‹ Marivaux, moralisteChapitre 102 sur 122 · SCÈNE III. — ANGÉLIQUE, DORANTE, LISETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — ANGÉLIQUE, DORANTE, LISETTE

Angélique. — Quoi ! monsieur est ici ! Je ne

m'attendais pas à l'y trouver.

dorante. — J'allais me retirer, madame. Lisette vous le dira; je n'avais garde de me montrer. Le mépris que vous avez fait de ma lettre m'apprend combien je vous suis odieux.

Angélique. — Odieux! Ah! j'en suis quitte à moins. Pour indifférent, passe, et très indifférent. Quant à votre lettre, je l'ai reçue comme elle le méritait, et je ne croyais pas qu'on eût droit d'écrire aux gens qu'on a vus par hasard. J'ai trouvé cela fort singulier, surtout avec une personne de mon sexe. M'écrire, à moi, monsieur ! D'où vous est venue cette idée? Je n'ai pas donné lieu à

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votre hardiesse, ce me semble. De quoi s'agit-il entre vous et moi ?

dorante. — De rien pour vous, madame ; mais de tout pour un malheureux que vous accablez.

Angélique. — Voilà des expressions aussi déplacées qu'inutiles; je vous avertis que je ne les écoute point.

dorante. — Eh! de grâce, madame, n'ajoutez point la raillerie aux discours cruels que vous me tenez. Méprisez ma douleur; mais ne vous en moquez pas. Je ne vous exagère point ce que je souffre.

Angélique. — Vous m'empêchez de parler à Lisette, monsieur, ne m'interrompez point.

Lisette. — Peut-on, sans être curieuse, vous demander à qui vous en avez?

Angélique. — A vous; je ne suis venue ici que parce que je vous cherchais ; voilà ce qui m'amène.

dorante. — Voulez-vous que je me retire, madame ?

Angélique. — Comme vous voudrez, monsieur.

dorante. — Ciel !

Angélique. — Attendez pourtant ; puisque vous êtes là, je serai bien aise que vous sachiez ce que j'ai à vous dire. Vous m'avez écrit, vous avez lié conversation avec moi, vous pourriez vous en vanter, cela n'arrive que trop souvent; et je serai

charmée que vous appreniez ce que j'en pense.

dorante. — Me vanter, moi, madame! De quel affreux caractère me faites-vous là ? Je ne réponds rien pour ma défense, je n'en ai pas la force. Si ma lettre vous a déplu, je vous en demande pardon; n'en présumez rien contre mon respect ; celui que j'ai pour vous m'est plus cher que la vie, et je vous le prouverai en me condamnant à ne vous plus revoir, puisque je vous déplais.

Angélique. — Je vous ai déjà dit que je m'en tenais à l'indifférence. Revenons à Lisette.

Lisette. — Voyons, puisque c'est mon tour pour être grondée. Je ne saurais me vanter de rien, moi; je ne vous ai écrit ni rencontrée; quel est mon crime?

Angélique. — Dites-moi ; il n'a pas tenu à vous que je n'eusse des dispositions favorables pour monsieur; c'est par vos soins qu'il a eu avec moi toutes les entrevues où vous m'avez amenée, sans me le dire ; car c'est sans me le dire ; en avez-vous senti les conséquences?

Lisette. — Non, je n'ai pas eu cet esprit-là.

Angélique. — Si monsieur, comme je l'ai déjà dit, et à l'exemple de presque tous les jeunes gens, était homme à faire trophée d'une aventure dont je suis tout à fait innocente, où en serais-je?

Lisette, à Dorante. — Remerciez, monsieur.

dorante. — Je ne saurais parler.

Angélique. — Si, de votre côté, vous êtes de

ces filles intéressées qui ne se soucient pas de faire tort à leurs maîtresses pourvu qu'elles y trouvent leur avantage, que ne risquerais-je pas?

Lisette. — Oh ! je répondrai, moi; je n'ai pas perdu la parole : si monsieur est un homme d'honneur à qui vous faites injure; si je suis une fille généreuse, qui ne gagne à tout cela que le joli compliment dont vous m'honorez, où en est avec moi votre reconnaissance, hein?

Angélique. — D'où vient donc que vous avez si bien servi Dorante ? Quel peut avoir été le motif d'un zèle si vif? Quels moyens a-t-il employés pour vous faire agir ?

Lisette. — Je crois vous entendre ; vous gageriez, j'en suis sûre, que j'ai été séduite par des présents? Gagez, madame, faites-moi cette galanterie-là ; vous perdrez, et ce sera une manière de donner tout à fait noble.

dorante. — Des présents, madame ! Que pourrais-je lui donner qui fût digne de ce que je lui dois?

Lisette. — Attendez, monsieur ; disons pourtant la vérité. Dans vos transports, vous m'avez promis d'être extrêmement reconnaissant, si jamais vous aviez le bonheur d'être à madame ; il faut convenir de cela.

Angélique. — Eh! je serais la première à vous donner moi-même.

dorante. — Que je suis à plaindre d'avoir livré mon cœur à tant d'amour !

Lisette. — J'entre dans votre douleur, monsieur; mais faites comme moi. Je n'avais que de bonnes intentions; j'aime ma maîtresse, tout injuste qu'elle est; je voulais unir son sort à celui d'un homme qui lui aurait rendu la vie heureuse et tranquille; mes motifs lui sont suspects, et j'y renonce. Imitez-moi, privez-vous de votre côté du plaisir de voir Angélique, sacrifiez votre amour à ses inquiétudes; vous êtes capable de cet effort-là.

ANGÉLIQUE. — Soit.

Lisette, à Dorante, à pari. — Retirez-vous pour un moment.

dorante. — Adieu, madame; je vous quitte, puisque vous le voulez. Dans l'état où vous me jetez, la vie m'est à charge; je pars pénétré d'une affliction mortelle, et je n'y résisterai point; jamais on n'eut tant d'amour, tant de respect que j'en ai pour vous; jamais on n'osa espérer moins de retour. Ce n'est point votre indifférence qui m'accable, elle me rend justice; j'en aurais soupiré toute ma vie sans m'en plaindre; et ce n'était point à moi, ce n'est peut-être à personne à prétendre à votre cœur; mais je pouvais espérer votre estime, je me croyais à l'abri du mépris, et ni ma passion ni mon caractère n'ont mérité les outrages que vous leur faites. (77 sort!)

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