ACTE II 6l
Les prêtres toutefois, malgré leur prescience,
A flatter nos désirs ont une préférence.
Mais j'ai fait cette nuit un rêve singulier,
Que mon esprit en vain tenterait d'oublier,
Et je vois dans ce songe une preuve plus sûre
Que les signes douteux commentés par l'augure.
C'était le soir. J'errais seul dans une forêt
Pleine d'ombre et d'horreur. Tout à coup m'apparaît,
Belle, et d'une éclatante armure revêtue.
Une femme, immobile ainsi qu'une statue.
Comme je m'inclinais, d'un accent solennel,
Elle me dit : « Sylla, l'esprit de l'Immortel
Te parlant par ma voix de femme et de déesse,
Plus que ta vertu même, estime ta sagesse.
Et t'approuve d'avoir tenté l'œuvre de paix
Avant de recourir à de sanglants excès.
Si ton rival pourtant, n'écoutant que la haine,
Par ses ambitions rend ta sagesse vaine.
Ceux qui sont contre toi bientôt s'écrouleront
Comme ces arbres-ci dont je frappe le front ».
Alors d'un bras viril elle brandit sa lance.
Et les chênes altiers, dans un fracas immense.
Tombent l'un après l'autre ainsi que des Titans
Jonchant la terre de leurs membres palpitants ;
Et bientôt la forêt superbe et séculaire
N'est plus qu'un lamentable et sinistre ossuaire
Où des troncs calcinés, arrachés et tordus
Offrent un cataclysme à mes yeux éperdus.
Alors, je saluai de son nom la déesse :
C'était Bellone. Mais déjà la vengeresse Fuyait dans la nue. Et, le cœur épouvanté, Je connus quelle était des dieux la volonté.
BASILLUS
A ce point protégé, tu n'as plus rien à craindre. Entrons dans Rome.
SYLLA
Non, je ne dois rien enfreindre De ce qu'ils m'ont prescrit. Puisqu'à n'en pas douter, Ils m'approuvent d'avoir résolu de tenter Auprès de Marins une épreuve suprême, Ayons d'abord recours à ce moyen extrême. Hélas ! c'est assez tôt de répandre le sang Lorsque tout autre effort se révèle impuissant.
BASILLUS
Je m'incline, et respecte un désir aussi sage. Mais ma fidélité puise un nouveau courage Dans ce songe où les dieux ont voulu s'attester. Et, citoyen romain, j'en viens à souhaiter Que Marins s'obstine en son erreur fatale Afin d'exterminer bientôt cette cabale Qui sous couleur d'aimer la plèbe uniquement Mène notre Patrie à son abaissement.
Quoi ! quelques scélérats aux appétits vulgaires Pour avoir su leurrer le peuple de chimères Et promis la richesse à tous les indigents. Commanderaient en maître aux plus honnêtes gens !