‹ MarivauxChapitre 7 sur 15 · LUCILE · texte numérisé non relu

LUCILE

Regardons la Lucile des Serments indiscrets. La jolie fille! Que son air est noble et fin! Quelle aisance dans sa démarche et quel feu dans ses regards! Gomme elle est gracieuse, avenante, dans l'ajustement d'étoffes chiffonnées et fleuries dont la nïode a paré sa beauté ! Elle aime, ainsi que toutes les femmes de son temps, les festons et les « agré-

ments », les chamarrures, les volants et les « mignonnettes », les rubans roses, les « amadis » garnis de blonde et les « glands à la frivolité ». Elle a une petite montre attachée à une chaîne de jaseron vénitien. Si menue que soit sa personne, elle s'ingénie si bien à faire bouffer les bouillons de ses robes, que dix aunes de taffetas d'Italie ou de mousseline des Indes ne suffisent pas toujours à étoffer sa grâce mièvre. Il lui faut de larges paniers à coudes. Les demi-paniers, autrement dits paniers jansénistes, recommandés par les mères sermonneuses, ne font point du tout son affaire. Elle marche à petits pas et l'on voit, au bord de sa jupe, les coins brodés de ses bas blancs et ses souliers de droguet blanc à fleurs d'or. La poudre maréchale a neigé sur ses cheveux. Il est probable qu'elle fait venir de chez Philidor, parfumeur célèbre, l'eau de myrte, la poudre mille-fleurs, la pommade tubéreuse et l'eaude-vie de lavande qu'elle juge nécessaire à sa toilette. Elle est apparemment la cliente de Gersaint, ce fameux joailler du pont Notre-Dame, dont l'enseigne a été peinte par Watteau. C'est peut-être Ferdinand, fournisseur de la cour, qui ajuste à sa taille souple ses corsages de satin bleu. Elle use, en un mois, tout un paquet de mouches fines. Elle aime les toques, les plumes, les palatines de petitgris, les colliers de martre zibeline.

Elle connaît d'instinct les ressources qui doivent lui assurer l'empire sur tous les cœurs. Peut-on être femme sans être coquette ? Elle sait ôtér son gant pour montrer une main qu'elle a le bonheur d'avoir belle. Bref, cette jeune personne est une

œuvre d'art tout à fait exquise, et la simplicité semble son moindre défaut.

Il semble que cette poupée un peu façonnière n'ait été créée et mise au monde que pour vivre artificiellement à la clarté des girandoles, sous des plafonds pejnts où voltigent des amours, et pour jouer toute sa vie à des passe-temps plus ou moins frivoles, devant les camaïeux d'un salon ou sur les boulingrins d'un parc à la française. Le désir de plaire semble l'unique ressort de sa volonté. Elle échappe aux définitions et s'esquive en riant dès qu'on veut la saisir. Son cœur a-t-il un secret? Nul n'en sait rien encore. Et c'est pour elle, dirait-on, qu'ont été inventés les jeux d'esprit auxquels se plaisait l'oisiveté de nos grand'mères.

Survient un prétendant. Il se nomme Damis. Il est beau , bien fait. Tout le monde s'accorde à reconnaître les qualités de son esprit et de son caractère. Il n'a qu'un défaut : c'est que Lucile ne le connaît pas, et qu'il ne connaît point Lucile. On veut le marier. On veut la marier. Tous deux sont exposés aux risques de ces « mariages par présentation », de ces « arrangements » que les parents prétendus sérieux recherchent avec un zèle excessif. Damis lui-même ne marche vers ce projet d'union qu'avec des précautions infinies et des appréhensions non dissimulées. Quant à Lucile, elle n'aime point les accordailles « où le cœur ne se marie pas ». Cette première apparition du mariage, ce contrat, quasiment commercial, rêvé par d'excellents parents qui ne se souviennent plus d'avoir été jeunes, révoltent son instinct romanesque et sa volonté gêné-

reuse. Elle en conçoit un tel dégoût, qu'aussitôt elle jure de ne se marier jamais.

« J'ai promis, dit-elle, j'ai promis de me marier par complaisance pour mon père; mais y songe t-il? Qu'est-ce qu'un mariage comme celui-là? Ne faudrait-il pas être folle pour épouser un homme dont le caractère m'est tout à fait inconnu? »

Et plus loin :

« Une âme tendre et douce a des sentiments; elle en demande; elle a besoin d'être aimée.... »

Seulement Lucile est un peu trop dure pour Damis. Et, si honorables que soient les motifs de ses discours, il est permis de juger cette apostrophe un peu brusque et cavalière :

« ... Allons, monsieur.... Nous n'avons à nous craindre, ni l'un ni l'autre; vous ne vous souciez point de moi, je ne me soucie point de vous.... Nous voilà fort à notre aise; ainsi convenons de nos faits; mettez-moi l'esprit en repos; comment nous y prendrons-nous? J'ai une sœur qui peut plaire ; affectez plus de goût pour elle que pour moi; peut-être cela sera-t-il plus aisé et vous continuerez toujours. Ce moyen-là vous convient-il ? Vaut-il mieux nous plaindre d'un éloignement réciproque ? Ce sera comme vous voudrez; vous savez mon secret; vous êtes un honnête homme; expédions.... »

Voilà tout de même une vaillante profession de foi et Lucile, au fond, est tout à fait raisonnable. Quelle différence avec ce qui se dit parfois, ou du moins ce qui se pense, entre deux figures de cotillon, sous les palmiers de nos salons !

