‹ Marius vaincuChapitre 36 sur 41 · ACTE m · texte numérisé non relu

ACTE m

Sur mon cœur altéré de nuptial délire.

Les Kéroubs en cohorte, aux accords de la lyre, Se déroulant le long des frontons sidéraux Chantaient la gloire et la douceur de mon héros. Soudain, le ciel se trouble : un aigle à l'œil terrible Déchire la clarté de son vol inflexible. Croulez, coupoles d'azur et de diamant ! L'aigle a crevé les yeux du héros, de l'amant. Kéroubs, enfuyez-vous comme un troupeau de chèvres.

(Elle rit).

O toi ma force, ô toi le fruit qu'aimaient mes lèvres, 0 toi mon bouclier, toi mon glaive orgueilleux, Ils t'ont brisé. Voici tes tronçons. Chacun d'eux Est entré dans mon cœur comme un cri de détresse. Amants, vous qui riez au firmament d'ivresse. Mêlant l'ombre des corps à l'ombre des palmiers, L'aurore de demain veut que vous blasphémiez, Car, mère, j'ai nourri mes deux fiertés jumelles Jusqu'au jour où le sang coula de mes mamelles.

(Elle rit).

Maintenant mes mamelles pendent comme deux Outres vides... (Elle rit).

Je ne tresse plus mes cheveux.

Et mon ventre est plus sec qu'un puits rempli de sable.

(Le jour baisse).

MARIUS

Cette femme est démente. Hé, langue intarissable,

Ne peux-tu proférer au hasard du fatras

Un mot qui sache au moins me tirer d'embarras 1

Mânes, c'est trop vous railler de ma destinée Que me donner pour guide cet infortunée. Quoi ! le seul être humain qui s'offre à mon appel Est cette ame égarée hors du monde réel, Et pour llandîeau les dieux m'envoient, quelle ironie. Le lumignon fumeux d'une vieille Erynnie. Déplorable fortune ! Aurai-je donc soumis A ma loi tant d'événements, tant d'ennemis Pour finir de la sorte et pour rouler sans gloire Du faîte des degrés où me mit la victoire ? Ah l'héroïsme est vain ! On glisse du talon Dès que le pied gravit le dernier échelon. C'est le plus envié que le malheur rançonne. Justes dieux, ne se trouvera-t-il donc personne Pour sauver Marins ?

NERBALA

Marins ! Qu'as-tu dit ? Quel est ce nom ?

MARIUS

Le mien.

NERBALA

Bâl, toi que j'ai maudit Naguère, dieu cruel, auteur de ma détresse, Pour m'avoir accordé cette heure vengeresse Que ton nom soit loué dans l'extrême Futur ! Que des bords Mauritans jusqu'aux rives d'Assur

Les peuples prosternés la face contre terre Vén»3rent ta puissance et ton divin mystère !

MARIUS

Vieille au verbe hagard, quand donc te tairas-tu ?

NÉRBALA

Oui ce sont bien ses traits ; c'est ce front sans vertu

Que le temps laboura vainement de ses rides,

Car rien de pur ne germe en des sillons arides.

Marins ! Marins ! Ah ! ton nom exécré

Pareil au fulgurant éclair a déchiré

Soudain l'obscur néant où sommeillait mon âme.

Enfin, reconnais-moi.

MARIUS

Qui es-tu donc, ô femme ?

Je suis celle qui vint jadis dans la douleur Adjurer le héros au nom de sa valeur, Celle à qui tu promis le geste de clémence Et que ta cruauté plongea dans la démence.

MARIUS

Je ne me souviens point de toi.

NERBALA

Dieux, quels forfaits As-tu commis depuis pour que de tels effets

N'éveillent point en toi le nom de ta victime ! Mais le temps s'est charçé de châtier ton crime. Admire, ô Marins, par quel revirement L'implacable destin nous met en ce moment Face à face, toi le conquérant de l'Afrique, Moi l'épouse de Jugurtha le Numidique.

MARIUS

Nerbala !

NERBALA

C'est mon nom ; lu t'en es souvenu.

Comprends-tu maintenant, quand je t'ai reconnu, Pourquoi j'ai prosterné mon front contre le sable, En louant Bal et son pouvoir inconnaissable. Voir un jour Marins, vaincu, déchu, banni, Je n'espérais pas tant de l'esprit infini Oui dirige le cours des astres et des vies.

-^z CD

Ammon-Rhâ ! toi qui fais mes haines assouvies,

O Lumière du jour, dussé-je désormais

Ne revoir jamais plus tes radieux palais.

Tu peux, m'ayant montré celte heure étincelante

Replong^er dans la nuit ma raison vacillante.

MARIUS

Nerbala !

NERBALA

Nerbala qui t"a dit : Sois humain, Tel triomphe aujourd'hui qui succombe demain.

Mais l'ambition froide étreigriait tes vertèbres Et ceignait ton esprit d'un bandeau de ténèbres. Or sache qu'à mon tour je n'ai plus de pitié. Le destin ne t'a point à mon gré châtié. Abandonné, proscrit, tu vis, tu peux encore Regagner la faveur d'un peuple que j'abhorre. Cela ne sera point. Artisan de mes maux, Meurtrier d'un époux, de mes deux fils jumeaux. Ennemi de mon sang, auteur de ma défaite, Voici venu l'instant de m'acquitter ta dette. Oxyntas ! Oxyntas !

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