Marius vaincu
Cette tragédie a été accueillie avec une faveur si marquée, qu'elle a surpris bien des gens, à commencer par l'auteur. C'est sans doute que ce genre d'ouvrages est moins suranné qu'on se plaît à le proclamer, et que le goût des Français a moins changé qu'on ne serait tenté de le supposer. En la donnant je n'étais pas sans appréhension : Je craignais que des esprits prévenus contre les œuvres qui se fondent sur la tradition, et par là jugeant d'un œil superficiel, n'y vissent un pastiche. Mais je dois reconnaître que la plupart des critiques ont au contraire bien signalé que je ne méritais point ce reproche. Assurément, en l'écrivant, j'ai songé à nos vieux maîtres classiques ; non pour les imiter toutefois, mais plutôt pour g trouver une assise, pour tenter d'atteindre à cette sobriété, à cette éloquence virile qui sont la marque de Cinna ou of'Horacc, et qui est la manière dont je me représente le caractère des Romains.
Tout d'abord cette tragédie n'est proprement
point classique, puisque l'unité de temps, de lieu et d'action lui font défaut. Puis elle innove sur plus d'un autre point. Je nie suis attaché à éviter ce ton cérémonieux qui, malgré tout, nous gêne chez les tragiques du siècle de Louis XIV. Enfin il me semble qu'elle contient un lyrisme qu'on chercherait en vain chez les pâles imitateurs de Corneille et de Racine, tous ces cmtiquisants de la fin du xvifi' siècle et du premier quart du XIX', dont le langage académique et l'art exsangue justifièrent à tant d'égards la révolution romantique.
J'ai voulu faire une tragédie historique et politique, qui ne comportât ni suite d'événements enchevêtrés, ni intrigue amoureuse, afin de mettre en meilleure lumière les caractères de deux grands hommes occupés uniquement de leur ambition. A cet égard Je trouve une approbation chez Corneille lui-même, en son Discours sur le poème dramatique. Le vieux maître français n'ignorait rien de son art, et bien souvent, lorsqu'il crut devoir concéder au goût de son public, ce fut en toute connaissance de cause. Sur le point qui m'occupe, il écrivit notamment que la dignité des rois ou des chefs de peuple « demande quelque grand intérêt d'Etat ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telle qu'est l'ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une mat-
tresse... » Mon dessein fut donc de peindre la rivalité de Marins et de Sylla, avec, à Varrière plan, le tableau de cette période troublée où s'achève la République et se prépare l'Empire ; il fut en outre d'émouvoir par la représentation de la vie, des luttes et de la chute d'un grand homme. Je pensai qu'il y avait dans un tel spectacle assez d'éléments de sensibilité pour ne point l'alourdir de complications vaines et de passions amoureuses, ainsi qu'on a coutume de le faire. Je voulais enfin tâcher de me rapprocher de la simplicité des Anciens, et de suivre le précepte si bien formulé qu'ils inspirèrent à Diderot : « Une conduite simple, des discours énergiques, des passions fortes, des tableaux ; un ou deux caractères fermement dessinés... » Et je demeure persuadé que c'est pour s'être trop écarté de la simplicité des tragiques grecs, que Voltaire et ses imitateurs ont préparé la décadence de la tragédie en France.
D'autre part, et pour en revenir à Marius Vaincu^ l'histoire politique de Rome à cette époque offrait par certains côtés tant de ressemblance avec la nôtre depuis un siècle, que j'ai pensé que ces rapprochements ôteraient à mon œuvre ce qu'un conflit de démagogues pouvait avoir de trop nu et de trop idéologique. Dès l'instant qu'il ne les recherche pas artificiellement, ces sortes d'effets ne sont point interdits au dramaturge. Et par l action qu'a produite mon deuxième acte sur le
MARIUS VAINCt:
public, j'ai bien vu <jup ^énergique duel offert par deux hommes de génie pouvait présenter un intérêt dramatupie : d'autant plus r/ue ces hommes incarnaient chacun un principe opposé, celui de l'aristocratie et celui de la démocratie, principes éternels à travers les siècles, et qui aujourd'hui pas plus qu'hier n'ont désarmé.
Mais je tiens à dire que ces allusions ne furent point placées là de propos délibéré : elles découlent de l'Histoire, (pie je me suis attaché à serrer au plus près, dans la mesure toutefois où un auteur dramatique est tenu de s'y conformer sans nuire à son art : tous les autres personnages de Marius Vaincu ont existé, à l'exception de Nerbala. qui est de mon invention. Au premier acte la capture de Jugurtha par Sylla est un fait historique, et il est reconnu que c'est de cet événement que date la rivalité de Marius et de Sylla.
Ses imprécations ne sont pas moins légitimes : Jugurtha était un prince oriental civilisé. Il connaissait à merveille les dessous de la politique de Rome : il avait servi dans l'armée romaine comme font aujourd'hui tels princes indiens ou japonais, lorsqu'ils viennent s'instruire auprès de nos officiers. Il était venu à Rome naguère à l'occasion d'un procès suscité par un prétendant numide, qu'il avait dépouillé. Au Forum, Jugurtha avait pris ses dispositions pour acheter les suffrages de certains sénateurs, et même