible s’accomplir !

LE DUEL

René n’attendait qu’une occasion pour se venger. Deux jours après le départ de M. Gérard, comme il se trouvait chez Prosper, Frédéric Derville entra avec quelques autres étudiants. La conversation s'engagea, gaie et bruyante. Assis dans un coin, René demeurait taciturne. L’un des jeunes gens alla lui frapper sur l’épaule : « A quoi songes-tu donc ? Tu ne dis » rien aujourd’hui ; as-tu fait vœu de silence? — » Laissez-le donc tranquille, dit Frédéric; ne voyez- » vous pas qu’il pense à sa Chilienne? » René jeta sur lui un regard farouche. « — Sa Chilienne ! » reprit le premier étudiant; « j’en ai bien entendu parler; » mais je ne l’ai jamais vue. Existe-t elle? Et si elle » existe, peut-il la réclamer comme sienne? J’avoue » que pour mon compte j’en doute. — Il en doute I

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» s’écria Frédéric. Ah ça, il est donc plus incrédule » que Thomas Didyme? Mais que fauL-il pour te » convaincre, malheureux? Moi je suis sûr de ce » que j’avance. Voilà une occasion de parier un » déjeuner. Messieurs, les paris sont ouverts : qui » tient contre moi? Allons, René, explique-toi caté- » goriquement. Est-elle à toi, oui ou non? Silence, » vous autres: l’oracle va parler.» Prosper souffrait visiblement. René se leva : « Assez comme cela, dit- » il. Je n’entends pas que vous preniez plus long- » temps, pour sujet de vos plaisanteries, une honnête » jeune fille qui ne ressemble en rien à celles que » vous pouvez connaître. »

Le ton de René révélait une colère difficilement contenue. Tous se turent, excepté Frédéric qui partit d’un éclat de rire. « Une honnête jeune fille ! Tu » nous la donnes bonne. Mais si elle est honnête, » pourquoi te servait-elle d’enjeu? Tu nous as donc » trompés. — Si j’ai pu laisser croire qu’elle m’avait » donné des droits sur elle, » dit René d’une voix altérée, « j’ai menti, entendez-vous? indignement » menti. Mais loi, tu as abusé de l’état où tu m’avais » mis pour me faire commettre celte indignité. Pour » la conduite que tu as tenue et pour l’aveu que » tu viens de m’arracher, tu mérites une récom-

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» pense. Tiens, la voici ! » Et un soufflet retentit. Le coup avait été porté avec tant de force, que Frédéric roula par terre; mais il se releva aussitôt, et comme fou de rage, il voulut se précipiter sur René. On l’arrêta, non sans peine ; mais, tout en se débattant, il vomissait mille injures. Redevenu calme soudainement, René le regardait, les bras croisés, triomphant et dédaigneux. Il prit son chapeau , et en sortant : « A nous revoir, dit-il. Tu sais où je de- » meure; tu pourras envoyer les amis chez moi, si » bon te semble. Prosper, je te donne carte blanche » pour tout régler.»

Le soir même , Prosper vint chez René , accompagné de trois étudiants. « Comme tu pouvais t’y » attendre, dit-il, Frédéric demande une réparation; » il se fait représenter par ces deux messieurs que » voici. Moi , puisque tu m’avais chargé de celle » affaire , j’ai pris pour second Ludovic Morel , ici » présent. Mais tous les quatre nous sommes vos » amis à l’un et .à l’autre. Nous serions désolés si la » chose ne s’arrangeait point. Des camarades se » battre! Tu as cédé à un fâcheux mouvement de » colère ; mais nous avons fait comprendre à Fré- » déric qu’il avait aussi été trop loin. Dis seulement » que tu regrettes ta vivacité ; tout en restera là. »

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René l’interrompit : « Je ne regrette rien ; et je » veux que vous le sachiez tous, je suis tout prêt à » recommencer. » Il n’y eut pas moyen de le faire changer de langage. Il fallut donc régler les conditions du duel. « Le lieu, l’heure, le choix des armes,

» tout m’est égal , dit René, pourvu que je me balte.

» Rappelez seulement à Frédéric, dans son intérêt,

» qu’il n’est pas, à beaucoup près, de ma force à » l’épée, et que je suis décidé à ne pas l’épargner.

» Qu’il choisisse donc plutôt le pistolet. » Les jeunes gens se retirèrent, ne comprenant rien à cette animosité qu’ils déploraient.

Le lendemain , Prosper vint de bonne heure prendre son ami; il le trouva tout habillé. « On ne - » sait pas ce qui peut arriver,» lui dit René en montrant une lettre déposée sur la cheminée ; « si » je meurs, envoie cela à son adresse. » Ils descendirent ; une voiture, dans laquelle se trouvait déjà Ludovic, les attendait. Ils se dirigèrent vers le bois de Vincennes, où Frédéric et ses deux témoins ne lardèrent pas à les rejoindre. Ils entrèrent dans une clairière. On chargea les pistolets. On mesura la distance qui devait séparer les deux adversaires. René lit seulement remarquer que celle distance était trop grande, que les balles ne porteraient point; il fallut

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faire droit à su réclamation : du reste , il assistait aux préparatifs du combat avec la môme tranquillité que si sa vie n’avait pas été mise en jeu. Mais Frédéric paraissait agité.

Au dernier moment, Ludovic voulut encore faire une tentative de conciliation : « Voyons, dit-il, » l’honneur peut être satisfait sans qu’on ail besoin » de se brûler la cervelle. Que diable! en venir à » de pareilles extrémités pour une misère , est-ce » raisonnable? Est-ce que l’air vif de ce malin ne » vous a pas un peu refroidis? Pour moi, je me sens » tout gelé, et j’aimerais bien mieux aller me ré- » chauffer dans une des salles de ce restaurant qui » est à l’entrée du bois. Qu’en dites-vous, les amis? » En un tour de main, les poulets peuvent être à la » broche. Faut-il que j’aille commander le déjeu- » ncr? » René haussa les épaules : « T’imagines-tu » donc que je sois venu ici pour le plaisir de faire » une promenade et de gagner de l’appétit? Vous « pourrez tout à l’heure déjeuner, vous autres; mais » il y en a au moins un de nous deux, » ajouta-t-il en regardant Frédéric, « qui ne déjeunera pas aujour- » d’hui. Allons, finissons-en. »

Chacun des deux adversaires prit la place qui lui était assignée ; puis, à. un signal donné, ils s’avan-

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