CHAPITRE I
Chez Molière, chez Regnard et chez leurs successeurs actuels du Palais-Royal, les rôles de femmes sont rares, pauvres et presque toujours burlesques. Dans les comédies raisonnables et romanesques de Majnvaux, les femmes occupent le premier plan. C'est à ce point que leurs soupirants disparaissent un peu derrière l'ampleur de leurs falbalas, de leurs paniers et de leurs manches en pagode. Les personnes qui aiment les entretiens amoureux se plairont assurément à la lecture de ses romans et à la vue de son théâtre. Très différent de ses devanciers, qui n'avaient mis sur la scène que des amourettes ordinairement grivoises, l'auteur des Serments indiscrets a donné dans ses comédies, sobres d'intrigue et presque vides d'action, la pre-
inière place aux passions sincères. Il a été le peintre de l'amour honnête et charmant.
Il semble parfois que Marivaux a prêté une âme aux figurines que Watteau fait remuer, rire ou soupirer devant nous. Il sait le secret de leurs joies et de leurs peines. Il connaît le mystère de tous ces visages, qui défient volontiers, sous le loup de velours noir, notre curiosité intriguée. Expert à découvrir toutes les malices ingénues et toutes les naïvetés rusées que peut receler un cœur de femme, il a traduit en langage clair la pantomime des voyageurs nonchalants qui abordent aux rives de Vile enchantée. Il nous aide à comprendre ce qui se cache de vérité sous la fantasmagorie de V Embarquement pour Cythère. Gomme le peintre mélancolique et amusé dont les tableaux illustrent ses dialogues, il a choisi, pour y enclore la réalité observée et le songe entrevu, un amusant décor de carnaval latin. Le cadre frêle de la comédie italienne ne lui a point paru si étroit qu'il ne pût y inscrire le coin de vie qui s'offrait à ses regards. Au premier abord, ses personnages semblent déguisés de costumes empruntés au vestiaire d'Arlequin et de Golombine. Mais très vite toute la séquelle italienne a disparu. Les noms n'y font rien. Vainement on chercherait, dans ces tableaux rajeunis, le vieux Pantalon, négociant de Venise, et le Docteur de Bologne, et Pulcinella, baladin de la Pouille, et don Spavento, matamore de Xaples, et le niais Brighella et le fripon Mezzetin. Si l'on y fait quelque attention, il est aisé de remarquer que, sous ces apparences, un témoin sérieux et pensif nous montre les hommes et les
femmes d'un temps où l'amour, paré de politesse frivole, ne fut pas exempt, pour cela, d'inquiétude ni de souffrance.
A mesure que l'on avance dans cette lecture et dans cette rêverie, on aperçoit, peu à peu, par delà les formes idéalisées où Watteau et Marivaux ont fait chatoyer tous les reflets du satin et toutes les nuances du sentiment on aperçoit le monde fragile dont ils ont perpétué le caprice, le siècle où ils ont goûté la douceur et l'ennui de vivre; on entrevoit le paradis d'amour vers lequel soupirait leur fantaisie.
Et l'on regarde passer, soudain ressuscitées, les mortes dont ils furent amoureux.
Elles s'appellent Clarice, Angélique, Constance, Lucile; quelquefois même, en des heures plus fantasques, elles s'intitulent Hermiane , Garise , Eglé, Dina.... Sous ces noms de pastorale italienne, sous ces déguisements mythologiques, sous ces demi-masques a la Watteau, il est aisé de les reconnaître a leurs yeux souriants, à leurs gestes vifs, à leurs causeries spirituelles. Ces jeunes filles sont des Françaises, nées vraisemblablement vers le temps où le roi Louis XIV était vieux et où, par conséquent, le royaume était triste. Elles ont été admises à la vie mondaine vers le temps où le roi Louis XV était jeune et où, par conséquent, le royaume était gai.
Le tendre et raisonnable Marivaux a prodigué, dans la peinture de leurs grâces, toutes les ressources de son réalisme romanesque, et il a fait
passer dans leur âme quelque chose de sa tendresse et de sa raison.
Dès l'âge le plus tendre, elles ont été abandonnées, par l'insouciance de leurs parents, aux mains des femmes de chambre et des maîtresses d'école. Elles furent élevées, selon la coutume des filles de qualité, à l'Abbaye-aux-Bois ou bien au couvent de la Madeleine-du-Traisnel, rue de Charonne, ou bien encore à Penthémont, à moins qu'elles n'aient porté le manteau et la jupe d'étamine qui étaient de rigueur chez les dames de la Visitation-Sainte- Marie, rue Saint-Jacques. On entrait parfois dans ces pensionnats dès l'âge de trois ans* On y apprenait n'importe quoi, principalement à serrer le linge, à faire de la tisane et à ranger des bibliothèques. Les programmes de ces vieilles maisons ne comportaient pas, comme celui des progymnases russes et de nos modernes lycées de jeunes filles, l'enseignement de l'anatomie et de la gymnastique. Mais on y prenait, de bonne heure, l'habitude et le goût de vivre passionnément et raisonnablement. Les maîtresses n'étaient point de pauvres filles, diplômées par des savants, instruites par les livres et négligées par les hommes, mais des dames mûres, romanesques, dont quelques-unes, avant d'entrer dans les écoles, avaient acquis de l'expérience et fait leurs preuves avec les plus beaux et les plus aimés de leurs contemporains. Ces dames se figuraient que l'enseignement est surtout destiné à occuper les enfants, aies empêcher, provisoirement, de mal faire. Elles donnaient la première place aux jolies danses (telles que la farlane, la babillarde et
le pas de deux), à la harpe, au clavecin, à la peinture et à la lecture à haute voix. Elles racontaient à leurs élèves beaucoup d'histoires.
