‹ Marivaux, moralisteChapitre 110 sur 122 · SCÈNE XII. — MADAME ARGANTE, ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE XII. — MADAME ARGANTE, ANGÉLIQUE

MADAxME argante, à part. — Voyons de quoi il sera question.

Angélique, à part. — Pas de confidence ; Lisette a raison, c'est plus sûr. {Haut.) Lisette m'a dit que vous me demandiez, ma mère.

madame argante. — Oui; je sais que tu as vu Ergaste; ton éloignement pour lui dure-t-il toujours?

Angélique, souriant. — Ergaste n'a pas changé.

madame argante. — Te souvient-il qu'avant que nous vinssions ici, tu m'en disais du bien ?

Angélique. — Je vous en dirai volontiers encore, car je l'estime; mais je ne l'aime point, et l'estime et l'indifférence vont fort bien ensemble.

madame argante. — Parlons d'autre chose. N'as-tu rien à dire à ta confidente?

Angélique. — Non, il n'y a plus rien de nouveau.

madame argante. — Tu n'as pas revu le jeurte homme ?

Angélique. — Oui, je l'ai retrouvé; je lui ai dit ce qu'il fallait, et voilà qui est fini.

madame argante, souriant. — Quoi ! absolument fini ?

ANGÉLIQUE. — Oui, tout à fait.

madame argante. — Tu me charmes, je ne saurais t' exprimer la satisfaction que tu me donnes. Il n'y a rien de si estimable que toi, Angélique, ni rien aussi d'égal au plaisir que j'ai à te le dire ; car je compte que tu me dis vrai; je me livre hardiment à ma joie. Tu ne voudrais pas m'y abandonner, si elle était fausse : ce serait une cruauté dont tu n'es pas capable.

Angélique, d'un ton timide. — Assurément.

madame argante. — Va, tu n'as pas besoin de me rassurer, ma fille ; tu me ferais injure, si tu croyais que j'en doute. Non, ma chère Angélique, tu ne verras plus Dorante; tu l'as renvoyé, j'en suis sûre. Ce n'est pas avec un caractère comme le tien qu'on est exposé à la douleur d'être trop crédule. N'ajoute donc rien à ce que tu m'as dit; tu ne le verras plus, tu m'en assures, et cela suffit. Parlons de la raison, du courage et de la vertu que tu viens de montrer.

Angélique, d'un air interdit, à part. — Que je suis confuse !

madame argante. — Grâce au ciel, te voilà donc encore plus respectable, plus digne d'être aimée, plus digne que jamais de faire mes délices. Que tu me rends glorieuse, Angélique !

axgélique, pleurant. — Ah! ma mère, arrêtez, de grâce.

madame argante. — Que vois-je ? Tu pleures, ma fille; tu viens de triompher de toi-même, tu me vois enchantée, et tu pleures !

Angélique, se jetant à ses genoux. — Non, ma mère, je ne triomphe point. Votre joie et vos tendresses me confondent, je ne les mérite point.

madame argaxte la relève. — Relève - toi , ma chère enfant. D'où te viennent ces mouvements où je te reconnais toujours? Que veulent-ils dire ?

Angélique. — Hélas ! c'est que je vous trompe.

madame argante. — Toi ? (Un moment sans rien dire.') Non, tu ne me trompes point, puisque tu me l'avoues. Achève; voyons de quoi il est question.

Angélique. — Vous allez frémir! On m'a parlé d'enlèvement.

madame argante. — Je n'en suis point surprise. Je te l'ai dit; il n'y a rien dont ces étourdis-là ne soient capables; et je suis persuadée que tu en as plus frémi que moi.

Angélique. — J'en ai tremblé, il est vrai ; j'ai pourtant eu la faiblesse de lui pardonner, pourvu qu'il ne m'en parle plus.

madame argante. — N'importe; je m'en fie à tes réflexions; elles te donneront bien du mépris pour lui.

