‹ Marivaux, moralisteChapitre 105 sur 122 · SCENE VI. - DORANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE, LUBIX, éloigné · texte numérisé non relu

SCENE VI. - DORANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE, LUBIX, éloigné

dorante. — Est-ce Angélique qui m'appelle?

Lisette. — Oui; c'est moi qui parle; mais c'est elle qui vous demande.

Angélique. — Voilà de ces faiblesses que je voudrais bien qu'on m'épargnât.

dorante. — A quoi dois-je m'attendre, Angélique? Que souhaitez-vous d'un homme dont vous ne pouvez plus supporter la vue ?

Angélique. — Il y a une grande apparence que vous vous trompez.

dorante. — Hélas! vous ne m'estimez plus.

Angélique. — Plaignez-vous, je vous laisse dire; car je suis un peu dans mon tort.

dorante. — Angélique a pu douter de mon amour !

Angélique. — Elle en a douté pour en être plus sûre; cela est-il si désobligeant?

dorante. — Quoi! j'aurais le bonheur de n'être point haï ?

Angélique. — J'ai bien peur que ce ne soit tout le contraire.

dorante. — Vous me rendez la vie.

Angélique. — Où est cette lettre que j'ai refusé

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de recevoir? S'il ne tient qu'à la lire, on le veut bien.

dorante. — J'aime mieux vous entendre.

Angélique. — Vous n'y perdez pas.

dorante. — Ne vous défiez donc jamais d'un cœur qui vous adore.

Angélique. — Oui, Dorante, je vous le promets; voilà qui est fini. Excusez tous deux l'embarras où se trouve une fille de mon âge, timide et vertueuse. Il y a tant de pièges dans la vie ! j'ai si peu d'expérience! serait-il si difficile de me tromper si on voulait? Je n'ai que ma sagesse et mon innocence pour toute ressource, et quand on n'a que cela, on peut avoir peur; mais me voilà bien rassurée. Il ne me reste plus qu'un chagrin. Que deviendra cet amour? Je n'y vois que des sujets d'affliction. Savez-vous bien que ma mère me propose un époux que je verrai dans un quart d'heure ? Je ne vous disais pas tout ce qui m'agitait; il m'était bien permis d'être fâcheuse, comme vous vovez.

dorante. — Angélique, vous êtes toute mon espérance.

Lisette. — Mais si vous avouiez votre amour à cette mère qui vous aime tant, serait-elle inexorable? Il n'y a qu'à supposer que vous avez connu monsieur à Paris, et qu'il y est.

Angélique. — Cela ne mènerait à rien, Lisette, à rien du tout; je sais bien ce que je dis.

LA MÈRE CONFIDENTE 3oq

dorante. — Vous consentirez donc d'être à un autre?

Angélique. — Vous me faites trembler.

dorante. — Je m'égare à la seule idée de vous perdre, et il n'est point d'extrémité pardonnable que je ne sois tenté de vous proposer.

Angélique. — D'extrémité pardonnable!

Lisette. — J'entrevois ce qu'il veut dire.

Angélique. — Quoi ! me jeter à ses genoux? c'est bien mon dessein. Lui résister? j'aurai bien de la peine, surtout avec une mère aussi tendre.

Lisette. — Bon ! tendre ; si elle l'était tant, vous gênerait-elle là-dessus ? Avec le bien que vous avez, vous n'avez besoin que d'un honnête homme, encore une fois.

Angélique. — Tu as raison ; c'est une tendresse fort mal entendue, j'en conviens.

dorante. — Ah ! belle Angélique, si vous aviez tout l'amour que j'ai, vous auriez bientôt pris votre parti : ne me demandez point ce que je pense, je me trouble, je ne sais où je suis.

Angélique, à Lisette. — Que de peines! Tâche donc de lui remettre l'esprit; que veut-il dire?

Lisette. — Eh bien! monsieur, parlez; quelle est votre idée ?

dorante, se jetant à ses genoux. — Angélique, je meurs; que voulez-vous?

Angélique. — Non! levez-vous et parlez; je vous l'ordonne.

dorante. — J'obéis ; votre mère sera inflexible, et dans le cas où nous sommes

Angélique. — Que faire ?

dorante. — Si j'avais des trésors à vous offrir, je vous le dirais plus hardiment.

Angélique. — Votre cœur en est un; achevez, je le veux.

dorante. — A notre place, on se fait son sort à soi-même.

Angélique. — - Et comment?

dorante. — On s'échappe

lubin, de loin. — Au voleur !

Angélique. — Après?

dorante. — Une mère s'emporte ; à la fin elle consent; on se réconcilie avec elle, et on se trouve uni avec ce qu'on aime.

Angélique. — Mais ou j'entends mal, ou cela ressemble à un enlèvement. En est-ce un, Dorante ?

dorante. — Je n'ai plus rien à dire.

Angélique, le regardant. — Je vous ai forcé de parler, et je n'ai que ce que je mérite.

Lisette. — Pardonnez quelque chose au trouble où il est ; le moyen est dur, et il est fâcheux qu'il n'y en ait point d'autre.

Angélique. — Est-ce là un moyen, est-ce un remède qu'une extravagance? Ah! je ne vous reconnais pas à cela, Dorante; je me passerai mieux de bonheur que de vertu. Me proposer d'être in-

sensée, d'être méprisable? Je ne vous aime plus.

dorante. — Vous ne m'aimez plus! Ce mot m'accable, il m'arrache le cœur.

Lisette. — En vérité, son état me touche.

dorante. — Adieu, belle Angélique ; je ne survivrai pas à la menace que vous m'avez faite.

Angélique. — Mais, Dorante, êtes-vous raisonnable ?

lisette. — Ce qu'il vous propose est hardi ; mais ce n'est pas un crime.

Angélique. — Un enlèvement, Lisette!

dorante. — Ma chère Angélique, je vous perds. Concevez-vous ce que c'est que vous perdre ? et si vous m'aimez un peu, n' êtes-vous pas effrayée vous-même de l'idée de n'être jamais à moi! Et parce que vous êtes vertueuse, en avez-vous moins de droit d'éviter un malheur? Nous aurions le secours d'une dame qui n'est heureusement qu'à un quart de lieue d'ici, chez qui je vous mènerais.

lubin, de loin. — Aïe ! aïe!

Angélique. — Non, Dorante ; laissons là votre dame. Je parlerai à ma mère, elle est bonne ; je la toucherai peut-être; je la toucherai, je l'espère, Ah!

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