Or, Damis, qui d'abord n'aimait pas Lucile, tes

séduit par ce qu'il y a de franc, de libéral, de spontané dans ces déclarations si ingénues à la fois et si méchantes. On sent déjà, dans sa repartie à cette vive attaque, une nuance de regret, une trace de dépit, une marque d'espoir :

« Eh ! madame, c'en est fait; et vous n'avez rien à craindre. Je ne suis point de caractère à persécuter les dispositions où je vous vois; elles excluent notre mariage; et quand ma vie en dépendrait, quand mon cœur vous regretterait, ce qui ne serait pas difficile à croire, je vous sacrifierais mon cœur et ma vie, et vous les sacrifierais sans vous le dire; c'est à quoi je m'engage, non par des serments qui ne signifieraient rien,„et que je fais pourtant, comme vous, si vous les exigez; mais parce que votre cœur, parce que la raison, mon honneur et ma probité, dont vous l'exigez, le veulent; et comme il faudra nous voir, et que je ne saurais partir ni vous quitter sur-lechamp, si, pendant le temps que nous nous verrons, il m'allait par hasard échapper quelque discours qui pût vous alarmer, je vous conjure d'avance de n'y rien voir contre ma parole et de ne l'attribuer qu'à l'impossibilité qu'il y aurait de n'être pas galant avec ce qui vous ressemble. »

Ces airs d'indifférence, où perce un si sincère intérêt, commencent à apprivoiser le cœur de Lucile. Elle se sent déjà entraînée vers Dainis par un involontaire penchant. Elle voudrait lui parler de nouveau, et >-a voix n'est plus irritée. Mais cette première entrevue, en même temps qu'elle lie ces deux jeunes gens, semble devoir les séparer pour toujours, puisqu'ils ont juré de ne point s'épouser.

Gomment pourront-ils se soustraire à la tyrannie de leurs serments indiscrets? Il leur sera également malaisé de se cacher mutuellement leur amour et de se l'avouer l'un à l'autre. Gomme le cavalier et la dame du menuet, ils» se cherchent en ayant l'air de se fuir. Trop fière pour paraître sensible, Lucile est trop sensible pour n'être pas embarrassée de sa fierté. De son côté, Damis, qui se croit haï et qui est amoureux, sera fort inhabile à contrefaire l'indifle— rent. Il est cependant trop épris pour manquer de parole à celle qu'il a aimée dès la première rencontre. Voilà deux cœurs embrouillés par une double méprise, et embrouillés, si j'ose dire, par l'excès de leur droiture. Ils ont, sous leurs airs évapores, une façon quasiment cornélienne de se meurtrir par dignité.... Les héros de Corneille se labouraient l'âme par fierté. Ceux-ci s'égratignent le cœur par amour-propre.

Ce semblant d'hostilité menacerait de demeurer inextricable, si Lucile n'avait une sœur cadette, Phénice, dont la discrète et spirituelle bonté dénoue l'intrigue. M. Orgon, déçu par le peu de goût que Damis montre pour Lucile, agit exactement comme agiraient en pareille circonstance les trois quarts des pères qui visent un gendre. Puisque ce jeune homme ne veut pas de ma fille aînée, qu'à cela ne tienne ! Qu'il prenne la cadette! C'est une bonne remplaçante! Ainsi raisonne ce patriarche. L'aimable Phénice, très maligne et très bonne, feint de se prêter à cette volte-face. Elle s'amuse, pour le bon motif, à coqueter avec Damis. Et Damis est obligé, par Tétourderie de ses promesses, à jouer un rôle qui

est fort éloigné de ses sentiments. Ainsi, les deux amants, sans le vouloir, et en voulant précisément le contraire, s'éloignent l'un de l'autre. Heureusement, la petite sœur arrange tout. Mais, tout en se sacrifiant un peu, elle demeure subtile. Il est impossible qu'une femme à qui l'on répète qu'on l'aime, ne finisse point par aimer. Phénice a pris goût aux paroles de Damis. Elle devient amoureuse par ricochet. Lorsqu'elle songe au mystérieux manège qui remue les cœurs autour d'elle, son premier mouvement est un mouvement de dépit : « Je leur servais donc de prétexte, dit-elle tout bas, oh! je prétends m'en venger, ils le méritent bien; mais, puisqu'ils s'aiment, je veux que ma conduite, en les inquiétant, les force de s'accorder ». Lucile la boude, lui fait des reproches. Elle s'en moque. Et finalement elle lui cède Damis, non sans garder peut-être un souvenir indulgent pour l'aimable étourdi avec qui elle a joué la comédie du sentiment. Ainsi finit l'histoire des fausses antipathies ou des Serments indiscrets.

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