SCÈNE I
MARIUS
Dieux cléments qui m'avez protégé du trépas, Où suis- je ? Vers quels bords guidâtes- vous mes pas? Quels sont ces champs déserts ? Ce morne paysage Que je parcours en vain, cherchant quelque visage Humain pour accueillir Marins fugitif ?
N'aurai-je donc bravé sur mon fragile esquif La mer et l'ouragan et leurs âpres colères Que pour mieux succomber ? O mânes tutélaires, Abandonnerez-vous votre fier rejeton ?
Déjà m'attendez- vous aux bords du Phlégéton Oui couvre tout renom de ses flots taciturnes !
(Il fait quelques pas.)
Non, non. Si j'échappai des marais de Minturnes
Et pus me dérober au fer des assassins,
C'est que les dieux sur moi forment d'autres desseins.
Lorsqu'on croit l'enfumer au fond de sa tanière
Le vieux lion bondit, secouant sa crinière.
Et ses rug"issements, par les ans affaiblis,
Font encore trembler ses piètres ennemis.
Va triomphe, Sylla. Lâche sur moi ta meute,
Oui sème la terreur récoltera l'émeute.
Si sous ta main de fer Rome courbe le front
Ne te réjouis pas trop tôt d'un tel affront.
Car les ruisseaux de sang qui coulent vers le Tibre
Feront plus tôt germer le grain qui veut l'air libre.
Vieux, malade, traqué, solitaire et proscrit.
Marins vit encore. Il entendra ton cri,
0 plèbe qu'on jugule au nom d'une loi feinte,
Et viendra t'arracher à la maudite étreinte
Du tyran sans aveu qui sur toi mit la main,
Au mépris de ta gloire et du passé romain.
(Il regarde autour de lui.)
Ha ! discours insensés ! Ambitions risibles ! Que puis-je, abandonné de tous... Dieux impassibles, Invoquerai-je en vain votre auguste secours ? Soleil qui disparais en poursuivant ton cours. Indifférent parmi nos défaites humaines, Verrai-je encor demain tes splendeurs souveraines?