Angélique. — Eh ! voilà encore ce qui m'afflige

dans l'aveu que je vous fais; c'est que vous allez le mépriser vous-même. Il est perdu; vous n'étiez déjà que trop prévenue contre lui ; et cependant il n'est point si méprisable. Permettez que je le justifie : je suis peut-être prévenue moi-même ; mais vous m'aimez, daignez m'entendre, portez vos bontés jusque-là. Vous croyez que c'est un jeune homme sans caractère, qui a plus de vanité que d'amour, qui ne cherche qu'à me séduire, et ce n'est point cela, je vous assure. Il a tort de m'avoir proposé ce que je vous ai dit; mais il faut regarder que c'est le tort d'un homme au désespoir, que j'ai vu fondre en larmes quand j'ai paru irritée ; d'un homme à qui la crainte de me perdre a tourné la tête. Il n'a point de bien, il ne s'en est point caché, il me l'a dit. Il ne lui restait donc point d'autre ressource que celle dont je vous parle ; ressource que je condamne comme vous, mais qu'il ne m'a proposée que dans la seule vue d'être à moi. C'est tout ce qu'il y a compris ; car il m'adore, on n'en peut douter.

madame argante. — Eh! ma fille ! il y en aura tant d'autres qui t'aimeront encore plus que lui.

Angélique. — Oui; mais je ne les aimerai pas, moi, m'aimassent-ils davantage ; et cela n'est pas possible.

madame argante. — D'ailleurs, il sait que tu es riche.

axgélique. — Il l'ignorait quand il m'a vue ; et

c'est ce qui devrait l'empêcher de m'aimer. Il sait bien que quand une fille est riche, on ne la donne qu'à un homme qui a d'autres richesses, tout inutiles qu'elles sont ; c'est du moins l'usage ; le mérite n'est compté pour rien.

madame argante. — Tu le défends d'uue manière qui m'alarme. Que penses-tu donc de cet enlèvement? Dis-moi, tu es la franchise même; ne serais-tu point en danger d'y consentir?

Angélique. — Ah ! je ne crois pas, ma mère.

madame argante. — Ta mère ! Ah ! le ciel la préserve de savoir seulement qu'on te le propose ! Ne te sers plus de ce nom ; elle ne saurait le soutenir dans cette occasion-ci. Mais pourrais-tu la fuir? te sentirais-tu la force de l'affliger jusque-là, de lui donner la mort, de lui porter le poignard dans le sein ?

Angélique. — J'aimerais mieux mourir moimême.

madame argante. — Survivrait-elle à l'affront que tu te ferais ? Souffre à ton tour que mon amitié te parle pour elle. Lequel aimes-tu le mieux, ou de cette mère qui t'a inspiré mille vertus, ou d'un amant qui veut te les ôter toutes ?

angél:que. — Vous 'm'accablez. Dites-lui qu'elle ne craigne rien de sa fille ; dites-lui que rien ne m'est aussi cher qu'elle, et que je ne verrai plus Dorante, si elle me condamne à le perdre.

madame argaxte. — Et que perdras-tu dans un individu qui n'a rien ?

Angélique. — Tout le bonheur de ma vie. Ayez la bonté de lui dire aussi que ce n'est point la quantité de biens qui rend heureuse, que j'en ai plus qu'il n'en faudrait avec Dorante, que je languirais avec un autre. Rapportez-lui ce que je vous dis là, et que je me" soumets à ce qu'elle en décidera.

madame argaxte. — Si tu pouvais seulement passer quelque temps sans le voir? Le veux-tu bien ? Tu ne me réponds pas ; à quoi songes-tu ?

Angélique. — Vous le dirai-je ? Je me repens d'avoir tout dit; mon amour m'est cher, je viens de m'ôter la liberté d'y céder, et peu s'en faut que je ne la regrette ; je suis même fâchée d'être éclaircie ; je ne vois rien de tout ce qui m'effraye et me voilà plus triste que je ne l'étais.

madame argaxte. — Dorante me connaît-il?

axgèlique. — Non, à ce qu'il m'a dit.

madame argaxte. — Eh bien ! laisse-moi le voir; je lui parlerai sous le nom d'une tante à qui tu auras tout confié, et qui veut te servir. Viens, ma fille ; et laisse à mon cœur le soin de conduire le tien.

axgèlique. — Je ne sais ; mais ce que vous inspire votre tendresse m'est d'un bon augure.

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