Les classes, dans ces pensionnats de Thélème, n'étaient que des prétextes pour les récréations. Les Mémoires du siècle passé nous apprennent que les récréations de lAbbaye-aux-Bois étaient particulièrement instructives. Non seulement on y jouait à des jeux très propres à développer la force, l'adresse et le courage, tels que la chasse à courre, avec piqueurs, valets et chiens, mais on y causait de choses sérieuses. On s'y accoutumait à regarder la vie en face, sans fausse pudeur ni sottes façons. Ces demoiselles, dans un âge où nos jeunes contemporaines jouent encore à la poupée, songeaient déjà aux menaces ou aux promesses du « mariage de raison» , et savaient à quoi s'en tenir sur la valeur morale d'une comédie que les vieilles gens aiment à mettre en scène et à laquelle les familles feignent hypocritement d'attribuer quelque importance.
Un jour, à l'Abbaye-aux-Bois, Mlle de Bourbonne, fort triste, vint annoncer une grande nouvelle à ses compagnes. Cette pauvre Bourbonne, âgée de douze ans, venait d'apprendre, par ses parents, que M. d'Avaux la demandait en mariage, que la cérémonie devait être célébrée dans huit jours, et qu'aussitôt après elle rentrerait au couvent pour y achever son éducation.
La princesse de Ligne, qui raconte cette anecdote, ajoute ceci : « Le lendemain, à son réveil, Mlle de Bourbonne reçut un gros bouquet et, l'après-
Gaston Deschamps. — Marivaux. /
midi, M. d'Avaux vint. Nous le trouvâmes, comme il était, « abominable ». Quand Mlle de Bourbonne sortit du parloir, tout le monde lui disait : « Ah! « mon Dieu, que ton mari est laid! Si j'étais de toi, «je ne l'épouserais pas. Ah! la malheureuse! » Et elle disait : « Ah! je l'épouserai, car papa le veut, « mais je ne l'aimerai pas, c'est une chose sûre. »
Une autre fois (c'est encore la princesse de Ligne qui nous a conservé ce trait), les jeunes filles de l'Abbaye-aux-Bois assistèrent à un spectacle qui troubla leur cœur. C'était la prise de voile d'une novice, Mlle de Rastignac, âgée de vingt ans, et tombée, depuis près de deux années, dans une mélancolie affreuse. Le bruit courait qu'on la faisait religieuse malgré elle.... Cependant elle refusa, malgré les instances de son confesseur, de rentrer dans le monde, où sa famille tenait un très beau rang. Le jour de sa profession, elle manqua de défaillir en marchant vers l'autel. Très belle, sous sa robe de crêpe blanc brodée d'argent et de diamants, elle était pâle comme une morte. Le prédicateur la félicita de son renoncement, disant combien il est méritoire de quitter le monde quand on est faite pour y être adorée. Elle garda une bonne contenance pendant ce sermon et soutint ce choc
avec un admirable courage Quand on ferma sur
elle la porte de clôture, et qu'on y poussa les verrous avec fracas , elle chancela . Elle tressaillit quand la maîtresse des novices mit les ciseaux dans sa chevelure blonde. On lui dicta des vœux, qu'elle dut prononcer, à genoux devant l'abbesse : « Je fais vœu à Dieu, entre vos mains, madame, de pau-
vreté, d'humilité, d'obéissance, de chasteté et de clôture perpétuelle, suivant la règle de saint Benoît, observance de saint Bernard, ordre de Cîteaux, filiation de Clairvaux ».
Elle répéta machinalement mot pour mot. Elle semblait « avoir un nuage sur les yeux ». Quand elle eut quitté l'autel, et que la porte de la clôture se fut refermée sur elle comme la pierre d'un sépulcre, tout le monde pleura. On savait — mais personne ne voulait le dire — quelle douleur cachée, quelle blessure d'amour cette religieuse agonisante emportait dans sa cellule
Voilà, si l'on peut dire, une leçon de choses.
Ainsi donc, au moment où elles entrent dans le monde, les contemporaines de Marivaux semblent familiarisées, par un instinct qui leur tient lieu d'expérience, avec l'amour et avec la mort; elles ont déjà une philosophie décidée, une volonté vaillante, qui contraste fort avec leurs yeux jaseurs, leur mine rieuse et leur nez à l'évent.