ACTE II
SYLLA
Peu m'importe le mot, si nous faisons la chose.
MARIUS
Toucher aux lois, c'est chose grave, le sais-tu ?
SYLLA
Je ne te savais pas si pétri de vertu.
MARIUS
Ces hommes par milliers dont ton org-ueil s'allèçe, Les opprimer, à moi me semble un sacrilège.
SYLLA
Qui parle d'opprimer ? Tu ne me comprends pas.
MARIUS
Ce peuple dont ta morgue fait si peu de cas
Il sait ce qu'il lui faut plus que Sylla ne pense.
SYLLA
Il le saura bien mieux par nous. Je le dispense Du fardeau de songer à sa félicité.
-V MARIUS
Peut-être aime-t-il mieux peiner en liberté !
(Un temps. Sylla hausse les épaules).
(Marius s'aaimant :)
Le peuple est un torrent dont la fureur obscure Paraît précipiter le cours à l'aventure.
Sa route il se la fraie, il te semble, au hasard ; Mais son instinct sublime échappe à ton rey^ard. Tes pareils, conseillers de sentences prodigues, Prétendent le claustrer entre leurs belles dig'ues Et lui montrer ainsi doctement son chemin, Ecolier turbulent qu'on mène par la main. Mais le torrent connaît bien mieux que vous sa route; La mer qui chante au loin, voilà ce qu'il écoute, La mer libre où son àme va s'épanouir Mêlant sa jeune voix aux voix de l'avenir. Et malgré tous vos quais, vos digues en méandre Vous n'empêcherez point le torrent de s'épandre, De se creuser son lit et, décidant son cours, Entre tant de chemins de choisir le plus court.
SYLLA
Bref tu dis non ?
MARIUS
Attenter à la République...
SYLLA
Tu te payes de mots, démag-ogue stoïque. Un homme tel que toi ! Scipion, qui l'eût cru ? Ne vois-tu pas que de notre prestige accru S'accroît également le prestig-e de Rome. Qu'est-ce qu'un Etat ? Rien s'il ne possède un hommt Et là nous serons deux.
iMARIUS
La Constitution ..
SYLLA
^h ! j'attendais ce mot comme conclusion.
^a Constitution, flasque, molle guenille |)ui ne prend forme que sur l'homme qu'elle habille ! ' Des mots, des mots toujours, quand il faudrait agir. !\.llons décide-toi. C'est assez discourir.
MARI us
\aille, mais y toucher, c'est presque un parricide.
SYLLA
Tu te crois vertueux et tu n'es que timide.
MARIUS
Un homme tel que nous vaut mieux que le Pouvoir.
SYLLA
Mais en y renonçant il manque à son devoir.
MARIUS
fu masques d'un grand mot un but moins légitime.
SYLLA
Faillir à son destin, c'est le vrai, le seul crime.
MARIUS
Mais du destin c'est toi qui fixes les décrets.
SYLLA
Ve puis-je servir Rome en servant mes projets ? \. nous deux. Marins, nous conquerrons le monde
Et ferons la cité plus forte et plus féconde. Oui, nous serons puissants, riches, voluptueux. Nous serons décriés par ces sots vertueux Qui jug-ent chaque chose au nom des archétypes Et perdent leur patrie en sauvant les principes. Mais l'Histoire dira lesquels de nous ou d'eux Auront mieux mérité du sol et de nos dieux. Qu'importe le profit personnel qu'on espère Si Ton fait son pays plus grand et plus prospère ? La morale et le droit sont pour les nations Des moyens d'excuser leurs déprédations.
Et ce peuple, dont tu te mets si fort en peine. Te bénira, si tu lui fais la panse pleine. Mon rêve n'est-il pas digne de te tenter ?
MARIUS
Ton rêve est criminel. Je ne puis l'accepter. Puis cette plèbe, que lu couvres d'ironie, Cette plèbe, j'en suis. Je lui dois mon génie. Je ne trahirai point la foi qu'elle eut en moi. Adieu.
SYLLA
C'est ton dernier mot?
Oui.
SYLLA
Soit. Libre à toi.
J'aurais dû m'en douter. Tu ne pouvais comprendre.